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30 septembre 2018

Les minorités et la loi sur "L'Etat-nation" : Marco Sarrabia sera mon invité le 7 octobre

Manifestation des Druzes israéliens, Tel Aviv le 4 août 2018
 
Nous irons en Israël pour cette nouvelle émission, puisque le sujet sera les minorités de ce pays ; et notre invité sera israélien, il s’agit de Marco Sarrabia. Marco Sarrabia est le responsable du secteur francophone du Parti travailliste israélien. Il nous dira comment il arrive à défendre des idées qui sont nettement minoritaires, à la fois chez les francophones d’Israël et ici dans la communauté juive. Ce n’est pas la première fois qu’on évoque dans ma série ceux qu’on appelle, de façon sûrement trop globale « les Arabes israéliens », mais il est vrai que l’actualité cet été les a mis en première ligne. Le 19 juillet dernier, en effet, la Knesset votait par 62 voix contre 55 une « loi fondamentale » dénommée « Israël Etat-nation du peuple juif ». Pour la coalition au pouvoir, il ne s’agissait que de défendre la raison d’être de l’Etat, qui est le foyer national du peuple juif ; pour l’opposition, pour la majorité des élites - intellectuels, journalistes -, et même pour le chef de l’Etat, Reuven Rivlin qui est pourtant issu du Likoud, cette loi ignore totalement l’existence des minorités, et en fait des citoyens de deuxième classe. Alors on va essayer d’approfondir le sujet, et au-delà, en évoquant leurs réactions, on essaiera d’en savoir plus sur le malaise, réel ou exagéré, des minorités en Israël.

Parmi les questions que je poserai à Marco Sarrabia :

-          Quel a été votre parcours personnel ? Et pourquoi soutenir un parti qui est éloigné du pouvoir depuis 18 ans ? Je sais que vous avez vécu un moment dans un Kibboutz, est-ce que cet idéal - qui est bien passé de mode - signifie encore quelque chose pour vous ?
-          A la lecture des réseaux sociaux et concernant les francophones d’Israël, surtout ceux qui ont fait leur Alya depuis les années 2000, on est frappé par la violence de certains propos : qu’en pensez-vous, et comment expliquez-vous cet extrémisme ?
-          La loi fondamentale sur l’Etat-nation votée à la Knesset comprend 10 articles, en voici certains. « Israël est la patrie historique du peuple juif ; le symbole de l’État est la Menorah, son hymne est la Hatikvah ; la capitale d’Israël est le grand Jérusalem réunifié ; la langue officielle est l’hébreu et l'arabe est dotée d'un « statut spécial » ; l’État est ouvert à l’immigration juive ». En quoi cela marque-t-il, à votre avis, une régression par rapport à la déclaration d’indépendance de 1948 ?
-          Il y a eu deux manifestations de protestation contre cette loi, qui se sont tenues place Rabin à Tel Aviv. D’une part, plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont retrouvés, côte à côte, des Druzes mais aussi beaucoup de Juifs. Et puis il y en a eu une autre, beaucoup moins sympathique, organisée par les partis politiques arabes et là on a vu des drapeaux palestiniens : qu’en pensez-vous ?
-          On peut se demander si les provocations permanentes des députés arabes n’ont pas entrainé en boomerang cette loi sur l’Etat nation : leurs partis politiques disent, depuis longtemps, que leur minorité est victimes d’apartheid ; ils ont lancé une campagne internationale très dure contre Israël, ils soutiennent le BDS. Partagez-vous cette analyse ? Et, question corollaire et vu le caractère nocif de ces partis, est-ce que la meilleure des réponses ne serait d’ouvrir plus largement aux minorités vos listes de candidats à la Knesset ?
-          En 2015 avait été lancé un plan de 182 millions de dollars pour promouvoir l’intégration économique de la minorité arabe ; ce plan a déjà donné semble-t-il des résultats : est-ce exact, ou alors la situation sociale est-elle contrastée entre les minorités, les Bédouins étant différents des Druzes, etc. ?

Un sujet délicat, qui intéressera je l’espère nos auditeurs : soyez nombreux à l’écoute !

J.C

28 septembre 2018

Pourquoi la guerre en Syrie est loin d’être finie


Jean-Pierre Filiu

Malgré les récents succès militaires du régime Assad, les dynamiques locales et internationales vont longtemps continuer d’alimenter la guerre en Syrie.

Après avoir consolidé son contrôle sur l’axe central de Damas à Alep, le régime Assad a rétabli en avril sa domination sur l’ensemble de la capitale et de sa banlieue. Il vient de lancer une offensive meurtrière contre le bastion révolutionnaire de Deraa, dans le sud du pays, où la protestation populaire avait éclaté en mars 2011. Ces incontestables succès, remportés du fait du soutien inconditionnel de la Russie, ne laissent pourtant pas présager la fin prochaine des hostilités en Syrie. Cela tient à la dynamique complexe d’un conflit précisément déclenché par Assad pour se maintenir à tout prix au pouvoir.

L’IMPOSSIBLE RECONSTRUCTION

Les reconquêtes militaires du régime, depuis la vieille ville de Homs au printemps 2014 et Alep-Est à la fin de 2016 jusqu’à ses plus récentes victoires, ont partout été suivies de l’évacuation d’une bonne partie de la population locale et du pillage systématique de ses biens. L’ampleur dantesque des démolitions, largement dues aux frappes méthodiques de l’aviation russe, a transformé les zones supposées « libérées » en vastes champs de ruines. Il est exclu pour le régime Assad de se lancer dans une « reconstruction » qui permettrait le retour de populations potentiellement hostiles ou qui serait conditionnée par les donateurs internationaux à une ouverture politique même timide. Au contraire, la « loi 10 », adoptée en avril dernier par Assad, permet d’entériner l’expropriation massive des Syriens expulsés par les combats, le tout au profit des obligés du régime.
La dictature syrienne considère que ses succès militaires valident sa prétention à ne rien céder à l’opposition, contre laquelle elle a déclenché une guerre totale dès 2011 pour justement ne rien lui céder. Face à ce raisonnement clos, les Syriens, privés de tout scrutin digne de ce nom, ont « voté avec leurs pieds » en fuyant par millions. Le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) estime à 5,6 millions le nombre de réfugiés syriens en juillet 2018, un chiffre probablement sous-évalué, en progression de 10% sur les douze derniers mois. Le même HCR évalue à 6,5 millions le nombre total de Syriens déplacés à l’intérieur de leur pays et à 1,2 million celui des déplacés, parfois pour la deuxième ou la troisième fois, depuis le début de l’année. C’est dire que les avancées du régime Assad, loin de « stabiliser » le pays, accentuent des déplacements de populations déjà considérables. Là encore, cette situation tragique est parfaitement cohérente avec la détermination d’une dictature à se débarrasser de toute contestation de son pouvoir absolu.

LA GUERRE DES AUTRES

L’offensive en cours sur le sud-ouest de la Syrie prouve que, même avec l’accord des Etats-Unis, de la Jordanie et d’Israël, le régime Assad doit infliger une violence inouïe pour venir à bout d’une insurrection pourtant acculée. La Russie s’avère incapable d’assurer un accompagnement politique des percées de son protégé syrien. Et c’est compter sans toutes les autres situations où les contradictions entre les acteurs régionaux pourraient entraîner de nouvelles hostilités. On l’a vu quand Israël a voulu imposer ses « lignes rouges » à l’Iran et à ses affidés en Syrie, non sans entrer alors en conflit avec le régime Assad. Un pacte tripartite lie pour l’heure la Russie, la Turquie et l’Iran au profit de la dictature syrienne. Mais ce pacte aboutit à maintenir un abcès de fixation autour de la région d’Idlib, où sont transférées les forces rebelles après leur capitulation dans le reste du pays.
Quant à Erdogan, sa résolution à réduire l’autonomie kurde en Syrie a été décuplée par les récentes élections turques. Un partage des tâches à cet effet avec le régime Assad, déjà effectif dans la zone d’Afrin, pourrait s’étendre plus à l’Est, avec cette fois le concours de l’Iran. Seule la coalition constituée par les Etats-Unis pour combattre l’organisation Etat islamique (EI) s’oppose pour l’heure à ces développements, mais l’abandon brutal de l’insurrection dans le sud de la Syrie rappelle que l’alliance américaine est tout sauf solide. Le grand bénéficiaire de ces diverses contradictions est évidemment l’EI, qui a préservé, certes dans une zone désertique, une base territoriale en Syrie. Les partisans d’Abou Bakr Al-Baghdadi témoignent, entre autres dans le sud de la vallée de l’Euphrate, d’une redoutable combativité. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’absence de toute solution politique au conflit syrien ne peut que conduire à un retour de flamme djihadiste.
On le voit bien, au-delà des considérations morales : les « victoires » d’Assad continuent d’être des « défaites » pour son pays, éloignant toujours plus l’horizon de la « stabilisation », et a fortiori de la paix, dans la Syrie ravagée.

Jean-Pierre Filiu
Blog « Un si proche Orient », Le Monde, 10 juillet 2018

26 septembre 2018

Les Soudanais s’exilent, leur président s’accroche au pouvoir


Le Président soudanais Omar Al-Bachir reçoit 
le président turc Recip Tayyip Erdogan à Khartoum


L’Union européenne s’appuie sur Omar Al-Bachir pour contenir les flux migratoires sur son sol, alors qu’il en est une cause majeure.

C’est un quinquagénaire soudanais d’apparence banale qui se débrouille comme il le peut en France, où il a obtenu l’asile et où il apprend un métier. Dans sa vie antérieure, au Soudan, il a mené des missions sensibles, comme celle de gérer la présence dans la capitale soudanaise d’Oussama Ben Laden dans les années 1990, ou encore de l’Ougandais Joseph Kony, sanguinaire chef de l’Armée de résistance du Seigneur. Il a été un cadre des services de sécurité du régime ­militaro-islamiste de Khartoum.

Puis, face aux exactions commises par les forces de sécurité dans la province du Darfour, au milieu des années 2000, il a fait défection, témoigné contre le régime auprès de la Cour pénale internationale (CPI) et entrepris un long voyage clandestin qui s’est terminé en France. La peur, l’indigence et les menaces des nervis du régime l’ont poussé à naviguer entre les cercles d’opposants et les agents du pouvoir surveillant étroitement les près de 30 000 Soudanais établis dans l’Hexagone. Car, à Paris, chefs et émissaires de groupes rebelles, journalistes en exil, espions à la solde du régime ou ayant fait ­défection s’évitent, s’épient ou discutent discrètement.
Omar Al-Bachir gère ­désormais son retour sur la scène internationale, malgré le mandat d’arrêt lancé à son encontre par la CPI pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour

A 7 000 kilomètres de là, le président, Omar Al-Bachir, au pouvoir depuis 1989, ne se soucie plus vraiment de ces dissidents et autres éléments perturbateurs. Il gère ­désormais son retour sur la scène internationale, malgré le mandat d’arrêt lancé à son encontre par la CPI pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour. De fait, l’Union européenne s’appuie sur le Soudan pour contenir une partie des flux migratoires dans le cadre de sa ­politique d’« externalisation des frontières ». Une occasion pour Omar Al-Bachir de se rendre indispensable, alors même qu’il contribue à l’arrivée de migrants en ­Europe en privant d’avenir une partie de la jeunesse de son pays.

Au Soudan, les conflits armés se poursuivent dans les régions du Darfour, du Nil Bleu et du Kordofan. Le chef de l’Etat aime à marteler qu’il rendra « un Soudan ­dépourvu de conflits et de mouvements rebelles » en 2020, date de la fin de son dernier mandat, selon la Constitution. La menace la plus inquiétante, pour le régime de Khartoum, ne vient plus des groupes rebelles, pourchassés par les milices gouvernementales, qui continuent de causer d’importants déplacements de populations au Darfour, selon la mission de l’Union africaine déployée sur place, mais bien la crise économique. Le Soudan manque de devises, ne maîtrise plus l’inflation et a dévalué sa monnaie dans l’espoir d’attirer des investisseurs étrangers. Le budget 2018, austère, n’épargne qu’un seul domaine, celui de la défense et de la sécurité, qui absorbe 75 % des ­dépenses de l’Etat.

Une diplomatie d’équilibriste

Le mécontentement populaire s’est traduit par des manifestations contre la hausse des prix en début d’année, qui se sont soldées par cinq morts et plusieurs dizaines d’arrestations. Pour tenter d’apaiser la fronde populaire, Omar Al-Bachir a annoncé, en avril, la libération de tous les prisonniers politiques et une relance de l’interminable dialogue avec l’opposition et les groupes armés, dont une partie maintient son boycott des discussions. Le même mois, pour avoir dénoncé publiquement les salaires impayés de cadres de son administration, le ministre des affaires étrangères, Ibrahim Ghandour, a été remercié. Omar Al-Bachir se prive ainsi de son plus brillant diplomate, ­artisan de la normalisation en cours avec Washington.
Après avoir rompu avec l’Iran, en janvier 2016, le Soudan s’est rangé aux côtés de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis dans la guerre au Yémen, envoyant plusieurs milliers de soldats sur place. Parallèlement, Khartoum a maintenu ses relations avec ses alliés traditionnels, le Qatar et la Turquie, pourtant honnis par ses parrains du Golfe. Cette même diplomatie d’équilibriste se retrouve vis-à-vis de Washington et Moscou.

Le Soudan a bénéficié de la ­levée partielle des sanctions américaines en octobre 2017, tout en resserrant ses liens avec la Russie. Au grand dam de l’Egypte, Omar Al-Bachir s’est placé au centre des négociations sur le partage des eaux du Nil, en prenant fait et cause pour l’Ethiopie contre l’Egypte. On retrouve la main de Khartoum jusqu’en Libye et en Centrafrique, où le Soudan est actif par le truchement de gouvernements, de groupes armés ou de religieux prosélytes. Une diplomatie du chaos dont l’un des buts est d’entretenir des foyers de crise pour ensuite proposer de gérer les mouvements ­migratoires qu’elle engendre.

Joan Tiloine,
Le Monde, 21 mai 2018