Notre radio

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17 janvier 2019

Une femme révoltée, de Téhéran à Paris



C’est une des émissions les plus attachantes parmi celles que j’ai pu vous proposer ces dernières années - elle date de 2014. Abnousse Shalmani est une jeune femme brillante, et l’autobiographie dont nous avons parlée (« Khomeyni, Sade et moi », Editions Grasset) reflète tout à fait le charme de son auteure. Née en 1977 à Téhéran, ses premiers souvenirs de petite enfant correspondent au début de la République Islamique, fondée après la révolution de 1979 par Khomeiny, "le vieux en noir et blanc" comme elle le surnomme. Très vite la chape de plomb du nouveau régime, l'obligation pour les femmes de porter le tchador, la peur, la guerre avec l'Irak sont devenues insupportables, et ses parents ont décidé de s'exiler en 1985. Elle nous raconte donc, avec beaucoup de brio et souvent un humour redoutable, quelques décennies de vie entre l’Iran et la France.

Son livre est absolument remarquable, et je vous invite à écouter – ou à réécouter – cette émission, mise récemment en ligne sur ma chaîne Youtube.

J.C

15 janvier 2019

« ABABAB ! » : l’histoire à l’origine de cette exclamation !


 Ahmed Bey

Je n’aurais jamais cru qu’une touche beylicale serait à l’origine de cette expression dans notre dialecte tunisien atypique et dont les équivalents dans le monde arabe sont presque inexistants. « ABABAB ! » est cette exclamation des plus spontanées qui véhicule un émerveillement ou une hyperbole quant à notre appréciation de quelque chose ou de quelqu’un !
Mes échanges quotidiens, dans ma quête de sens, m’ont permis de découvrir l’origine de certains mots utilisés dans notre vocabulaire quotidien. Certaines histoires valent vraiment le détour.

Docteur Seif Karoui a partagé avec moi cette anecdote rattachée à l’exclamation « ABABAB ! », voici son histoire:

La succession de syllabes ABABAB séculaire et authentiquement Tunisienne résume en un mot l’émerveillement du Tunisien face à quelque chose d’extraordinaire ou de rare.
Le Bey Ahmed premier qui a régné de 1837 à 1855 celui-là même qui a aboli l’esclavagisme avait de grandes ambitions pour son pays, il voulait monter une armée nombreuse, créer une marine de guerre, moderniser son arsenal, instaurer une école polytechnique et un hôtel de monnaie, il a même entamé la construction d’un grand palais à la Mhamdia, petite réplique du château de Versailles qu’il n’habitera jamais et dont les ruines sont encore visibles de nos jours. Son idée était d’imiter les nations Européennes. Cependant ni lui ni son ministre du trésor Khaznadar n’avaient aucune idée du financement de ces projets pharaoniques.
 
En 1846 il entreprit un voyage décisif en France pour chercher des financements à son projet.
Louis Philippe roi de France à cette époque lui réserva une réception splendide au château de Versailles. A la fin de la visite de ce prestigieux château Amed Bey écrasé par autant de faste s’est exprimé spontanément en disant ABABAB. Louis Philippe interloqué demanda au traducteur Tunisien que voulait dire ce mot. Le traducteur embarrassé se lança dans une longue tirade:
"Son Altesse Ahmed Bey voulait exprimer combien il est impressionné par la somptuosité des salons, la brillance du parquet, la « magestuosité » des tentures des fenêtres, la beauté des tapisseries et des tapis, l’immensité des pièces, la galerie des glaces, les jets d’eau réglés comme du papier à musique, les jardins impeccablement entretenus, les mets succulents qu’il a dégustés etc…" puis le souffle coupé s’arrêta brusquement.
 
Le roi Louis Philippe, ébahi rétorqua au traducteur: son Altesse a dit tout cela rien qu’en prononçant le seul mot: ABABAB ? Eh bien je dois reconnaître que la langue Tunisienne ne s’embarrasse pas de fioritures comme la nôtre.
 
Cette anecdote est véridique rapportée dans les carnets du scribe qui accompagna le bey à l’époque.
L’originalité est personnifiée dans le Tunisien !

F.B.A
Wepost magazine

13 janvier 2019

En Irak, l’eau ne coule plus dans le « jardin d’Eden »

Le delta du Chatt-Al-Arab, photo Mathias Depardon
 
Au confluent du Tigre et de l’Euphrate, sécheresse et salinité ont eu raison des marais irakiens, poussant les habitants à l’exode.

Depuis le hublot de l’avion qui relie Bagdad à Bassora, la métropole à l’extrémité sud de l’Irak, l’ampleur de la catastrophe qui frappe « le pays entre les fleuves », l’ex-Mésopotamie, se déroule sous nos yeux. Ici, ce ne sont pas les destructions laissées par la chute du « califat » autoproclamé de l’organisation État islamique (EI) sur les territoires du nord et de l’ouest du pays qui retiennent l’attention. Mais la catastrophe climatique déjà à l’œuvre dans l’ancien Croissant fertile. Sous l’effet d’une quasi-sécheresse qui a sévi durant l’été, les lits du Tigre et de l’Euphrate, qui serpentent jusqu’au golfe Arabo-Persique, se sont rétractés pour ne laisser, à certains endroits, que de vastes taches blanches de sel sur le désert ocre.

Vague de protestation sociale

Jadis riche en eau, l’Irak connaît désormais une pénurie chronique. Le Sud pétrolifère et agricole est l’une des régions les plus touchées par la crise de l’eau qui a connu un pic cet été, alimentant une vague de protestation sociale. Les débits du Tigre et de l’Euphrate ont atteint leurs niveaux les plus bas depuis des décennies. Le changement climatique, qui se traduit ici par des chaleurs extrêmes et une baisse drastique des pluies saisonnières, accentue une crise déjà latente. Les barrages construits en amont des deux fleuves en Turquie, en Syrie et en Iran depuis les années 1980 y ont contribué. Des décennies de guerre, plus de douze ans d’embargo et la mauvaise gestion des gouvernements successifs ont accéléré le délitement des infrastructures hydrauliques.
Avec le même regard sensible et à hauteur d’hommes qu’il avait posé sur l’Anatolie face aux conséquences des mégaprojets hydrauliques d’Ankara, le photojournaliste Mathias Depardon a sillonné le Sud irakien. Le long de l’Euphrate, il est parti à la rencontre de ceux dont les vies sont bouleversées par la crise de l’eau.

Une situation explosive

Berceau de la civilisation sumérienne et lieu du mythique jardin d’Éden, déjà asséchés par Saddam Hussein après le soulèvement chiite de 1991, les marais connaissent une deuxième agonie. Dans les maisons de palme traditionnelles qui se dressent sur les îles de cette zone humide, ses 300 000 habitants vivent chichement de l’élevage de buffles, de la pêche et de la collecte de joncs. Beaucoup d’habitants du Sud qui subsistent grâce à l’agriculture ont déjà connu l’exode rural. Depuis 1991, sa part dans l’emploi irakien est passée de 43 % à 26 %, selon la Banque mondiale. Plus d’un million de ruraux sont venus gonfler les bidonvilles de Bassora dans l’espoir, vain, d’un emploi dans les champs pétroliers et gaziers qui truffent la province.
La nouvelle crise hydrique fait craindre un nouvel exode. Mais à Bassora même, comme dans les villages situés le long du canal Chatt Al-Arab, où la baisse du débit du Tigre et de l’Euphrate a fait entrer les eaux salées du golfe Arabo-Persique, la situation est devenue explosive. La salinité de l’eau a rendu celle-ci impropre à la consommation et a tué poissons et bétail, forçant des dizaines d’exploitations agricoles à mettre la clé sous la porte.

Hélène Sallon
Le Monde, 27 décembre 2018