24 mai 2013

Faut-il en rire ou en pleurer ?



Introduction :

Mes lecteurs fidèles savent que je n'abuse pas des informations démontrant - aux aveugles volontaires qui ne veulent pas le voir - à quel niveau de violence se situe de nos jours l'antisémitisme dans la plupart des pays arabes ... L'excellent site "Memri" - en lien permanent sur le blog - fait un travail régulier de veille, qui remplirait mes colonnes si je ne voulais vous parler que de cela. Parmi les séquences de délire auxquelles sont soumis les téléspectateurs égyptiens, celle-ci a au moins l'avantage de la drôlerie : Sayyed Azab, vénérable religieux, explique comment les Juifs ont propagé toutes les révolutions pour "corrompre le monde", de 1789 à la révolution bolchévique ; histoire de rire encore plus, vous apprendrez que Engels et Lénine étaient juifs eux aussi !
Cette perle a été enregistrée sur Al-Omma TV le 18 avril dernier, reprise sur "memri" le 2 mai.
J.C. Lien à la fin pour visionner le brave homme

Sayyed Azab

Les juifs voulaient corrompre le monde. Ils ont organisé ce que l’on appelle la Révolution française, en établissant le premier régime républicain au monde. Ils souhaitaient être protégés par ce type de régimes. Ils ont fondé la révolution sur ce qu'ils appellent "liberté, fraternité et égalité", sans considération de religion, de race, de sexe ou de langue. Puis ils se sont rendus supérieurs, et à chaque fois que quelqu'un ose les critiquer, ils font une scène de tous les diables, l'accusant d’antisémitisme.
Ils ont établi le premier régime républicain dans le but de quitter le ghetto, ou le quartier juif. Les gens ont tellement souffert du diabolisme des juifs qu'ils les ont confinés dans des quartiers attitrés, appelés ghettos, dont ils n'avaient pas le droit de sortir. Ils les ont empêchés de se marier avec des non-juifs. Ils ont confiné les juifs dans des quartiers distincts et les ont empêchés de se présenter aux élections ou d'agir de quelque façon que ce soir, car ils savaient à quel point les juifs sont dangereux et intrigants.
Ainsi les juifs ont mené ce que l’on appelle la Révolution française, pour sortir de là et manigancer au grand jour, dans le but de conquérir le monde. Après avoir mis en scène la Révolution française, qui avait pour slogan « Pendre le dernier prêtre par les intestins du dernier roi », ils ont découvert qu'ils n'avaient pas atteint leur objectif.
Tout cela ne suffisait pas pour corrompre le monde et en prendre le contrôle. Donc ils ont mené ce qu'on appelle la Révolution communiste. Marx le juif, le fondateur de la théorie communiste, et Friedrich Engels, le philosophe de la révolution... La révolution a été mise en scène par Lénine, qui était également juif. Toute cette révolution a été menée par les juifs. C'est ainsi qu'ils ont voulu répandre l'athéisme à travers le monde. Léon Trotsky le juif a créé ce que l’on appelait l'Armée rouge soviétique, qui a causé des catastrophes aux musulmans, en tuant des millions.
Tous ces juifs voulaient propager l'athéisme et corrompre les gens.

Egyptian Cleric Sayyed Azab: The Jews Staged the French and Communist Revolutions to Corrupt the World

23 mai 2013

Monde arabe • L’ambiguë révolution sunnite



En Irak, en Syrie et ailleurs, les sunnites se dressent contre les régimes autoritaires. Mais leur leadership est divisé entre bâtisseurs d’Etat moderne et intégristes religieux.

Chacune des révolutions en cours au Moyen-Orient comporte plusieurs aspects. D’une part, elles tendent à promouvoir la liberté, la justice et la chute des régimes tyranniques. De même, elles aspirent à établir des démocraties et à prendre le train de la modernité. Pourtant, sous l’élan révolutionnaire se cachent également un désir de vengeance et un refus de l’autre qui risquent d’engendrer la guerre civile et d’instaurer une tyrannie à rebours. On assiste aussi dans le monde arabe à ce qu’on pourrait appeler la “révolution sunnite”.

C’est le cas en Irak aujourd’hui, où les sunnites se dressent contre un régime qualifié de chiite et d’allié de l’Iran. Ce mouvement est nourri à la fois par des revendications légitimes et par une lamentable nostalgie de l’époque de Saddam. C’est le cas également en Syrie, où la révolution a fini par prendre une coloration confessionnelle sunnite face au régime réputé alaouite. Là encore, des revendications justes s’allient à un confessionnalisme de plus en plus dangereux. De même, au Liban, la demande justifiée de mettre un terme à la marginalisation des sunnites s’accompagne d’une montée du salafisme, mettant en péril les fragiles équilibres du pays. C’est aussi le cas en Jordanie, où le poids des Frères musulmans va croissant, au nom de la réforme de la loi électorale, face à un régime qui tarde à l’entreprendre. Ces exemples valent également pour l’Egypte, où les Frères musulmans sunnites sont arrivés au sommet du pouvoir.

Cette révolution sunnite constitue un retour de balancier après les années 1970 et 1980. A l’époque, on assistait à une conjonction de révolutions chiites, elles aussi ­pluri­voques. Hafez El-Assad était solidement installé au pouvoir en Syrie depuis 1970, la révolution islamique [chiite] triomphait en Iran et le Hezbollah [chiite] commençait à se développer [au Liban]. Parallèlement, les centres de pouvoir sunnites s’affaiblissaient. L’Egypte était exclue de la Ligue arabe, depuis les accords de paix de Camp David [en 1978 avec Israël], l’Irak était absorbé par la guerre du Golfe que Saddam Hussein avait déclenchée avec sa désinvolture habituelle, et les dirigeants de l’OLP étaient chassés de Beyrouth par l’invasion israélienne du Liban en 1982.

Il est tout à fait déplorable que la dimension confessionnelle l’emporte sur les autres dimensions sociales et politiques, mais les réalités du monde arabe sont telles qu’il faudra faire avec. Quoi qu’il en soit, le jugement définitif sur cette révolution sunnite – en réalité une série de révolutions aux spécificités nationales diverses – dépendra du fruit politique qu’elle engendrera. Ce qui nous ramène à une problématique bien plus ancienne remontant à la domination européenne sur cette région. De cette époque-là date l’émergence de deux tendances parmi les sunnites. La première a été incarnée par une succession de grandes figures, du khédive Ismaïl [qui régna en Egypte de 1863 à 1879 et poursuivit la politique de modernisation lancée par son grand-père Mehmet Ali], jusqu’à Rafic Hariri [le Premier ministre libanais assassiné en 2005]. La seconde a été portée par Gamal Abdel Nasser [président nationaliste de l’Egypte de 1954 à 1970] et Saddam Hussein et a supplanté la première à partir des années 1950, anéantissant la seule voie vers la stabilité, à savoir l’Etat-nation. Car c’est de là que date la malédiction sunnite qui consiste à investir de “grandes causes” plutôt que le cadre national. Aujourd’hui, la légitimité de la révolution sunnite reste suspendue à sa capacité à renouer le fil de la première tendance. Pourra-t-elle relever le défi de la construction d’Etats-nations ?

Hazem Saghieh,  
Al-Hayat,
Publié dans "Courrier International" le 11 avril 2013

21 mai 2013

Petite respiration ...




Il y a des jours où on a envie de respirer, d'oublier un peu l'actualité toujours agitée.

Mais restons dans le monde musulman. Plus précisément, en Azerbaïdjan, ce sympathique pays d'Asie centrale évoqué dimanche dernier à mon émission : cette mosquée a été bâtie là-bas, dans une zone montagneuse sur fond de cimes enneigées ... idéal pour respirer du bon air !

J.C

20 mai 2013

"La Syrie pourrait devenir l'Afghanistan du Moyen-Orient"



Le Libanais Joesph Bahout est enseignant à Science Po Paris et chercheur à l'Académie diplomatique. Il analyse les enjeux du conflit syrien pour la région et les possibles scénarios pour l'avenir

La guerre en Syrie s'inscrit-elle dans le grand affrontement entre chiites et sunnites au Moyen-Orient ? 

Oui, ça en a tout l'air, même si le conflit en Syrie n'était pas confessionnel au départ et ne l'est pas encore vraiment. Il faut saluer  là l'extraordinaire résistance de la société civile syrienne à la tentation confessionnelle, mais cela ne durera pas éternellement. 
La responsabilité en incombe avant tout au régime, qui a savamment construit la prophétie apocalyptique qu'il annonçait au début de la révolution, lorsqu'il disait que la déstabilisation de la Syrie mettrait la région à feu et à sang. Cette confessionalisation met en danger la Syrie et tous les Etats de la région.

Est-on déjà dans le cadre d'une guerre régionale ?

Cela y ressemble fort, tout comme on est aussi dans une forme de guerre froide internationale. En fait, tout dépend de ce qui va se passer dans les six ou huit mois à venir. Trois scénarios sont possibles.
Dans le premier, le rapport des forces – ou plutôt le rapport des faiblesses – actuel se perpétue avec, à terme, le repli du régime sur son bastion côtier et montagneux. C'est l'hypothèse du "réduit alaouite", qui explique l'acharnement sur Homs, avec une cantonisation de la Syrie le long de lignes de démarcation ethnico-confessionnelles, chaque entité cherchant le soutien d'un parrain extérieur. Tout dépendra alors de ce que feront les Russes et de l'acceptation par le système international d'un tel démembrement.
Dans le deuxième scénario, le régime chute brutalement dans une ambiance de chaos. Il y aura des vengeances, des combats entre factions rebelles, et des poches de résistance d'officiers alaouites de l'armée. La Syrie deviendrait alors l'Afghanistan du Moyen-Orient, un Etat failli, déstabilisant tous ses voisins.
Le seul scénario positif est celui où l'on trouve les clés d'une transition ordonnée qui épargnerait une explosion à l'ensemble de la région. Cela nécessite que l'on mette au point un modèle de transition alléchant pour les Syriens, en particulier les alaouites, afin qu'ils se détachent du régime. Et cela passe par un vrai soutien à l'opposition, qui a désormais la tâche d'administrer les zones libérées, comme la province de Rakka récemment.
Cette expérience doit être un modèle de réussite et non un repoussoir pour les Syriens. Et cela irait bien mieux si les Russes et les Américains s'accordaient a minima sur le fait que la transition commence, comme l'a dit Lakhdar Brahimi [envoyé spécial de l'ONU en Syrie], par le départ de Bachar Al Assad.

L'Irak semble déjà gagné par la violence. Est-il menacé de désintégration ? 

La pression iranienne sur le gouvernement Maliki afin qu'il soutienne le régime à Damas est de plus en plus forte. Maliki représente un pouvoir de plus en plus chiite.
A l'inverse, l'opposition sunnite est galvanisée par la révolution syrienne. La province sunnite d'Anbar risque de devenir un sanctuaire pour des groupes comme Al-Qaïda et Jabhat Al-Nosra. Pendant ce temps, le Kurdistan irakien s'autonomise de plus en plus. L'Irak est en train de renouer avec la guerre civile que le surge ["renfort"] américain et le parapluie régional avaient contribué à geler.

Le Liban peut-il renouer avec la guerre civile ? Ni le Hezbollah (principale force chiite) ni le Courant du futur de Saad Hariri (leader du camp sunnite) n'y ont intérêt. 

Cet équilibre de la terreur a prévalu jusqu'ici. Mais je ne sais pas jusqu'à quel point le Hezbollah est conscient qu'il est en train de le rompre en combattant ouvertement en Syrie au côté du régime.
En face, Hariri est débordé dans son camp par la frange salafiste, qui va et vient allègrement en Syrie. L'armée a atteint les limites de sa capacité à gérer les problèmes, le gouvernement est structurellement faible, et Israël commence à s'agiter. Le clash paraît inévitable.

Que veulent en Syrie la Turquie et le Qatar, les deux principaux soutiens régionaux de l'opposition ?

La Turquie ne le sait plus vraiment. Il y a une forte désillusion, née de l'impuissance à changer le cours des choses et surtout de la découverte de ses propres failles : le retour en force de la question kurde et la redécouverte de la question alaouite.
Quant au Qatar, il profite du vieillissement saoudien, du désarroi turc et de l'absence égyptienne pour s'attribuer  un leadership arabe et islamique assez mégalomane. Mais son opportunisme tous azimuts commence à énerver, y compris les Occidentaux.

La chute de Bachar Al-Assad serait-elle une défaite majeure pour l'Iran ?

Les Iraniens ont compris depuis un moment que la Syrie ne serait plus gouvernée par les Assad. Ils ont déjà engagé leur plan B, qui consiste à former des milices alaouites qui joueront le rôle du Hezbollah au Liban, c'est-à-dire un Etat dans un Etat faible.
Ils feront comme en Afghanistan après 2001 et en Irak après 2003 : ils misent sur leur capacité de nuisance et jouent le temps long face à des acteurs qui manquent de souffle. Israël pourra-t-il s'accomoder d'une telle situation ? C'est peu probable.

Propos recueillis par Christophe Ayad

Le Monde, 8 mars 2013

19 mai 2013

Pourquoi le projet de Constitution tunisienne est inacceptable


A la lecture du texte de la nouvelle Constitution tunisienne, je comprends pourquoi l'ensemble des experts en droit public qui ont été sollicités pour l'avaliser ont refusé de le faire. Ce texte est pervers, bavard, confus.

Pervers, il l'est pour ce qui concerne les références à l'islam. Les constituants ne se sont pas contentés de la reprise de l'article premier de la Constitution de 1959 qui précise que "la Tunisie est un Etat libre, indépendant, souverain, l'islam est sa religion, l'arabe sa langue, la république son régime". Or l'explicitation, en fin de parcours, dans l'un des tout derniers articles, le 136 (sur 139), qui précise que "l'islam est la religion de l'Etat", procède d'un glissement de sens qui transforme le descriptif en prescriptif. Par cette précision, la référence à l'islam dans l'article premier ne peut plus être lue comme un constat à propos d'une société dont la majorité des membres professe l'islam. S'il dispose d'une identité religieuse déterminée, exclusive, comment l'Etat peut-il être "civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté populaire, la transcendance du droit", comme l'affirme l'article 2 ? Comment peut-il être "protecteur de la religion, chargé de la liberté de croyance, de la pratique des cultes...", tel qu'écrit dans l'article 5 ?

En outre, ce même article 5, destiné à garantir la liberté religieuse, ne manque pas d'ambiguïtés puisqu'il y est écrit que "l'Etat est protecteur de la religion" et non des religions.
On comprend pourquoi cet article évoque "la liberté de croyance" : il le fait pour éluder la liberté de conscience telle qu'elle est définie dans l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme votée à l'ONU en 1948. Cet article implique la liberté d''embrasser n'importe quelle religion, de changer de religion, de sortir d'une religion et d'entrer dans une autre, et même de n'en avoir pas.

D'évidence, les constituants jouent au plus malin pour être fidèles aux recommandations de l'organisation des Etats islamiques qui appellent à ne pas accepter cet article 18. Ce souci est repérable dès le préambule, au deuxième paragraphe où les droits de l'homme sont conditionnés en amont par "les principes immuables ["thawâbit"] de l'islam", en aval par "les spécificités culturelles du peuple tunisien". Bref, face à ce refus manifeste de la liberté de conscience, le législateur se réserve le droit de recourir au commandement de la charia qui condamne l'apostat à la peine capitale.

Cette ambiguïté est destinée à ouvrir la voie à la charia dans un texte qui ne la mentionne point. En vérité, nous retrouvons dans ce texte la stratégie à laquelle nous a habitués le parti islamiste Ennahda. Face aux protestations démocratiques, il fait semblant de reculer sans finalement rien céder. Ce qu'une main rature, une autre main le récrit sous une autre forme, travestie, déguisée. C'est ainsi que les islamistes jouent la tactique démocratique pour parvenir à instaurer l'Etat théocratique.
Certes, tout texte implique interprétation, le sens tremble toujours, le lecteur peut l'orienter dans telle ou telle direction. Mais toute interprétation reste déterminée par l'horizon sur lequel débouche l'infini du sens. Or, de fait, l'horizon de cette constitution ouvre des brèches dans la logique du droit positif par lesquelles seraient introduites les dispositions de la charia. Les islamistes, dans ce texte, avancent masqués. Notre rôle est de leur ôter le masque qui travestit leur dessein.

D'autres preuves confirment cette démarche. Tel l'article 22 qui affirme que "le droit à la vie est sacré, il n'est pas admis d'y toucher sauf dans des conditions établies par le droit" : ce qui veut dire que la peine de mort est reconduite au sein même de la reconnaissance du statut sacré de la vie.
Le texte s'avère en outre bavard, particulièrement dans le préambule où nous nous trouvons inondés par des considérations pseudo-humanistes fumeuses qui veulent faire  de la Tunisie le pays de la citoyenneté fraternelle dont la dignité et la solidarité auraient à éclairer le monde et à endosserla cause de tous les opprimés de la terre, au nom de son identité arabo-islamique. Ce sont là des propos creux, vains, des voeux pieux dont on peut se gargariser pour flatter à peu de frais son orgueil.
Mais il est légitime d'y voir aussi une logorrhée destinée à noyer la diversité constitutive de la Tunisie, laquelle ne s'est pas configurée par le seul apport arabo-islamique, mais aussi par le substrat berbère, juif et africain comme par les multiples apports méditerranéens, de Carthage à Rome, de l'Andalousie à l'Empire ottoman et à la francophonie. Je rappelle que la diversité des apports de civilisation est explicitement énoncée dans la Constitution marocaine de 2011 où il est confirmé que l'identité arabo-islamique du pays est enrichie par les dimensions amazigh, africaine, méditerranéenne, juive, andalouse.
Outre l'occultation de la diversité qui nourrit l'identité du pays, je vois dans cet appel à l'unité nationale, à l'origine d'un processus qui finit par un accomplissement islamique, la fin de l'Etat-nation qui aurait pour vocation de se fondre dans l'utopie du califat.

Quant au soutien à la Palestine , il est censé couronner la vocation humaniste enracinée dans le fonds arabo-islamique. Mais je ne vois pas comment ce devoir politique, cet engagement idéologique, tout essentiel qu'il soit, peut figurer dans une loi fondamentale. C'est la confusion entre le juridique et l'idéologique qui atteint son acmé dans la dénonciation du sionisme assimilé à un racisme, origine du malheur palestinien. Sans chercher à entrer dans le débat pour savoir si telle assertion est juste ou erronée, cette mention, pour inutile qu'elle soit dans l'économie d'une constitution, sera perçue comme une provocation par les alliés occidentaux, américains et européens.
Par une telle assertion, les constituants s'engagent dans une polémique intempestive, préjudiciable, qu'ils n'auront pas le moyen de gagner dans le contexte d'une loi fondamentale qui aurait dû se concentrer sur sa tâche principale, à savoir garantir la liberté et l'égalité aux membres qui partagent leur vie au sein d'une même cité.

Or, sur ce point, le texte évite d'être explicite : nulle part, il n'est dit que l'Etat garantit la liberté et l'égalité à tout citoyen, sans discriminer par le sexe, le genre, l'ethnie, la langue, la croyance. C'est pourtant le minimum attendu d'une constitution qui appartient à notre temps.
Cette proposition constitutionnelle s'avère encore plus confuse par sa volonté de mêler le régime parlementaire au régime présidentiel. Là encore, il s'agit de camoufler l'option pour un régime parlementaire par l'apparence d'un régime mixte. Car, paradoxalement, le président, fortement légitimé par le suffrage universel, se trouve pour ainsi dire dépouillé des attributs de l'exécutif ; il n'a autorité plénière que sur l''armée, dans un Etat où l'armée est, à tout le moins, d'une puissance relative. Et les rouages entre l'exécutif et le législatif sont tellement tatillons, tellement contraignants qu'ils ne peuvent qu'entraver la décision, ce qui engendrera la paralysie de l'Etat. Mais peut-être est-ce cela qui est recherché pour précipiter le dépérissement d'un tel Etat, censé être une étape dans le processus qui aurait à nous conduire vers la restauration du califat.

La même confusion s'exprime à travers l'appel à la décentralisation et à l'autonomie des régions, qui se trouvent contrariées par l'insistance sur la centralité de l'Etat. Six mois après le délai prévu, la Constitution qui nous est proposée est sous tous rapports inacceptable. Ses rédacteurs avancent masqués pour servir le projet islamiste d'Ennahda.

Aussi est-elle plus idéologique que juridique. Si elle est adoptée, ce sera le désastre de la régression et la voie ouverte vers la théocratie et la clôture archaïque. Si elle est rejetée, la crise perdurera et la légitimité des islamistes, et au-delà d'eux, des constituants toutes couleurs confondues, sera encore plus érodée. En somme, la révolution continue.

Abdelwahab Meddeb
(Ecrivain, enseignant de littérature à l'université Paris-X)
Le Monde, 30 avril 2013