01 décembre 2020

Vaccin anti-Covid : la « success story » du couple fondateur du laboratoire allemand BioNTech

 

Ugur Sahin et Ozlem Türeci, en mai 2018

 Dix fois, la question lui a été posée : « Comment avez-vous réagi en apprenant que votre candidat vaccin contre le Covid-19 était efficace à 90 % ? » Dix fois, il a fait la même réponse : « Je me suis senti libéré d’un grand poids puis, avec ma femme, nous avons bu une tasse de thé. » Directeur général de BioNTech, le laboratoire allemand à l’origine du vaccin expérimental contre le SARS-CoV-2 développé en collaboration avec le géant américain Pfizer, Ugur Sahin est d’un naturel sobre et discret. Deux adjectifs parmi les plus employés dans les innombrables portraits qui lui ont été consacrés depuis l’annonce de la nouvelle, lundi 9 novembre, dans les journaux du monde entier.

Peu disert sur lui-même, Ugur Sahin doit pourtant une partie de l’immense curiosité médiatique dont il est l’objet à son parcours personnel et au couple qu’il forme avec Ozlem Türeci, directrice médicale de BioNTech, start-up qu’ils ont fondée ensemble en 2008 avec l’objectif de « révolutionner les thérapies contre le cancer ».

« De fils de travailleurs étrangers à sauveurs du monde », a titré le Rheinische Post. « Des enfants d’immigrés devenus multimilliardaires », a écrit de son côté le Tagesspiegel. Depuis le début de la semaine, tous les journaux allemands racontent la même success story. Lui, d’abord, né en 1965 à Iskenderun, sur la côte méditerranéenne de la Turquie, arrivé en Allemagne à l’âge de 4 ans avec son père, ouvrier chez Ford à Cologne. Elle, ensuite, de deux ans sa cadette, fille d’un chirurgien né à Istanbul et ayant immigré lui aussi en Allemagne, dans la petite ville de Lastrup, en Basse-Saxe.

Mariés depuis 2002, parents d’une fille née quatre ans plus tard, les deux jeunes médecins, passionnés d’immunothérapie, ont fondé une première entreprise de biotechnologie en 2001, baptisée Ganymed, qu’ils revendront en 2016. Entre-temps, leur seconde société, BioNTech, verra le jour en 2008. Elle compte aujourd’hui 1 500 salariés. Leurs patrons sont aujourd’hui classés parmi les 100 personnes les plus riches d’Allemagne. Et toute la presse, depuis lundi, n’a pas manqué de relever comme un signe du destin l’adresse où se trouvent ses bureaux, à Mayence, au bord du Rhin : rue de la Mine-d’Or…

«Terrasser le virus »

Après vingt années à travailler sur le cancer, Ugur Sahin, Ozlem Türeci et leurs équipes n’imaginaient évidemment pas que leur nouveau projet de recherche, lancé en janvier en vue de développer un vaccin contre le nouveau coronavirus et baptisé du nom de code « Vitesse de la lumière », porterait aussi bien son nom, au vu des résultats extrêmement prometteurs annoncés, lundi, au cours de la troisième phase d’essai clinique de ce vaccin basé sur la technologie nouvelle de l’ARN messager. Cette dernière consiste à injecter dans l’organisme des brins d’instructions génétiques afin de dicter aux cellules le type de défense qu’elles doivent produire contre une maladie.

Salués, d’un côté, comme des « immigrés modèles », visages d’une intégration exemplaire, Ugur Sahin et Ozlem Türeci font également l’objet, depuis le début de la semaine, de vives attaques de certains réseaux d’extrême droite, qui trouvent en eux des cibles idéales leur permettant de lier discours xénophobes et critique radicale des laboratoires pharmaceutiques dans une rhétorique qui flirte volontiers avec le complotisme. A l’instar d’Attila Hildmann, militant végan devenu l’un des leaders du mouvement antimasque en Allemagne, qui a accusé les deux fondateurs de BioNTech d’être à la manœuvre pour « mettre à bas toute la civilisation »

Confiant dans l’efficacité de son vaccin, convaincu qu’il pourra « terrasser le virus » et contribuer à mettre fin à l’épidémie de Covid-19, Ugur Sahin ne semble pas prêt, en tout cas, à jouer les porte-parole de qui que ce soit ni à se laisser enfermer dans un rôle que d’autres voudraient lui assigner, ainsi qu’il s’en est confié au Guardian, jeudi 12 novembre : « Je ne suis pas sûr d’avoir envie de cela. Je pense que nous avons besoin avant tout d’une vision globale qui donne à chacun sa chance. L’intelligence est partagée à égalité entre tous les groupes ethniques, c’est ce que montrent toutes les études. Le hasard a fait que j’ai des origines étrangères. Mais je pourrais tout autant être allemand qu’espagnol. »

Thomas Wieder, correspondant à Berlin

Le Monde, 15 novembre 2020

Nota de Jean Corcos :

Quel bonheur que cette information. Bonheur merveilleux, d'abord, si ce vaccin - comme d'autres annoncés -, permettra effectivement d'arrêter le cauchemar que nous vivons tous depuis si longtemps. Mais bonheur aussi d'apprendre que nous devrons cette délivrance à deux modestes enfants d'immigrés, musulmans aussi ; des immigrés qu'Eric Zemmour aurait préférer voir noyés en Méditerranée, au détour d'une de ses tirades racistes qui ne choquent même plus une partie de ma propre communauté, devenue raciste en miroir de ses pires ennemis.  

29 novembre 2020

Encore un article publié sur Temps et Contretemps : Arabes, Turcs et idées reçues

 

L’époque actuelle voit porté le zoom de l’actualité sur des pays appelées arabes (aux identités plus complexes), et sur la Turquie, en raison de l’activisme politique et militaire de Recep Tayyip Erdogan. Mais faut-il rester superficiel et pousser le bouchon jusqu’à mettre dans le même sac l’ensemble du monde arabe et la Turquie moderne, héritière d’un Empire disparu il y a un siècle ? Faut-il vendre au grand public et sur des stations populistes de radio et télévision, l’image d’un immense «Empire du mal» uni à nos portes, œuvrant à souffler partout sur les braises de l’islam radical, voire même prêt à nous envahir militairement comme jadis les Ottomans, stoppés lors du second siège de Vienne en 1683 ?

 

Ce serait digne d’un nouveau délire raciste d’Éric Zemmour – ce grand spécialiste de Pétain, qu’il présente en sauveur des Juifs. Pour le dire encore plus précisément : entre Turcs et Arabes, le fossé historique et culturel est profond ; et les États arabes voient presque tous la Turquie avec plus de peur que de sympathie.

 

Mon article tente donc, par des rappels historiques et un éclairage politique contemporain, de répondre à la démagogie par un peu de réflexion.

Bonne lecture, et n'oubliez pas que vous pouvez aussi avoir accès à l'ensemble des archives de mes articles sur "Temps et Contretemps", en cliquant sur l'icône correspondante en haut de la colonne de gauche.

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J.C