Notre radio

Notre radio

28 février 2006

Youssouf Fofana n'est pas l'Afrique

Manifestant tenant à la main la "une" du journal "Actualité Juive",
marche pour Ilan Halimi, photo AP, 26/02/06

Nous avons tous été scandalisés par l'indécente interview du monstre de Bagneux, diffusée sur i.télévision. La famille d'Ilan Halimi (Z"L) a fait savoir, par la voix de son avocat, combien la choquait son indifférence au malheur dont il est responsable. Circulent également dans nos boites e-mails des photographies de Youssef Fofana dans le locaux de la police d'Abidjan, sourire aux lèvres et faisant même le "v" de la victoire ... prions pour que la justice ivoirienne ne traine pas les pieds face à la demande d'extradition, et pour que le "cerveau" du gang des barbares soit très rapidement jugé dans notre pays !

Reste que, au delà de l'irréparable martyre d'Ilan, Fofana l'assassin aurait complètement gagné s'il parvenait, en plus, en tracer une frontière de sang et de haine entre Juifs et Noirs. N'oublions pas que sa bande de malfrats était constituée de "blacks-blancs-beurs", unis dans un même délire à la fois criminel et antisémite. Comme l'a si bien dit mon invité de dimanche dernier, Lucien Samir Arezki Oulahbib (voir l'article sur le blog), leur univers moral proche du zéro absolu se situe entre Mad Max et Ben Laden. Rien n'est plus nécessaire, pour isoler ces haineux, que de diffuser largement une belle photo comme celle que je publie, trouvée sur le site du "Haaretz" le soir de la manifestation. Merci au CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) d'avoir publié un communiqué de solidarité avec la communauté juive, et d'avoir participé à la marche du 26 février. Remarqués aussi à la manifestation, le drapeau berbère du "Congrès Mondial Amazigh" (j'ai pu bavarder un moment avec leur représentant), et la grande banderole de "L'Amitié judéo-musulmane de France".

J.C

27 février 2006

Joyeux anniversaire !

Le blog a un an, vous pouvez donc tous chers lecteurs - et parmi vous, chers auditeurs de notre station Judaïques FM - souffler la première bougie !

C'est en effet le 27 février 2005 que, timidement, je mettais en ligne le premier article intitulé (pas très original comme titre), "naissance" (voir archives ici ). Il n'est peut-être pas inutile de lire la présentation de l'émission, pour ceux qui découvrent ce mini-journal en ligne. Vous aurez ainsi une idée de la qualité de nos invités, de la diversité des sujets abordés, et surtout vous comprendrez "la ligne" à la fois de l'émission et du blog associé. Une ligne bordée par deux lignes rouges, difficile à tenir au moment où l'actualité n'est pas riante au Proche-Orient ou en France, mais dont je ne dévierai pas - question de principes et de valeurs. Pas question, sous prétexte de dialogue et de "politiquement correct", de camoufler la réalité de plus en plus effrayante de la montée du "nazislamisme", dans le monde arabe, en Iran ou dans notre pays ; pas question non plus de prendre prétexte de cette réalité pour s'exprimer de façon brutale, simpliste et aussi bête dans le fond que les pires ennemis du peuple juif et du monde civilisé, en stigmatisant des populations, des peuples ou une religion ; et, entre ces deux "lignes rouges", toujours mener les interviews en préférant l'intelligence à la passion, l'analyse à l'aveuglement et le questionnement aux idées reçues. Les dizaines de milliers d'auditeurs qui ont eu l'occasion de suivre l'émission, les milliers de lecteurs réguliers ou de passage de ce blog - près de 150 visites quotidiennes en cette terrible semaine où la France a été bouleversée par le meurtre antisémite d'Ilan Halimi, z"l) - savent que je continuerai dans cette voie, en plein accord avec la ligne générale de notre station de radio.

Merci aux collaborateurs bénévoles du blog, qui à l'image de notre émission sont pluriels dans leurs origines et convictions ; merci à Isabelle Rose, Claudine Barouhiel, Mezri Haddad, Morad El Hattab et Pierre Vermeren qui m'ont envoyé plusieurs articles en exclusivité, j'espère vous faire encore profiter de leurs tribunes dans les mois à venir. Merci à mes amis André Nahum et Albert Soued qui me permettent la mise en ligne de certains de leurs billets ou articles. Merci encore à Jacques Guenoun qui a transcrit en format numérique les archives de l'émission - j'ai publié hier le premier "podcast" et il y en aura beaucoup d'autres les prochains mois, histoire de faire découvrir notre série aux auditeurs qui ne l'ont encore jamais entendue ... le blog est maintenant devenu un journal multimédia (presque) complet.

Au départ "rencontrejudaiquesfm" ne devait donner que la programmation et quelques évocations d'émissions passées. Et puis je me suis "piqué au jeu" en vous proposant de petits dossiers sur l'actualité du monde musulman - qui se confond de plus en plus avec l'actualité tout court ; et c'est ainsi que 178 articles ont été publiés, plus de trois par semaine en moyenne ce qui n'est pas mal pour un blog rédigé pendant mes rares heures de loisir ... n'hésitez pas à faire un tour dans les archives, ou à découvrir la documentation connexe grâce à tous les liens donnés presque à chaque publication.

Votre fidélité et les quelques témoignages d'amitié reçus à l'adresse du blog (rencontre@noos.fr) sont ma seule récompense. Je continuerai à travailler pour en rester digne ! Merci encore. Et n'hésitez pas si ce blog vous intéresse à vous abonner pour recevoir les mises à jour : il suffit de cliquer sur l’icône à droite intitulée "botablog", et de laisser votre adresse e-mail.

J.C

26 février 2006

Ecoutez Abd Al Malik sur le Web

C'est avec beaucoup de plaisir que je vous présente le premier podcast de ce blog.
Une interview avec Adb Al Malik, diffusée l'année dernière, le 22 mai.

Pour l'écouter appuyer sur le bouton "play" ci dessous ou téléchargez-le ici.


data="http://orient-express.typepad.com/podcast/dewplayer.swf?
son=http://orient-express.typepad.com/podcast/ABDALMALIK.mp3"

Podcast-logo2

Pour voir la présentation de cette émission cliquer ici (présentation du livre), et là.

Abd Al Malik, chanteur de rap d’origine congolaise, converti à l’islam, délivre un message d’humanité et de tolérance. Alors que nous n’avons pas fini de pleurer le martyre d’Ilan Halimi, victime d’autres jeunes hélas abrutis par l’antisémitisme, cet ex « enfant perdu des cités » prouve par ses paroles et ses chansons qu’il n’y a pas de fatalité dans la barbarie. Et il dit, haut et fort, son mépris de Dieudonné !

J.C

23 février 2006

La mort d’Ilan Halimi, assassiné parce que Juif, constitue une blessure pour chacun d’entre nous.

Quand on demandait à Sammy Davis Junior comment il expliquait qu'il était si populaire, il répondait : « Je suis vieux, noir, juif et borgne ... alors je pense que si je suis populaire, c'est parce que je chante bien! » Mais aujourd’hui, sans subir l’opprobre, aurait-il le droit de chanter ?
Nos cœurs sont-ils encore à la bonne place car il importe de s'en rendre compte sans pour autant verser dans le relativisme culturel bon chic bon genre, dont s'habille l'ignorance complaisante ou l'approximation paresseuse. Des politiques contribuent à la profusion de l'histoire des mythes modernes (en privilégiant ceux de la « conspiration juive internationale » ou du « complot sioniste mondial »), des intellectuels et des personnalités ont puissamment alimenté nos préjugés à l'égard du monde juif en excusant, justifiant, encourageant, et jusqu’en allant même à légitimer sa criminalisation.
Face aux métamorphoses contemporaines de l'antisémitisme, nombreux sont les universitaires et les chercheurs qui ont déserté le combat pour le prêt à penser médiatique afin d’acquérir à bon compte la notoriété que leurs œuvres scientifiquement médiocres peineraient à justifier aux yeux de leurs pairs.
Mais aujourd’hui une mère pleure son enfant, assassiné parce que Juif, avons-nous seulement les mots pour lui dire notre compassion et notre peine ? Avons-nous l’humilité de lui dire notre échec à endiguer tant de haine anti juive ? Pouvons-nous au moins lui dire « plus jamais cela n’arrivera » ? Non, car nous avons affaire à la démolition d’un homme et qu’aucun mot ne peut contenir cette barbarie.
La mort d’Ilan est une blessure pour chacun d’entre nous, une plaie ouverte qui nous rappelle notre absence lorsqu’il faut soutenir l’innocence, la candeur et la joie de vivre.
Cet acte est d’autant plus incompréhensible que je sais que la majorité de mes « frères et sœurs » français de confession ou de culture juive prônent avant tout le vivre-ensemble, et que leurs actions et leurs sensibilités réfléchies sont toujours en faveur de la paix. C’est pourquoi, j’exprime publiquement ma détermination entière pour lutter fermement contre tout ce qui peut porter atteinte à la mémoire et à la dignité de la Communauté juive en France.
Je reste persuadé que ces prochains jours ne seront pas des jours de recueillement à la mémoire d’Ilan mais que vont s’esquisser des attitudes de relativisation, de minimisation car chez nos « bobos » de la pensée unique, voire cynique, le Juif est un sioniste plus ou moins caché; or le sionisme étant devenu, depuis la Conférence de Durban, l'incarnation du mal absolu, donc le Juif est un colonialiste, soit un raciste déclaré ou dissimulé ... et que l’assassin d’Ilan se verra draper du statut de « victime ».
Après tout, depuis cinq ans, et sans que cela émeuve, indigne ou interpelle, se propage en France et en Europe l’idée que le Juif est l'ennemi du genre humain, et que même l'armée israélienne, Tsahal, est stigmatisée comme une armée tueuse d'enfants ... mais taisons-nous et acceptons car même la raison ne sait pas que nous sommes prisonniers d’un lobby américano-sioniste ... quel délire !!!
Comment se fait-il qu’un livre tel que Les Protocoles des Sages de Sion, faux de la littérature anti-juive, fabriqué à Paris, au tout début du XXe siècle, par les services de la politique secrète du Tsar, l'Okhrana, soit autant diffusé (comme livre authentique !) alors qu’on stigmatise les Juifs en tant que « comploteurs » et « dominateurs », et où on dénonce le danger d'un « complot juif mondial » visant à conquérir l'ensemble de la planète ?
Je suis convaincu que tout le problème est là, et je ne cesse de le répéter : « Avant de désarmer le bras, il faut désarmer l’esprit. » Ces ouvrages incitant à la haine et à la mise à mort de l’Autre, on fait une victime près de chez nous, à deux pas de notre palier, et ce jeune homme est mort, parce qu’il est né Juif, et je le pleure, voilà la seule certitude, tout le reste n’est que commentaire ...

Morad EL HATTAB,
écrivain,
Lauréat du Prix Littéraire Lucien Caroubi, Prix pour la Paix et la Tolérance,
« Chroniques d’un buveur de lune - Essais sur le Mal et l’Amour », préfacé par le Pr. Raphaël Draï, aux Editions Albin Michel (réédition mai 2006)
« Je crois en la religion de l'Amour,
où que se dirigent ses caravanes, car l'Amour est ma Religion et ma Foi . »
Ibn 'Arabi (1165-1241)
Article publié aussi sur le site "primo-europe", en lien permanent

22 février 2006

Manifestation nationale du 26 février : le postier, qui ne viendra pas, a fait un méchant courrier d’excuse

Quasiment tous les grands partis politiques ont annoncé leur participation à la grande marche silencieuse de dimanche prochain contre le racisme et l'antisémitisme et en hommage à Ilan Halimi. On se reportera à la liste publiée sur le site du CRIF, cliquer ici. L’UDF sera certainement dans le cortège, et je parie sur la présence personnelle de François Bayrou, si proche de la communauté juive (voir article sur le blog). Parmi les associations, seront même représentés le MRAP, avocat fidèle de toutes les causes islamistes en France depuis des années, et la Ligue des droits de l’homme, qui s’interrogeait jusqu’à hier sur l’antisémitisme des tortionnaires d’Ilan ... Manquent à l’appel (mais leur présence gênerait probablement dans une manifestation antiraciste) le Mouvement pour la France de De Villiers, et bien sûr le Front National. Manque aussi sur cette liste le parti des Verts, mais ne présumons pas de leur décision.

Mais la LCR a déjà annoncé qu’elle ne participerait pas ! Le seul parti politique antisioniste de France, l’héritier historique des trotskistes qui déjà dans les années 40 refusaient de s’engager contre les nazis « dans une guerre impérialiste », juge indigne une manifestation qui «aboutirait à la stigmatisation de certaines catégories de la population ». Voir le communiqué. Leur leader, petit postier déjà épinglé ici (voir article sur le blog), ne peut rompre la réelle alliance « islamo-gauchiste » qui mériterait toute une émission sur Judaïques FM. Mais la meilleure réponse à tant de mauvaise foi et de procès d’intention se trouve dans un article du blog d’Alain Hertoghe, que je vous recommande vivement de lire (amalgame toi-même !).

J.C

Abdelwahab Meddeb : "la représentation du prophète est devenue taboue". Une interview dans le journal "Libération" le 3 février

Introduction
J'ai déjà cité à de nombreuses reprises dans ce blog Abdelwahab Meddeb, professeur à l'Université Paris X et producteur de l'émission "cultures d'islam" sur France Culture. Je lui dois deux émissions passionnantes, diffusées il y a déjà près de deux ans dans le cadre de ma série. Esprit libre, ouvert, d'une culture éblouissante, il a pris position au moment de la tempête de l'affaire des caricatures de Mahomet en répondant aux questions de Christophe Boltanski dans le journal "Libération" ; en particulier, il rappelle que l'interdiction de représenter le prophète n'a pas toujours existé en terre d'Islam. A mon micro, il avait déjà évoqué la destruction des deux Bouddhas géants de Bamiyan par les Talibans en mars 2001, six mois avant le 11 septembre, une affaire rappelée dans son livre "La maladie de l'islam" (Editions du Seuil) ; en rappelant qu'une conception plus libérale de la religion avait permis leur préservation pendant des siècles dans l'Afghanistan musulman.
J.C

L'islam est-il iconoclaste ?C'est une question très complexe. Plusieurs hadith (recueil des actes et des paroles de Mohammed, ndlr) signalent une détestation, une phobie des images. L'image est considérée comme quelque chose de néfaste, sinon de maléfique. Le prophète, selon un dire qui lui est attribué, déclare à Aïcha (1) à la vue d'un coussin avec une image : «Ne sais-tu pas qu'une maison qui contient des images est une maison désertée par les anges ?» Selon un autre hadith, le prophète dit que le jour du jugement Dieu mettra au défi les peintres et les faiseurs d'images d'animer leur création, et qu'ils en seront incapables.

Ce qu'on reproche aux images, c'est d'imiter la vie, d'imiter Dieu ?Oui. Cette mimesis est considérée comme dérisoire, car elle entre dans une compétition divine perdue d'avance. Car ce ne seront toujours que des images, qui n'auront jamais de souffle ou d'âme. Nous sommes très exactement dans la critique de l'image telle qu'on la trouve dans la République de Platon. De ce point de vue-là, le prophète de l'islam se fait platonicien dans le sens où l'image est toujours marquée par un manque, c'est toujours une imitation incomplète et, pire que ça, mensongère.

En Arabie Saoudite, même les images saintes sont prohibées.Sur ce point, le wahhabisme est simplificateur. Abdelwahab, dans son bréviaire, le Kitab Tawhid, ou Livre de l'Unicité (divine), ajoute une chose : puisque le prophète n'aime pas les images, il explique qu'il est du devoir de tout croyant de les détruire et de les faire disparaître. Avec la destruction des bouddhas de Bamiyan par les talibans afghans, nous avons la traduction littérale du mot d'ordre wahhabite. Alors que ces statues avaient vécu, prospères et tout à fait tranquilles, dans un territoire sous autorité islamique pendant mille trois cents ans.

Y a-t-il un tabou particulier concernant la représentation du prophète ?
Non. J'ai moi-même présenté plusieurs représentations du prophète dans une exposition à Barcelone (2). Je tenais à montrer la contamination de l'iconographie chrétienne en islam. La seule chose qu'on ne trouve pas en islam, c'est la représentation de Dieu. Celle-là est absente. Pour le reste, on a absolument tout. On a une peinture qui très souvent se réfugie dans les livres et procède d'une iconologie tout aussi sophistiquée que dans la tradition occidentale. Pour revenir au prophète de l'islam, nous avons des représentations directes. Notamment dans un manuscrit de Herat du XIVe siècle, conservé à l'université d'Edimbourg : Jami'al-Tawarih, une histoire monumentale du monde, écrit par Rachid Ed-Dine. La vie du prophète y est intégralement illustrée par des peintures qui imitent l'iconographie chrétienne : la naissance de Mahomet reprend ainsi les schèmes de la nativité de Jésus. Le prophète de l'islam devant l'ange Gabriel reprend très exactement celui de l'Annonciation. Ce n'est que par la force de la coutume que la représentation du prophète est devenue taboue. Mais elle l'a été surtout dans le monde arabe, et ne l'a jamais été dans l'espace turc ou en Asie centrale. Les Ottomans, qui étaient des sunnites exigeants, ont maintes fois montré le prophète avec, à la place du visage, une plage vide ou une flamme en forme d'amande. Quelqu'un comme Ibn Arabi (3) légitime l'exercice de l'image en islam mais essaye de l'analyser en termes très sophistiqués : l'islam étant le dernier monothéisme, il se trouve sur la question de l'image l'héritier d'un paradoxe, l'interdit de représentation du décalogue mosaïque, d'une part, et de l'iconophilie chrétienne, de l'autre.

Comment expliquer le tollé provoqué par ces caricatures ?Il y a la question de l'image, mais pas seulement. Si on montre le prophète en terroriste, c'est évident que nous sommes en présence d'une tradition polémique antimusulmane et contre la personne même de Mahomet profondément ancrée dans la mémoire européenne depuis le Moyen Age. Le prophète de l'islam est dénoncé dans cette tradition comme faux prophète, comme imposteur, parce qu'érotique et guerrier, deux attributs qui paraissent totalement incompatibles avec la tradition prophétique. Cela relève d'un christianisme dépouillé de son Ancien Testament. Car, dans l'Ancien Testament, nous voyons très bien la présence de prophètes guerriers, à la fois forte et érotique, à commencer par le roi David... 

J.C

(1) L'épouse favorite du prophète.
(2) L'Occident vu par l'Orient, musée de Barcelone, 2005.
(3) Grand mystique musulman.

21 février 2006

Le premier crime antisémite français depuis 60 ans


Ilan Halimi (Z"L), photo publiée aujourd'hui
sur le site du journal israélien "Haaretz"

D’abord, qui que vous soyez, lecteurs de France ou d’ailleurs, quelle que soit votre origine, un geste, un simple geste qui vous prendra quelques secondes : vous pouvez exprimer votre horreur vis-à-vis du premier crime purement antisémite sur le territoire national depuis 60 ans. Il suffit d’aller à l’adresse : http://www.col.fr/bougies/. En laissant simplement votre nom, vous rejoindrez les centaines, puis les milliers d’hommes et de femmes qui disent non à la barbarie ; et l’expriment en faisant vibrer une pauvre petite bougie virtuelle sur la toile ...

Ensuite, après ces quelques instants d’émotion, vous pourrez canaliser votre colère et trouver la force de réfléchir, en lisant le très bel éditorial d’Elizabeth Schemla, publié sur proche-orient.info aujourd’hui, cliquer ici. J’en reproduis un extrait : 
"En réalité, l'assassinat épouvantable de ce jeune juif marque l'étape suivante et pourtant annoncée d'une guerre déclarée à la société française (...) Cette guerre est le fait des gangs noirs - comme celui dirigé par Youssef Fofana qui a torturé et assassiné à petit feu Ilan -, et des gangs maghrébins. Ils terrorisent les cités, tiennent les trafics, violent les filles, entraînent les gamins dans la drogue et au maniement des armes. Beaucoup adoptent l'islam radical parce que ses visées, ses méthodes, sa littérature et ses fatwas confèrent alibi et héroïsme à leur violence barbare. Mais Ilan est mort aussi parce que depuis des décennies une irresponsabilité généralisée a permis que l'on présente de façon incantatoire au peuple français une version tronquée de la réalité sociologique. Et depuis cinq ans, une version nom moins tronquée des événements proche-orientaux."

Et enfin, si vous aussi vous en avez assez des informations tronquées à la télévision, voici une information (dépêche AFP), reproduite sur beaucoup de sites web, publiée sur celui de "Libération" par exemple - mais complètement passée sous silence aux 20 heures de TF1 et France 2 !
"Des documents pro-palestiniens et salafistes ont été retrouvés lors des perquisitions menées dans le cadre de l'enquête sur le meurtre d'Ilan Halimi, a annoncé mardi à l'Assemblée nationale le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui a demandé de rejeter tout "amalgame". "La vérité c'est que lors des perquisitions ont été découverts des documents de soutien au Comité de bienveillance et de secours aux Palestiniens ainsi que des prescriptions de caractère salafiste", a déclaré Nicolas Sarkozy. "Cette vérité ne doit susciter ni amalgame, ni haine, ni crainte. L'amalgame serait particulièrement odieux pour la mémoire d'Ilan", a ajouté le ministre."

Les lecteurs du blog comme les auditeurs fidèles de l’émission savent que je n’ai jamais fait d’amalgame entre les voyous des cités et la communauté musulmane de France dans son ensemble, ou entre les peuples arabes et les foules fanatiques qui s’expriment en leurs noms. Mais il y a maintenant une manière très simple pour les Musulmans de France de refuser "l’amalgame" : c’est de venir manifester avec le reste des composantes de notre pays, à Paris ce dimanche à 15 heures. Nous n’étions que quelques milliers de Juifs, anonymes et presque tout seuls, à défiler en famille et sous la pluie boulevard Voltaire le 19 février : nous attendons maintenant la foule de nos compatriotes, de tous nos compatriotes.

J.C

20 février 2006

Euphémismes

« Euphémisme » : d’après le dictionnaire Robert, « expression atténuée d’une notion dont l’expression directe aurait quelque chose de déplaisant ». Deux exemples d’euphémismes trouvés dernièrement sur le Web.

Sur le site de journal « Le Monde » daté du 19 février, à propos d’un pogrom anti-chrétien au Nigeria par des foules « en colère » suite à l’affaire des caricatures de Mahomet.
Le titre est : « Les protestations contre les caricatures dégénèrent en violences interconfessionnelles au Nigeria ».
Pour un lecteur paresseux, les religions sont vraiment une sale histoire pour que les gens passent leur temps à se taper sur la figure à cause d’elles ; pour un lecteur sérieux (et le journal ne cache rien), il y a eu en fait un véritable pogrom.
Extrait de l’article : « Selon des témoins, les violences à Maiduguri, capitale de l'Etat de Borno, ont commencé quand la police a tiré des gaz lacrymogènes pour disperser des manifestants, rassemblés à l'appel d'une organisation islamique, dans cet État du Nord du Nigeria, à la population en majorité musulmane. Des émeutiers s'en sont alors pris à la communauté chrétienne de la ville en brûlant et en pillant des églises ainsi que des magasins tenus par des chrétiens. « Nous avons arrêté 115 personnes. Une quinzaine de personnes ont été tuées par les émeutiers et 11 églises brûlées, » a déclaré Haz Iwendi, porte-parole de la police. Des renforts de la police et de l'armée ont été déployés et un couvre-feu imposé sur la ville pour ramener le calme, a-t-il précisé. »

Sur le site « yahoo actualités », trouvé ce soir 20 février une dépêche Reuters à propos du meurtre du jeune Ilan Halimi ; on découvre une véritable opposition entre les premières conclusions de la juge d’instruction (résumées dans le titre) et la position initiale du parquet de Paris (donnée dans l’article) ; et l'euphémisme ne se situe pas dans le titre, mais dans le discours du parquet.
Le titre est : « Une juge retient la thèse raciste dans l'affaire des kidnappeurs ».
Plus bas dans le texte, un bel euphémisme pour ne pas utiliser le mot qui fâche : 
« Le parquet de Paris ne considérait pas en l'état du dossier que l'enlèvement ait eu un mobile antisémite mais crapuleux. Le gang souhaitait obtenir une rançon de 450.000 euros au départ, somme ensuite réduite. Les kidnappeurs semblent en effet s'en être pris au jeune homme en supposant qu'il avait de l'argent parce qu'il était juif et que sa communauté le soutiendrait, y compris financièrement. Juridiquement, ces éléments ne suffisaient cependant pas, au sens du parquet pour retenir la circonstance aggravante de racisme, qui suppose des "propos, des écrits, des images ou des actes" racistes, a-t-on précisé au parquet de Paris. »
Dont acte. Si toutes les crapules torturaient à mort de cette façon, la France serait vraiment un drôle de pays et le parquet de Paris un piètre publicitaire. Et si kidnapper un malheureux jeune vendeur juif en faisant chanter sa famille par définition riche, ce n’est pas de l’antisémitisme, c’est quoi ? ... du Dieudonné ?

J.C

19 février 2006

Ce matin sur Judaïques FM, le rabbin Gabriel Farhi a évoqué l'horrible assassinat d'Ilan Halimi. Manifestation silencieuse à 17 heures à Paris

Ilan Halimi (Z"L), 23 ans, assassiné après d'horribles tortures

Introduction :
Il n’y a quasiment rien à ajouter, au stade actuel de l’enquête, au magnifique billet lu ce matin sur notre radio par le Rabbin Gabriel Farhi. Les textes complets de ses billets hebdomadaires sont reproduits chaque semaine sur le site www.topj.net, où j’ai retrouvé le texte après l’avoir entendu. Autre collaborateur de Judaïques FM, l’ancien commissaire de police Sammy Gozlan, président du Bureau National de Vigilance contre l’Antisémitisme, se dit convaincu du caractère antisémite des petites frappes qui ont enlevé, sequestré et longuement torturé le malheureux jeune homme. Je reviendrai plus tard sur cette affaire, qui ramène à la violence cachée des "cités" et au manque total de repères moraux de certains jeunes, aussi bien "blancs", "blacks" ou "beurs". Et ce sujet sera évoqué lors de mon émission du 26 mars, à propos du livre "La République brûle-t-elle ? Essai sur les violences urbaines". Venez nombreux à la manifestation silencieuse de la place de la République à la Nation, ce soir à 17 heures.
J.C

« Bonjour. La souffrance et le deuil, après l’assassinat dans les conditions que nous connaissons, du jeune Ilan Halimi, se trouvent amplifiés par le malaise qui traverse la communauté juive. Il faut certes se garder de spéculer sur les motifs de ce crime en ne nous laissant pas entraîner dans le flot de la médiatisation qui permet de suivre heure par heure les avancées de l’enquête policière. En matière d’information, la communauté juive est bien placée pour savoir qu’il faut faire la part des choses et ne pas suivre la meute journalistique.
Le malaise était perceptible dans les synagogues ce Shabbat. La prière nous a peut être permis de canaliser une colère palpable et une interrogation renouvelée : Et si ce crime était motivé par l’antisémitisme ! Le journal « Le Monde » a révélé qu’une des personnes placées en garde à vue avait affirmé que le gang choisissait des « cibles juives ». On pourra toujours dire que cela est sans rapport avec une idéologie antisémite et qu’il s’agissait plutôt, selon un vieux fantasme, de cibler des personnes qui parce qu’elles appartiennent à la communauté juive sont forcement fortunées. Mais alors, et je me fais ici le relais de ce que la plupart d’entre-nous pensent dans la communauté et que j’ai entendu à maintes reprises, pourquoi s’être acharné durant 24 jours sur un jeune homme dont on savait que la famille ne serait pas en mesure ni de payer la rançon demandée ni même de réunir ces fonds ? Cette question est obsédante et il ne nous appartient pas de nous substituer ni à la police ni à la justice dans une pareille enquête. Il nous faut être patients et entourer de notre affection la famille d’Ilan.
Ce que je ne comprends pas, même en mesurant la sensibilité de cette affaire, c’est le silence assourdissant de nos hommes politiques. Pas une seule déclaration, pas une seule manifestation ne serait-ce que de courtoisie auprès de la famille et de la communauté juive qui attendent des propos de nature à les rassurer et a pacifier l’atmosphère dans laquelle nous sommes plongés. Seul le Président du CRIF, à la faveur d’un appel au calme, a adressé quelques propos de circonstance. Il lui faudra demain soir, lors du dîner du CRIF, être le véritable porte parole d’une communauté juive qui entend son appel au calme et accepte la raison, pour autant qu’elle se sente entendue auprès des représentants de la République. Il est inenvisageable que ce dîner ne débute autrement que par un temps de silence en la mémoire d’Ilan Halimi. On ne pourra pas se réjouir de la diminution des actes antisémites et dans le même temps passer sous silence, ou au détour d’une simple phrase convenue, le martyre d’un des nôtres. Car Ilan, je le prétends, est mort « Al Kiddoush Hashem », en martyre de notre religion. Son appartenance à la communauté juive n’a fait qu’exacerber la haine de ses ravisseurs puisque la presse a souligné que le chef du gang proférait des insultes antisémites par téléphone au père du jeune Ilan. La motivation première n’était peut-être pas antisémite, la haine qui a conduit à cette barbarie, en revanche, l’était. L’identité des deux jeunes femmes de 24 ans a été révélée, Audrey Lorleach et Murielle Izouard. Leur nom ne semble pas accréditer la thèse d’une « jeune femme maghrébine » comme annoncé dans un premier temps, ce qui en dit long sur la façon dont les médias entendent dramatiser une situation, au risque de la rendre explosive, par des informations inexactes. Il s’agit alors d’un fait divers, un de plus, sur une insécurité galopante. On voudrait presque croire en cette thèse d’une violence aveugle, reflet d’une certaine société. Laissons le soin au CRIF de porter l’inquiétude et la vigilance de la communauté juive auprès des autorités de notre pays.
Permettez-moi de conclure ce « billet » par l’observation de certains symboles. La captivité d’Ilan s’est déroulée dans une cité qui est adossée au cimetière de Bagneux et à quelques dizaines de mètres à peine d’un des carrés israélites. Son âme aura probablement rejoint ses ancêtres avant sa mort lundi dernier jour de Tou Bishevat, le nouvel an des arbres, lui qui portait ce prénom dont la traduction est précisément : l’arbre. Puisse le souvenir d’Ilan nous être une source de bénédiction et puisse t-il désormais reposer en paix.
Shavouah tov, bonne semaine à tous et à dimanche prochain. »

Rabbin Gabriel Farhi

Les Juifs de Turquie, une communauté en sursis ? Un article en exclusivité de Claudine Barouhiel


Istanbul, vue depuis la mosquée de
Soliman le Magnifique sur les quartiers de Pera et de Galata, dont on reconnait la célèbre tour. Pera et Galata sont le foyer historique de la communauté juive dans cette ville millénaire

Introduction :
Mon amie Claudine Barouhiel est très active dans différentes institutions communautaires, et je la rencontre régulièrement dans le cadre des commissions de travail du CRIF. D'origine turque, elle a fait l'été dernier un voyage là bas qui lui a permis de rencontrer plusieurs responsables de la minorité juive. Elle a bien voulu écrire ce reportage en exclusivité pour le blog. On comprendra très vite, en le lisant, la situation paradoxale de l'une des toutes dernières communautés israélites vivant en terre d'Islam. Une communauté aux portes d'un Moyen-Orient en ébullition, et qui s'interroge sur son avenir.
J.C

La communauté juive de Turquie ne compte que 20 000 âmes sur une population de 70 millions d’habitants dont 99% sont des musulmans. La majorité des juifs, 18 000, vivent à Istanbul. On trouve aussi une communauté de 2000 fidèles à Izmir et d’autres plus petites à Ankara, Antalya, Bursa et Adana. Contrairement aux idées reçues ce sont les Ashkénazes qui arrivèrent les premiers au nombre de 300 à 500 sur le sol turc en 1350. Puis vinrent les juifs sépharades chassés d’Espagne par Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique en 1492. Et depuis lors le judéo-espagnol ou ladino est resté la langue maternelle de la communauté jusqu’à la génération des cinquantenaires ; les jeunes d’aujourd’hui lui préférant l’anglais. Une communauté de surcroît largement francophone (puisque les juifs turcs ont tout d’abord fait leurs études à l’Alliance Israélite Universelle jusqu’en 1927 puis dans des collèges catholiques français).

Les Institutions se regroupent depuis toujours autour du Grand Rabbinat dans le vieux quartier de Pera à Istanbul. Elles se composent d’un Conseil religieux, soit le « Beth Din » dirigé par le Grand Rabbin, et d’un Conseil laïque dirigé par le Président de la communauté qui détient un pouvoir exécutif. Ce deuxième Conseil n’est pas légal mais est reconnu de facto par l’état puisque le Président peut à ce titre être l’invité du gouvernement dans certaines occasions. Il le fût à plusieurs reprises lors de voyages officiels aux Etats-Unis et en 2005 lors des voyages successifs du Ministre des Affaires Etrangères et du Premier Ministre Tayip Erdogan en Israël. (notons d’emblée qu’en 2004 les échanges commerciaux avec l’état hébreu ont atteint plus de deux milliards de dollars et la coopération militaire un milliard de dollars. Et qu’en 2005 plus de quatre cent mille touristes israéliens ont visité la Turquie).

Laïque, la communauté essaie de sauvegarder son identité en perpétuant ses coutumes et ses traditions, et en pratiquant parfois l’endogamie afin d’éviter l’assimilation aujourd’hui en hausse. Très active et très solidaire, elle multiplie les oeuvres de bienfaisance de toutes sortes. Car selon ses responsables 20% de la population juive a de grandes difficultés matérielles. Les Juifs d’Istanbul se sont dotés de nombreuses institutions : une école juive, un hôpital, une maison de retraite, deux établissements pour les personnes nécessiteuses ; et une association d’aide aux étudiants fournit des bourses. A Istanbul quelques boucheries cacher, une fabrique de « matzots » et une entreprise de produits casher essaient d’attirer les juifs, dont la plupart sont peu religieux, vers une pratique plus orthodoxe de la religion. (car ici seul 1 à 2% de la population juive observe strictement les règles de la « casherout »).
Ouvert et sympathique, le Grand Rabbin Issac Haleva n’affiche lui-même aucune once d’austérité, ni même de strict orthodoxie en ce qui concerne l’observance de la pratique religieuse ! Il sait bien ce qu’il peut obtenir des ses fidèles. (ici pas d’homme en noir mais plutôt de plus en plus de femmes voilées !) On compte néanmoins dix huit synagogues à Istanbul qui fonctionnent surtout le Shabbat et les jours de fête, et sept à Izmir.

Le journal « Salom » créé en 1948 est l’unique hebdomadaire de la communauté. Mais depuis février 2005 une publication mensuelle d’un autre genre a vu le jour : « El Amaneser », (« l’Aube »). Entièrement rédigé en Ladino il permet le retour aux sources d’un peuple exilé et redonne un nouveau souffle de vie à une langue dont on pouvait craindre la disparition.

Mais si la première impression est celle d’un certain bonheur de vivre sur une terre aimée, l’on s’aperçoit vite que les Juifs turcs vivent à l’abri des regards d’autrui. Tous ou presque ont peur d’être à chaque instant la cible d’une attaque antisémite ou terroriste. Ils n’arborent d’ailleurs, en général, aucun signe extérieur d’appartenance religieuse. Et ici l’on ne parle que sous anonymat lorsqu’un journaliste vous interroge. Pas question non plus de photographier les clubs privés où la plupart des vacanciers se regroupent en été par exemple, sur les « Iles aux Princes » en face d’Istanbul. Clubs privés, colonies de vacances pour jeunes défavorisés, synagogues ... sont tous flanqués d’un solide service de sécurité composé de policiers turcs et de jeunes israéliens.
Rappelons qu’en 1986 l’attentat de la synagogue de Neve Shalom à Istanbul avait tué vingt et une personnes. Et que les attentats du 15 novembre 2003 contre les synagogues de Beth Israël et de Neve Shalom à nouveau, perpétrés par deux Turcs, avaient fait trente un morts dont six Juifs et trois cent blessés. Aujourd’hui 10 à 15 % du budget de la communauté est alloué à la sécurité. Rappelons aussi que le parti islamiste modéré d’Erdogan, l’AKP, est arrivé au pouvoir avec 33% de voix dont 15% étaient celles de religieux extrémistes.
En Turquie certaines associations juives dont il nous faut aussi taire le nom à la demande des personnes interviewées sont illégales ; « elles se dissimulent sous le couvert d’institutions caritatives et nous prenons soin qu’aucun nom de membres n’apparaissent sur les convocations » explique N., Présidente de l’une d’elles. « On ne sait pas ce qui peut arriver si le régime change. Ici la religion est inscrite sur la carte d’identité de chaque citoyen ».

En fait la situation de la communauté juive de Turquie est assez ambiguë et surtout précaire.
Les responsables communautaires entretiennent certes des relations privilégiées avec le Gouvernement turc mais uniquement par ce qu’ils jouent depuis 1990 ( voire même depuis1974 au moment de l’intervention de la Turquie à Chypre et de l’embargo américain) un rôle politique important : ils facilitent les échanges diplomatiques et économiques de leur pays en servant de passerelle avec l’Europe, les Etats-Unis et Israël. Ils mettent en relation les politiciens turcs de toutes tendances avec le lobby juif américain et avec les organisations juives internationales, dont ils sont très proches. Ils oeuvrent de même en ce qui concerne les relations turco-israéliennes. « Il est vrai que nous faisons de la promotion pour notre pays et que nous travaillons à ce qu’il ait une bonne image dans le monde. Mais s’il a des problèmes économiques nous en aurons aussi », précise Silvyo Obadia, le Président de la communauté. Et c’est bien à ce prix que la communauté conserve ici son statut institutionnel et la protection des autorités au sein d’un monde d’où s’émane de plus en plus des effluves d’islamisme radical et qui ne manquerait aucune occasion de lui être encore plus hostile. Et le Président d’ajouter lucide : « Pour les turcs musulmans, comme partout ailleurs je crois, nous sommes d’abord des juifs »

« Depuis 1946, explique le chercheur Rifat Bali, le souci majeur de ce pays est la montée de l’Islam et parallèlement celle de l’antisémitisme ; un antisémitisme latent qui s’alimente du conflit moyen-oriental mais qui avant les évènement de Neve Shalom ne se manifestait que de manière idéologique. Un antisémitisme aujourd’hui quasiment normalisé et qui fait partie du discours quotidien ». Il rappelle que « la vente de « Mein Kampf » et des Protocoles des Sages de Sion est depuis toujours autorisée en Turquie. Publié par treize maisons d’édition depuis cinquante ans dans le pays sans que les autorités ne réagissent - alors que la constitution turque interdit toute discrimination racial), « Mein Kampf » a vu ses ventes exploser en 2005 puisqu’il fut mis sur le marché pour deux dollars seulement ! De plus Israël et le sionisme est « démonisé » par la presse » dont 5 à 10%, selon les sources, est ouvertement antisémite.

Mais aujourd’hui la communauté réagit et n’hésite plus à multiplier les procès même si les condamnations sont rares. L’essentiel pour elle est que ces procédures restent dans les annales de la justice turque.

C’est ainsi que les juifs turcs plus ou moins lucides du danger que l’on voit poindre dans leur pays continuent d’y vivre tout en envoyant de plus en plus leurs enfants faire leurs études supérieures à l’étranger. Certains y resteront ; les autres accepteront difficilement à leur retour cet état des choses et le mince espoir d’un changement (ou "d’alyas") est permis. Mais l’ensemble de la communauté s’accorde à dire que dans ce pays, on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. 

Claudine Barouhiel

A propos de la Turquie, voir aussi l'article sur notre émission du 23 octobre

16 février 2006

Lucien Samir Arezki Oulahbib sera notre invité le 26 février

« Rencontre » aura un invité bien original pour notre prochaine émission. Son nom explique en partie tout l’engagement de ce jeune intellectuel. Français, d’origine algérienne, Lucien Samir Arezki Oulahbib est kabyle, chrétien et fier de son identité ! Après des études très sérieuses à la fois de sociologie et de philosophie, il a passé un doctorat à l’Université Paris IV Sorbonne. Je vous invite à lire sa bibliographie en cliquant ici. L.S.A Oulahbib a longtemps tenu un site personnel intitulé « La minute du sablier » où sont collationnés les nombreux articles publiés sur le Web ou ailleurs ; il est actuellement responsable du site d’actualité resilience tv, un media très engagé contre le fanatisme islamiste et pour la laïcité (de nobles combats que je soutiens), et se présentant comme "libéral néo moderne" (un engagement que l’on doit respecter mais pas forcément partager).

Mais surtout, surtout et c’est là que le travail de L.S.A Oulahbib rentre tout à fait dans le cadre de notre série, la défense de l’identité berbère et l’histoire de l’Algérie habitent toute son œuvre. Éditorialiste régulier sur les sites kabyles.com et "tamazgha", il défend la mémoire et la culture d’une identité engloutie par l’arabisation de l’Afrique du Nord. Il s’agit d’un sujet délicat, que peut-être notre série n’a pas suffisamment évoqué : j’avais parlé il y a quatre ans déjà de la révolte kabyle de 2001 avec la journaliste algérienne Shéhérazade Hadid à propos du livre coécrit avec Farid Alilat « Vous ne pouvez pas nous tuer car nous sommes déjà morts » (Editions 1, 18,95 E) ; et j’avais interviewé deux responsables du « Congrès Mondial Amazigh » le 7 décembre 2003, Nora Chedad et son président Belkacem Lounes.

Mon invité parlera donc du chapitre qu’il a écrit dans l’ouvrage « A l’ombre de l’Islam, minorités et minorisés » (Filipson Editions, Bruxelles), où il raconte avec un très riche support bibliographique comment les Berbères ont pratiqué ce qu’il appelle « l’auto-étouffement », perdant progressivement leurs repères identitaires après la conquête arabe et les choix de leurs dirigeants au lendemain de l’indépendance. Mon ami Jean-Pierre Allali a consacré une analyse à cet ouvrage sur le site du CRIF ; trois minorités sont évoquées dans le livre (Berbères, Coptes et Juifs), et nous reparlerons plus tard sur « Rencontre » des autres « oubliés de l’Histoire » !

J.C

15 février 2006

Préjugés ...


Citation on line

Albert Einstein

"Il est plus difficile de détruire un préjugé que de détruire un atome"

Que cette phrase est d'actualité après le "tsunami" de l'affaire des caricatures de Mahomet !
 La fureur des réactions en Orient a exacerbé, en Europe, l'image d'un islam belliqueux et totalitaire. Pour les agitateurs de Gaza ou de Damas, quelques rumeurs ont suffi à vendre à des foules hystériques la conviction que tout Européen est un raciste anti-musulman, avec le paisible Danemark en chef de file des "Croisés". Pour les lecteurs de certains journaux (et hélas de trop de sites Internet), tous les Arabes se sont réjouis de voir des ambassades européennes incendiées, et demain l'invasion mauresque de l'Occident risque de recommencer. Quand aux Juifs, qui n'y sont pour rien dans cette crise de nerfs collective, les voici comme d'habitude dans l'oeil du cyclone, jalousés, dénoncés ou apostrophés, avec (cerise sur le gateau) le concours de dessins sur l'Holocauste lancé par le négationniste Ahmadinejad et sa clique de néo-nazis ...

J.C

13 février 2006

Affaire des caricatures de Mahomet, 3 : les preuves de la manipulation

Incendie du consulat du Danemark à Beyrouth,
photo Reuters, 5 février 2006

Grâce soit rendue aux grands médias nationaux, la spontanéité de la « rue arabe » est cette fois sérieusement remise en question. On aurait aimé qu’il en soit ainsi, par exemple à propos des manifestations hier sous le régime despotique de Saddam et aujourd’hui en Iran ; ou à propos de celles qui ont suivi la mort du petit Mohamed Al Doura, dont les images (tendancieusement présentées comme un assassinat volontaire et sadique commis par Tsahal, et diffusées gratuitement par France 2 sur l’ensemble de la planète) ont fortement contribué à répandre l’incendie de la deuxième Intifada en octobre 2000.

Premier élément du dossier, un petit rappel géopolitique fait par les orientalistes Gilles Kepel et Olivier Roy, à propos de l’Iran, de la Syrie et du Liban (notre illustration) : non ce n’est pas un hasard si les ambassades danoises et norvégiennes ont été incendiées à Damas avec la complicité de la police locale, ou qu’Ahamadinejad exploite la situation !

Gilles Kepel dans « Le Monde » en date du 10 février :
"Une telle situation représente une opportunité exceptionnelle pour Téhéran, où la violation de l'ambassade danoise est une réminiscence de la prise d'une autre ambassade, celle des États-Unis, à l'automne 1979. En se lançant dans la surenchère à la défense de l'islam offensé, et au leadership du monde musulman, les dirigeants iraniens mettent aussi leurs pas dans ceux de Khomeiny, qui, par la fatwa condamnant à mort Salman Rushdie le 14 février 1989, avait tenté de sauver la face de son régime, fragilisé par l'armistice qu'il avait été contraint de signer au terme de la guerre Irak-Iran. A Damas et à Beyrouth, le saccage et l'incendie des locaux diplomatiques danois s'inscrivent dans une logique similaire : montrés du doigt après l'assassinat de Rafic Hariri, la Syrie et ses alliés locaux ne peuvent qu'encourager la populace à s'en prendre, à travers le Danemark, à l'Europe et à l'Occident, incriminés au nom des valeurs universelles de la morale et de la religion. Ils tentent de se refaire une vertu au regard de la "communauté des croyants" en vengeant l'outrage par le feu purificateur".
Pour information, j'espère recevoir Gilles Kepel à mon émission, au printemps prochain, à propos de son dernier ouvrage, "Al-Qaïda dans le texte" (Editions Presses Universitaires de France).


Olivier Roy dans le même journal le 8 février, sous le titre « Caricatures : géopolitique de l’indignation » cliquer ici pour lire l'article :
"D'où vient alors la violence dans le cas des caricatures ? Ici, il ne faut pas se voiler la face. La carte des émeutes montre que les pays touchés par la violence sont ceux où le régime et certaines forces politiques ont des comptes à régler avec les Européens. La violence a été instrumentalisée par des États et des mouvements politiques qui rejettent la présence des Européens dans un certain nombre de crises au Moyen-Orient. Nous payons un activisme diplomatique croissant, mais qui ne fait pas l'objet d'un débat public. Que le régime syrien se présente en défenseur de l'islam ferait sourire si les conséquences n'avaient pas été tragiques. Un régime qui a exterminé des dizaines de milliers de Frères musulmans se trouverait à la pointe de la défense du Prophète ! Ici, il s'agit d'une manœuvre purement politique pour reprendre la main au Liban en s'alliant avec tous ceux qui se sentent menacés ou ignorés par la politique européenne."
La provocation est d’autant plus flagrante que la chronologie de l’affaire est troublante : publication des dessins dans le journal danois « Jyllands Posten » en septembre, explosion environ cinq mois après, suite à la reprise des mêmes dessins dans un petit journal norvégien ; rôle plus que trouble des imams danois, qui ont diffusé au Moyen Orient de faux dessins, comme l’a rapporté le journal « le Figaro » le 9 février. Ci-dessous un extrait de l’article :

"Affirmant représenter une grande part des 200.000 musulmans du Danemark (3,5% de la population), les imams boutefeux avaient emporté un dossier comprenant les 12 caricatures de Jyllands-Posten et trois autres images, dont l'une était censée représenter Mahomet en porc, une autre en pédophile, alors qu'une troisième montrait un chien sautant derrière un musulman en train de prier. Or ces trois images n'ont rien de danois. "C'est de la manipulation et de la désinformation, car ils ont voulu faire croire que ces dessins étaient ceux de Jyllands-Posten et qu'ils étaient parus dans la presse, ce qui est faux", s'insurge Flemming Rose, le responsable des pages culturelles du journal incriminé."
Mais il y a surtout ce qui constitue, à mon avis, une preuve décisive de la manipulation des foules : un journal égyptien (« Al Fagr ») avait reproduit le 17 octobre dernier ces caricatures, sans que cela ne provoque la moindre vague, et alors que dans la même Égypte les Islamistes ont le vent en poupe comme l’ont montré les élections ! Le collectif "Algérie Ensemble", déjà cité dans un précédent article, a fait circuler cette information avec le lien suivant pour lire les détails dans un site égyptien : blog "freedomforegyptians".
Voir aussi cet article de proche-orient.info daté d'aujourd'hui 13 février, qui renvoie à un autre blog égyptien, "egyptiansandmonkey.blogspot.com". 

J.C

12 février 2006

Affaire des caricatures de Mahomet, 2 : les Juifs dans la tourmente

Commençons par la première prise de position d’un représentant de la communauté juive de France, le plus prestigieux sur le plan religieux puisqu’il s’agit du Grand Rabbin Joseph Haïm Sitruk. Ci-après des extraits de sa réaction, d’après une dépêche AFP en date du 2 février :
"Je trouve que c'est déplacé", a déclaré le Grand Rabbin de France à l'issue d'un entretien avec le Premier ministre Dominique de Villepin. "On ne gagne rien à rabaisser les religions, à les humilier et à en faire des caricatures. C'est un manque d'honnêteté intellectuelle et de respect ». Le Grand Rabbin de France a jugé que le droit à la satire "s'arrête dès qu'il est une provocation ou un mépris de l'autre". "Ce n'est pas un droit sans limites", a-t-il dit.
Cliquer sur le lien pour avoir l’article complet.


Le 4 février, le « Conseil des Communautés juives de la Seine Saint Denis » publie un communiqué, signé de son Président Sammy Ghozlan. Sammy Ghozlan est par ailleurs un ami de vieil date, responsable de l’antenne de notre Radio Judaïques F.M le vendredi matin, élu du Consistoire Israélite de Paris, Président du « Bureau de Vigilance contre l’antisémitisme », et commissaire de police à la retraite - c’est dire s’il est sensible aux risques pour l’ordre public de cette affaire, et si chaque mot a été pesé ! Je reproduis ci-dessous le communiqué dans son intégralité :
« Le Conseil des Communautés Juives de Seine Saint Denis désapprouve la publication de caricatures du prophète Mahomet, par des médias européens qui ont choqué le monde musulman. Si dans une vraie démocratie, la liberté d'expression reste un droit inaliénable, nous considérons que ce type de provocation qui heurte la conscience d'une communauté, (la communauté musulmane en l'occurrence), pour sa croyance, sa religion, est stérile et offensante surtout si elle peut être perçue comme un blasphème. Nous constatons toutefois que ceux qui dans les pays arabo musulmans, s'offusquent et menacent de représailles, n'ont jamais protesté contre les nombreuses caricatures antijuives qui foisonnent dans ces pays. Par ailleurs nous n'avons pas entendu les musulmans citoyens de pays européens (notamment en France et en Belgique) condamner les propos et les caricatures antisémites en général et celles d'un certain humoriste en particulier qu'ils ont souvent soutenu. Nous adressons néanmoins à nos concitoyens musulmans, l'assurance de notre solidarité. »
Grâce soit rendue à Sammy pour avoir tout de suite soulevé un immense scandale, encore très peu connu de nos compatriotes et jamais dénoncé par nos autorités, mais que l’affaire des caricatures publiées en Europe aura eu (au moins) l’intérêt de mettre en évidence : la publication régulières et sous prétexte de solidarité avec les Palestiniens et de dénonciation d’Israël, de caricatures abjectes dignes du « Stürmer » nazi. Voir à ce sujet le résumé de ce triste dossier sur le journal en ligne « proche-orient.info »(aller sur le lien) Ceci étant, les Communautés juives du département le plus touché par les incidents antisémites violents des dernières années (voir aussi évocation sur le blog, cliquer ici), ont exprimé en des termes que j’approuve tout à fait, leur réprobation envers une provocation « stérile et offensante » envers une religion, voir ma position plus loin.

Le Rabbin Gabriel Farhi du « Mouvement Juif Libéral de France » (donc d’une branche du Judaïsme normalement plus ouverte au dialogue interreligieux que la mouvance orthodoxe représentée par l’actuel Grand Rabbin) lit un billet tous les dimanches matin sur Judaïques FM. On lira le texte de son intervention complète du 5 février dans les archives du site "www.topj.net".
Je reproduis ci-dessous un passage avec lequel je voudrais, avec tout le respect du à mon collègue de la radio, prendre mes distances :
« On nous a parlé de liberté de la presse et de liberté d’expression mais ces grandes idées ne doivent pas se rabaisser devant la petitesse des arguments fallacieux exprimés par certains musulmans. Si la représentation du Prophète est interdite dans l’islam, elle est interdite pour les musulmans. Point barre. En tant que juif je ne vais pas m’insurger contre les personnes non juives qui conduisent une voiture dans les rues de Paris le jour du Shabbat. Les règles de l’Islam s’appliquent aux musulmans, et encore à ceux qui sont religieux. »
En effet, si les dessins incriminés n’avaient fait qu’illustrer des représentations imaginaires de Mahomet que les Musulmans considèrent comme leur Prophète et l’incarnation de la Voix divine sur Terre, alors là oui, aucun non-musulman ne doit se sentir obligé de respecter un interdit qui ne le concerne pas. Mais le problème va au-delà, car il y a eu aussi la « fameuse » caricature du Prophète coiffé d’un turban en forme d’explosif, et celle le montrant accueillir au Paradis des kamikazes ... Ce raccourci anachronique avec l’actualité, cette « Benladénisation » globale d’une croyance me semblent extrêmement maladroites et contre-productives, sans parler de l’offense morale ! Et voir sa religion caricaturée sous les traits réducteurs du terrorisme peut effectivement être considéré comme blessant pour tous les Musulmans. Revient aussi à mon esprit un commandement très simple, compréhensible par tous et qui résume l’essence du Judaïsme (en tout cas pour mon éthique personnelle qui est celle d’un traditionaliste ouvert sur le Monde) : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». Aimerions nous, nous les Juifs qui avons été tellement calomniés et caricaturés, que l’on nous réduise à la frange extrémiste qui existe dans toutes les communautés humaines ? Et qu’aurions-nous dit si un journal européen avait publié un dessin de Moshé Rabbénou (Moïse), sous les traits du terroriste juif qui massacra des dizaines de fidèles musulmans en prière dans le caveau des Patriarches, à Hébron en 1994 ?
Reprenant les arguments déjà rappelés ci-dessus, le journal israélien « Haaretz », pourtant tellement laïc, tellement attaché à la liberté de la presse dont il est un témoignage quotidien dans un contexte très difficile, a publié le 6 février un éditorial critiquant la publication des caricatures. Je reproduis juste la conclusion (en anglais) :
« But neither European countries' fears of their Muslim minorities, the fear of terrorism by Al-Qaida zealots nor the anti-Jewish publications of the Arab states suffice to justify hurtful assaults on religion. »
Partant de ce constat, on peut donc refuser de toutes nos forces cette politisation des religions, quelles qu’elles soient. Hélas, force aussi de constater que malgré les « mains tendues » évoquées au début de ce long article, trop de Musulmans, même ouverts, même laïcs, ont profité de cette pénible affaire pour placer les Juifs dans le débat, avec des propos soit mielleux, soit hors sujet. Deux exemples :

- Dans une tribune publiée par le journal « Le Monde » en date du 10 février (voir article), l’ancien Mufti de la Mosquée de Marseille Soheib Bencheikh condamne les réactions violentes suscitées par l’affaire des caricatures, bravo ! Mais il écrit aussi cela :
« Quant au soutien du Rabbinat et de l’Église en France, il ne peut que susciter les remerciements vifs et sincères des musulmans pour cette solidarité affichée. Mais on aimerait l'avoir aussi pour les hommes et les femmes, musulmans de Palestine, d'Irak, de Tchétchénie et d'ailleurs, privés de leurs droits fondamentaux et victimes d'atteinte à leur dignité. » 
Pourquoi politiser le débat ? Pourquoi afficher à cette occasion un tel mépris pour les droits et la dignité des « autres » (victimes juives du terrorisme palestinien depuis des décennies ; Irakiens de toutes origines massacrés sous Saddam ou aujourd’hui par Al-Qaïda ; victimes russes du terrorisme islamique, etc.) en ignorant systématiquement leur propre souffrance ?
- Le journal « Libération » a publié le 4 février un article sur les réactions passionnées entendue sur notre radio consoeur « Beur FM », en voici un extrait :
« Mohamed relève que «les attaques qu'il y a eu contre le peuple juif ont soulevé des réactions indignées à travers l'opinion publique et les représentants de la République ». Et se dit « stupéfait du silence du monde occidental » après la publication des caricatures de Mahomet. « Est-ce qu'on peut s'amuser un jour à faire une caricature représentant un SS en train d'embrocher un Juif en 39-45 ? interroge Abdel de Grenoble. Est-ce qu'on peut rire de ça et dire que c'est la liberté d'expression ? Est-ce qu'il ne faut pas chercher les coupables et les punir ? On a condamné monsieur Garaudy et plein de gens qui ont juste pensé que peut-être ça n'était pas le bon chiffre ou le bon nombre de brûlés dans l'Holocauste.»
Inévitablement, la comparaison avec le traitement réservé à l'humoriste Dieudonné, qui a été poursuivi devant les tribunaux pour des propos jugés antisémites par ses accusateurs, est évoquée. « Vous savez que Dieudonné, au nom de la liberté d'expression, on l'a interdit », rappelle Nabil. Chérif interpelle « tous ces chantres de la liberté d'expression. Je suis pour la liberté d'expression totale mais vraiment totale, y compris les caricatures sur le Prophète [...] mais qu'avez-vous fait quand Dieudonné s'est déguisé en juif orthodoxe sioniste extrémiste ? »

 

Que répondre (a posteriori) à ces auditeurs qui ne connaissent sans doutes ni mon émission, ni ce blog ? Que je me trouve en parfait accord avec "Mohamed", dont on aimerait entendre aussi une condamnation du révisionnisme déclaré des fous furieux de Téhéran ; et que "Nabil" n’a rien compris à l’antisémitisme, réel, de Dieudonné - encore un futur dossier à traiter !

J.C

11 février 2006

Affaire des caricatures de Mahomet, 1 : Hassan Zerrouky dénonce "la rue arabe" dans un journal algérien


Introduction :
J'ai la chance de faire partie des destinataires de couriels de l'association "Algérie-ensemble", qui regroupe des Algériens de sensibilité de gauche, laïcs et profondément démocrates. Grace à leur canal, on peut connaitre des points de vue très rarement exprimés sur les grands médias, en particulier à la télévision. Le journal "Le soir d'Algérie"vient de publier (9 février) un article très courageux de Hassan Zerrouky dénonçant la fameuse "rue arabe" qui incendie, attaque des ambassades ou hurle des menaces de mort tout en restant toujours silencieuse à propos des horreurs se produisant dans ses propres pays. En voici des extraits.
J.C

Choc des civilisations ou choc des incultures"Où étaient nombre de ces dirigeants lorsque des femmes et des enfants se faisaient massacrer au nom de l’Islam ? On ne les a pas entendus dénoncer avec force ce qui s’est passé en Algérie (...) La frilosité des hiérarques musulmans, par le passé, leur complicité de facto par le silence ont conduit au fait que des illuminés, des exaltés, des criminels soient les premiers à défigurer le visage de l’Islam et celui du Prophète", s’interrogeait Ghaleb Bencheikh, exégète de l’Islam à propos des réactions suscitées par les caricatures publiées par un journal de la droite conservatrice danoise ?

Ajoutant :"Si nous sommes arrivés à cette situation où des gens brocardent nos croyances, c’est parce que nous avons contribué à les banaliser." Effectivement, entre 1991 et 1998, quand des groupes islamistes massacraient en Algérie femmes, enfants, hommes, égorgeaient et brûlaient leurs victimes comme ce fut le cas à Larbâa, la "rue arabe" proche-orientale était bien silencieuse.

A l’époque, dans la plupart des mosquées du Proche-Orient, soit on priait pour la victoire des "moudjahidines" algériens contre le "pouvoir impie" et ses alliés, soit on ne prenait pas partie et on se réfugiait dans un silence coupable. A Beyrouth, Damas, Amman et, tenez-vous bien, à Bagdad en 2004, malgré les attentats-suicides décimant des civils irakiens, il y avait des gens qui ne croyaient pas aux crimes du GIA et m’affirmaient avec un aplomb déroutant, qu’ils étaient l’oeuvre de militaires manipulés par l’Occident, voire par le sionisme ! Il n’y avait pas qu’en France qu’on pratiquait le "qui-tue-qui ?" ! Dans ces pays dits "frères", rares étaient ceux qui dénonçaient l’islamisme radical algérien. Rares étaient les manifestations de solidarité avec une Algérie faisant face à la pire entreprise criminelle depuis son indépendance.

Plus généralement, même quand Ben Laden avait revendiqué les attentats du 11 septembre 2001, on n’a pas entendu ces théologiens musulmans condamner ses propos. Ils ont plutôt expliqué que les attentats contre le World Trade Center ne pouvaient être que l’oeuvre du sionisme international pour discréditer l’Islam et dénaturer son message ! Si ces "alims", docteurs de la foi, s’étaient opposés de manière déterminée au terrorisme islamiste, peut-être que l’Islam serait mieux respecté dans le monde. Or, dans leur majorité, à commencer par El Qaradhawi, El Bez, El Albany, ils ne l’ont pas fait. Ils se sont réfugiés dans un silence assourdissant quand ils n’ont pas ouvertement soutenu le "djihad" du GIA et de la Qaïda !

Comment dès lors s’étonner que l’image du musulman, croyant ou pas, soit tout simplement caricaturée dans cet Occident dit "impie" ? En vérité, la vraie question est de savoir qui des caricaturistes danois ou des groupes islamistes armés, salit l’Islam ? Quant aux manifestations de solidarité exprimées, au nom de la liberté d’expression, par certains médias français avec le journal conservateur danois ayant publié les caricatures en question, elles sont pour le moins surprenantes.

Car ces mêmes médias n’ont pas réagi avec autant de vigueur quand des journalistes algériens étaient la cible des islamistes ou contre les atteintes à la liberté de la presse et l’emprisonnement de Mohamed Benchicou. En fait, autour de cette histoire de caricatures, on assiste de part et d’autre à une nette volonté de substituer le religieux au politique et de réduire tout conflit à une guerre de religion. Islam contre Occident pour les uns, le Bien contre le Mal - christianisme contre Islam - pour les autres.

Autrement dit, on veut nous faire croire que ces caricatures et les réactions indignées qu’elles ont suscitées ne sont en dernière analyse qu’une illustration de ce choc des civilisations annoncé par Samuel Hutington. De plus, comme le souligne Ghaleb Bencheikh, "il n’y a de choc que des incultures et des ignorants".

Hassan Zerrouky
Le Soir d'Algérie - 9 février 2006

09 février 2006

A propos du courage des Musulmans modérés : une conférence d’Albert Soued à Tel Aviv

Introduction :
Albert Soued, juif d’origine égyptienne qui parle couramment l’arabe, est un orientaliste de qualité. J’ai plusieurs fois évoqué dans le blog son site « nuit d’orient ». J’ai eu le plaisir de l’avoir pour invité le 9 octobre dernier (voir article, ici).
Il a donné une conférence le 20 novembre dernier devant la loge « Yovel Hamedina » du B'nai Brith à Tel Aviv, sur le thème « y a-t-il des Musulmans modérés ? ». Avec son aimable autorisation, j’en reproduis un extrait. On en trouvera l'intégralité sur le site (voir texte complet). J'ai trouvé ses explications tout à fait d'actualité, à l'heure où seuls les fanatiques s'expriment - et avec quelle violence ! - dans la rue, en Europe ou ailleurs, à propos de l'affaire des caricatures de Mahomet. 

J.C

Les Musulmans modérés en Occident

Des modérés existent bien sûr, des intellectuels, des journalistes, des religieux qui parviennent à s'exprimer, mais aussi difficilement que dans leur pays d'origine. Pourquoi ?

- D'abord, il est difficile pour les modérés de se battre contre des rouleaux compresseurs financés par les pétrodollars, que sont les mosquées salafi et les sermons enflammés des imams formés au wahabisme, les madrassas ou écoles privées coraniques qui distillent la haine de l'autre, les médias notamment la TV par satellite Al Jazira et d'autres
- Ensuite, il n'est pas facile pour les modérés d'aller à contre-courant d'une mode ou d'une pensée dominante, dite "islamiquement correcte". La violence fascine; la terreur fait peur, mais elle magnifie son auteur; l'attentat - suicide est excusé ou justifié, comme moyen pour parvenir à ses fins. De plus, l'idée que les extrémistes sont les victimes du capitalisme, les victimes des dictatures arabes ou musulmanes, ou d'Israël; cette idée où on inverse les rôles bourreau - victime, est très répandue en Occident. Elle est véhiculée et justifiée par de nombreux médias occidentaux et même par des hommes politiques et des personnes influentes.
C'est pourquoi, les Musulmans modérés sont les premières victimes de cette attitude occidentale permissive, qui devrait pourtant être impitoyable vis à vis d'une idéologie totalitaire.
Ce n'est pas le maire de Londres Ken Livingstone qui va promouvoir les modérés d'origine pakistanaise, quand il qualifie l'extrémiste Al Qaradawi d'"homme de modération et de tolérance", alors que dans sa rubrique du samedi soir sur Al Jazira, cet imam égyptien lance des diatribes distillant un venin anti-occidental et anti-juif, ou lorsque Tony Blair prend comme conseiller Tareq Ramadan, le petit-fils de Hassan el Banna, créateur du mouvement des Frères Musulmans en Egypte.
Ainsi pour diverses raisons, des groupes influents en Occident sont devenus les alliés objectifs de l'extrémisme radical.
- De plus, les modérés subissent des menaces et des pressions, souvent violentes. Salman Rushdie devait se cacher pendant des années. Combien de modérés Iraniens on été assassinés en France. Les personnes qui prennent des positions en flèche sont obligées d'avoir des gardes du corps. La courageuse Irshad Manji nous a dit qu'elle refusait de prendre des gardes de corps, à ses risques et périls ...
- Enfin, les modérés ne sont pas aussi bien organisés que les radicaux, et souvent, pas organisés du tout, "par apathie craintive et fataliste propre à l'Orient Musulman", comme disait Churchill.

Les Musulmans modérés au Moyen Orient
Comme la liberté d'expression n'existe pas toujours, il est difficile de savoir l'ampleur de la modération, malgré tous les sondages.
Dans la mentalité du Moyen Orient, il faut regarder du côté de la tête et non pas de la base. Comme on l'a vu, c'est le chef qui donne le ton. Il y a ainsi des chefs d'état au Qatar, dans les émirats et en Jordanie qui prônent la tolérance et l'ouverture. Il y a aussi des chefs religieux en Egypte et même en Arabie, quoique rares, dont les fatwas sont modérées et vont dans le sens de l'acceptation de l'autre, de celui qui est différent. Ainsi le Sheikh Mohamed Sayed Tantawi, à la tête de l'Université al Azhar du Caire, a émis une fatwa de conciliation: "L’Islam ne doit pas interdire la normalisation des relations avec d’autres pays, particulièrement avec Israël, aussi longtemps que la normalisation n’affecte pas la religion".
Il faut aussi noter qu'un organisme de grande valeur, qui s'appelle Memri (www.memri.org), traduit en plusieurs langues tous les médias du Moyen Orient arabe. Ce qui nous permet non seulement d'avoir le baromètre de la haine arabe, mais aussi de nous rendre compte de l'existence de journalistes, d'universitaires et d'hommes de valeur musulmans qui ont un esprit libre et ouvert, et qui s'expriment courageusement. Mais sous la pression extrémiste, toute critique est considérée comme une trahison de la « Oumma » de l'Islam. Ainsi, ces esprits libres sont souvent en danger. Sadate a été assassiné par des Frères Musulmans en plein défilé militaire, parce qu'il avait signé un accord de paix avec Israël; l'ambassadeur égyptien à Bagdad, Ihab al Sharif, homme de paix et de dialogue a été capturé récemment alors qu'il allait acheter son journal, sans garde de corps, en toute confiance; puis il a été décapité par les insurgés sunnites d'Al Zarqaoui. Combien de Libanais modérés et anti-syriens ont été assassinés depuis quelques mois ?

Albert Soued