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19 juin 2018

"Triple assassinat au 147 rue Lafayette" : écoutez Laure Marchand sur Youtube


Encore une émission sur ma chaine Youtube, diffusée en juin 2017. 

J’ai eu le plaisir de recevoir Laure Marchand, auteur du livre « Triple assassinat au 147 rue Lafayette » (Editions Solin / Acte Sud). Laure Marchand est journaliste, et elle a été correspondante du Figaro et du Nouvel Observateur en Turquie, un pays qu'elle connait très bien pour y avoir fait des reportages de terrain, en particulier dans les régions kurdes, et même en Irak dans les bases arrière de la guérilla. Or il est question des Kurdes dans son ouvrage, parce qu'elle a fait toute une enquête sur l'assassinat en plein Paris, le 9 janvier 2013, de trois militantes du PKK, le "Parti des Travailleurs du Kurdistan". Beaucoup de zones d'ombre demeurent dans ce qui est certainement un assassinat politique, mais dont on n'a jamais pu prouver de façon formelle qui étaient les commanditaires. Son livre est incroyablement dense et bien renseigné, on le dévore comme un roman policier, et notre entretien a été vraiment passionnant !

J.C

18 juin 2018

Elections en Turquie : Erdogan face à une concurrence inattendue


L'opposition pourrait "prendre le dessus" au Parlement

Depuis son émergence sur la scène politique turque, il y a plus de 15 ans, le président Recep Tayyip Erdogan empile les victoires électorales. Mais il fait face à une concurrence inédite pour le scrutin anticipé du 24 juin.
Candidat du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), Muharrem Ince est un habile orateur qui, de meeting en meeting, rivalise avec M. Erdogan sur un terrain qu'il affectionne: haranguer les foules et faire vibrer la fibre nationaliste.
Une autre candidate énergique porte les couleurs de l'opposition, la cheffe du tout jeune Iyi Parti et ancienne ministre de l'Intérieur Meral Aksener, même si c'est M. Ince qui semble avoir le vent en poupe et apparaît comme le principal rival de M. Erdogan.
Les partis de l'opposition ont en outre noué une alliance en vue du volet législatif du scrutin, pour tenter de se donner les moyens de mettre fin à l'hégémonie de l'AKP au Parlement.

Un rival "qui se ne laisse pas faire"

"L'opposition affiche pour la première fois un certain degré de coordination et d'unité", souligne Asli Aydintasbas, experte au Conseil européen des relations internationales, estimant que l'opposition pourrait "prendre le dessus" au Parlement.
"Maintenant, Erdogan se trouve face à quelqu'un (M. Ince) qui ne se laisse pas faire, un peu à son image, et les gens l'écoutent", dit-elle.
Autre défi pour M. Erdogan: alors qu'il a largement bâti sa popularité sur la prospérité économique enregistrée lors de la décennie écoulée, le contexte est désormais plus difficile, avec une dégringolade de la livre turque et une inflation galopante.
M. Erdogan et l'AKP pourraient en outre être desservis par un certain malaise dans la société turque créé par la présence de quelque 3,5 millions de réfugiés syriens dans le pays. "L'opposition en tire profit", juge Paul T. Levin, directeur de l'Institut des études turques à l'université de Stockholm.
Habitué à affronter des candidats dociles qu'il battait aisément, M. Erdogan a affaire avec M. Ince à un rival pugnace qui n'hésite pas à exhumer des sujets sensibles comme la coopération passée entre l'AKP et le prédicateur Fethullah Gülen à qui Ankara impute le putsch manqué en 2016.

Lutte acharnée

Il est même allé jusqu'à affirmer que M. Erdogan lui-même avait rendu visite à M. Gülen dans son exil américain pour obtenir sa bénédiction pour la création de l'AKP au début des années 2000. M. Erdogan a rejeté cette allégation "infondée" et porté plainte contre M. Ince.
Le candidat du CHP, un bastion de la Turquie laïque créé par le fondateur de la république Mustafa Kemal Atatürk, n'hésite pas non plus à chasser sur les terres d'autres partis en courtisant le vote kurde ou celui des conservateurs religieux.
Après un début de campagne en demi-teinte, M. Erdogan a mis les bouchées doubles ces derniers jours en multipliant les meetings à travers le pays au cours desquels il étrille ses rivaux et vante son bilan.
"Une Turquie forte a besoin d'un leader fort", proclame un poster de campagne à son effigie.
Mais si ce "leader fort" devait l'emporter le 24 juin, ou lors d'un éventuel second tour le 8 juillet, ce serait de haute lutte.
Car il serait "imprudent" à ce stade de pronostiquer le résultat d'un scrutin qui se présente comme "une lutte acharnée", souligne Marc Pierini de Carnegie Europe.
"Pour la première fois depuis longtemps, l'opposition a la chance d'offrir aux électeurs une option radicalement différente", note-t-il.

I24 News / AFP
7 juin 2018

17 juin 2018

En Turquie, la morale islamique défie la raison


Sous la tutelle du gouvernement Erdogan, la Diyanet, direction des affaires religieuses, veut façonner « une génération pieuse ». Quitte à affirmer que la Terre est plate.

« L’épilation est-elle un péché ? », « Je me suis fait une teinture des cheveux, mon jeûne est-il valable ? », « Puis-je mâcher un chewing-gum pendant le ramadan ? », « Les rapports sexuels sont-ils autorisés pendant le mois sacré ? » Voici le genre de questions qui arrivent sur le standard d’« Allô Fatwa », une ligne verte disponible 24 heures sur 24 en Turquie, que Diyanet met à la disposition du public.

Créée en 1924 afin de contrôler la religion musulmane, la direction des affaires religieuses est devenue, au fil des ans, un véritable instrument d’ingénierie sociale aux mains du gouvernement islamo-conservateur, déterminé à façonner « une génération pieuse ».
Grâce à Diyanet, les couples peuvent désormais divorcer d’un simple claquement de doigts. Un appel téléphonique, un fax, une lettre, un e-mail ou même un simple SMS suffisent à défaire les liens du mariage, selon la décision prise en décembre 2017 par la direction des affaires religieuses.
Mais, la plupart du temps, l’institution, devenue le référent numéro un en termes de moralité islamique, ne brille pas par son progressisme. Le 3 février, Diyanet a rappelé sur son site qu’il faut utiliser la main droite et uniquement la main droite pour manger. Seuls « les démons mangent et boivent de la main gauche », rappelle le « ministère de la vertu islamique ».

Un budget de 1,6 milliard d’euros

Kadir, un artisan du quartier de Sisli, à Istanbul, qui fréquente assidûment la mosquée, n’a pas aimé cette dernière fatwa. « J’ai même songé un instant à porter plainte contre Diyanet ! Ma fille est gauchère, est-ce à dire qu’elle est un démon ? » Certes, Diyanet tolère l’usage de la main gauche pour ceux qui ne peuvent faire autrement mais, selon Kadir, « une telle stigmatisation des gauchers est contre-productive et rétrograde ».
Ce n’est pas la première fois que les avis émis par Diyanet suscitent l’indignation de l’opinion publique. A l’automne, le site officiel de l’institution avait publié un « dictionnaire des concepts religieux », dans lequel il était énoncé que les petites filles pouvaient être mariées dès l’âge de 9 ans. Face à la colère qui s’était répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux ainsi que dans les milieux kémalistes et laïcs, Diyanet a été forcé de retirer les passages contestés de son site, tout en jurant n’avoir jamais voulu dire cela.
Recep Tayyip Erdogan ne s’en est sans doute guère ému. Avec son numéro vert, sa page Facebook, sa chaîne de télévision, son budget colossal (l’équivalent de près de 2 milliards de dollars, soit 1,6 milliard d’euros) et ses 140 000 fonctionnaires, Diyanet est incontestablement la réussite idéologique la plus accomplie du président turc, au pouvoir depuis 2003.
Musulman pratiquant, conservateur aux vues rétrogrades, surtout en ce qui concerne le rôle des femmes dans la société, Erdogan est accusé par le camp kémaliste de vouloir en finir avec les principes de laïcité en vigueur depuis la création de la République, en 1923. Quand il n’incite pas les femmes à faire « trois enfants au minimum », le voilà qui s’oppose à la contraception, condamne l’avortement, déclare « contre nature » l’égalité hommes-femmes.

Une certaine vision de la science

Ces dernières années, son gouvernement a autorisé le port du voile islamique dans les universités, dans la fonction publique, au sein de l’armée et aussi dans le secondaire, dès la classe de sixième. Des cours d’initiation à l’islam sunnite sont désormais obligatoires à l’école publique ; depuis peu, des locaux réservés à la prière ont été systématiquement ouverts au sein des universités ; et, bien que la Turquie soit dotée de nombreuses mosquées (85 000), Diyanet a l’intention d’en construire de nouvelles au sein de quatre-vingts établissements universitaires du pays. De quoi faire rayonner une certaine vision du savoir et des sciences ?
« La Terre est plate », constatait récemment Tolgay Demir, le chef des jeunes stambouliotes au sein du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) dans un article publié sur le site du parti. Selon lui, ceux qui pensent que la Terre est ronde « se sont fait mener en bateau » par la « franc-maçonnerie » et par les « photos truquées » de la NASA.
La palme de l’absurde revient sans conteste à l’universitaire Yavuz Örnek, qui s’est illustré en affirmant en direct, le 5 janvier, sur la chaîne turque TRT 1 que Noé avait pu joindre son fils au moyen d’un téléphone portable juste avant le Déluge.
« Noé et son fils se trouvaient à plusieurs kilomètres l’un de l’autre. Le Coran dit que Noé a parlé avec son fils. Mais comment ont-ils pu communiquer ? Par quel miracle ? Nous pensons qu’ils ont utilisé un téléphone portable. » Une théorie que M. Örnek, qui prétend « parler au nom de la science », a tout le loisir d’enseigner aux étudiants de la faculté des sciences de la mer de l’université d’Istanbul, où il donne des cours.

Marie Jego
M, le magazine du « Monde », 25 février 2018