Notre radio

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20 février 2018

Kairouan, il y a un siècle

Marché rue Saussier à Kairouan  (toile d'Alexis Auguste Delahogue) 

Une toile sur la Toile
- février 2018

Ce tableau me « parle » peut-être un peu plus que d’autres, car il s’agit de ma chère Tunisie natale. Représentant une rue du marché de Kairouan, ville millénaire, le décor n’a pas du tellement changer depuis un siècle.

Concernant l’artiste maintenant, Alexis-Auguste Delahogue (1867-1953), il vécut vieux et vraiment « à la belle époque des colonies » puisqu’il mourut quelques années avant les indépendances en Afrique du Nord.

On en saura plus en lisant sa biographie ici .
Vous verrez ainsi qu’il était inséparable de son frère, Eugène, jumeau et peintre comme lui. Tous deux ont souvent représenté l’Algérie, mais Alexis était en même temps photographe et dessinateur. Et les deux semblent avoir été de joyeux drilles comme l’évoque l’article en lien.
J.C

18 février 2018

Iran, de la révolte à la révolution ?



Dans les tous derniers jours de décembre, on apprenait que de grandes manifestations contre le régime s’étaient produites en Iran, les plus importantes depuis la grande vague de contestation qui avait suivi les élections présidentielles truquées de 2009. Comme il y a neuf ans, on a assisté ensuite à une dure répression, avec des dizaines de tués et des milliers d’arrestations. Mais nos médias ont assez vite détourné les yeux de ce grand pays, au diapason de notre gouvernement et des pays européens. Que s’est-il passé ensuite ? Que peut-il se passer maintenant ? J’ai intitulé cette émission « Iran, de la révolte à la révolution ? », et je serai très heureux de recevoir une invitée qui va certainement nous aider à y voir plus clair, Madame Mahnaz Shirali. Mahnaz Shirali est née en Iran et elle vit en France depuis 25 ans. Bien entendu, elle suit de près l’actualité de son pays natal mais surtout son regard est celui d’une universitaire. Elle est politologue, et elle travaille à la fois comme chercheur et enseignante au Centre d’Etudes Européennes de Sciences Po Paris. Cela fait plusieurs décennies qu’elle suit l’évolution de la République Islamique d’Iran, et elle a publié de nombreux ouvrages et articles, citons deux livres, « La jeunesse iranienne, une génération en crise » paru en 2001, et « La malédiction du religieux. La défaite de la pensée démocratique en Iran » paru en 2012.

Parmi les questions que je poserai à Mahnaz Shirali :

-        Interviewée sur « Vatican News » le 2 janvier, vous avez dit qu’en fait des manifestations avaient commencé l’été dernier. Et vous avez évoqué une série d’évènements récents qui ont mis le feu aux poudres : que s’est-il passé ?
-        Vous avez publié le 6 janvier un article remarquable sur votre blog du « Huffington Post », qui était intitulé : « L’Occident le découvre, mais la colère des Iraniens ne date pas d’hier ». Pourriez-vous nous expliquer cela ?
-        Il est assez difficile de savoir ce qui se passe là-bas, car la possibilité pour les manifestants de diffuser à l’extérieur des photos et des vidéos est maintenant fortement réduite. Pourtant, si on se base sur des documents publiés par des sites d’opposition, on voit des usines en grève, et des groupes de manifestants qui semblent contrôler certaines localités : que savez-vous, personnellement, de la situation sur place ?
-        Le Président Emmanuel Macron a dit : « On voit bien le discours officiel qui est porté par les Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite, qui sont nos alliés à de nombreux égards, c’est quasiment un discours qui va nous conduire à la guerre en Iran ». Or à part un soutien moral aux manifestants, ces pays ne peuvent rien faire de concret contre le régime. Qu’en pensez-vous ?
-        Des étudiants ont manifesté au cri de « Ni Gaza, ni Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran. » Mais est-ce que dans le pays, beaucoup d’autres ne soutiennent pas ces interventions militaires ? Dans le fond, le régime est du côté des vainqueurs : avec l’aide des Russes, la rébellion a été matée en Syrie. Par la faute des Américains, l’Irak a été satellisé. L’Arabie Saoudite se sent menacé. Et l’encerclement d’Israël est en train de se faire.
-        Toujours dans le « Huffington Post », le 16 janvier, vous avez eu deux formules surprenantes : la première, « la force du régime islamique réside dans son indifférence envers l'intérêt de son propre peuple. » ; et la seconde « la République des ayatollahs conduit sa politique étrangère à partir de l'hypothèse que le monde lui appartient. » L’Histoire ne nous apprend-elle pas qu’avec de telles logiques les régimes despotiques finissent tous par s’écrouler ?

Un sujet d’actualité vraiment brûlant, et une invitée de qualité : soyez nombreux à l’écoute !

J.C

15 février 2018

Que va devenir la Turquie ?



Introduction :


Mes lecteurs fidèles l’ont sûrement constaté, je reprends souvent ici des articles datant de plusieurs semaines, voire même mois. En effet, privilégiant le recul au suivi à chaud de l’actualité, j’essaie de partager des réflexions de fond aussi bien à la radio que sur ce blog. Cet article-là fut publié dans l’Express au lendemain du référendum constitutionnel gagné – mais pas de façon écrasante – par Erdogan en avril 2017. Il a un titre angoissant, que l’on comprend vite à la lecture de cet indispensable rappel historique : nous confondons la Turquie actuelle avec l’Empire Ottoman, comme s’il y avait une continuité naturelle entre les deux. Il n’en est rien, et la réelle fragilité du pays explique en partie l’aventurisme militaire de sa direction, qui s’est engagée dans une guerre d’agression contre les Kurdes de Syrie.


J.C


Ce qui se passe actuellement en Turquie a pour première conséquence de nous révéler une réalité. La représentation que nous avions de ce pays depuis presque un siècle reposait en fait sur un mythe : l’état-nation proclamé par Kémal Atatürk n’existait pas.


Le référendum remporté par R.T. Erdogan d’extrême justesse (et sans que sa régularité soit vraiment assurée) ne peut faire illusion : le pays est profondément fracturé et ce fractionnement recouvre de réelles disparités qui s’enracinent dans l’histoire et que le volontarisme politique avait occultées.


Rappelons d’abord les conditions de la naissance de la République turque. Pendant des siècles, ce que nous appelions en Europe « Turquie » était en fait l’Empire ottoman, un immense espace pluri-ethnique qui à l’apogée de sa puissance, au XVI° siècle, avait recouvert, en plus de l’Asie mineure, la quasi-totalité du monde arabe, la péninsule européenne des Balkans et le sud de l’Ukraine et de la Russie actuelles. Né d’une migration de peuples turcs d’Asie centrale, commencée avant l’an Mille et devenue conquête à partir du XIV° siècle, l’Empire, qui tirait son nom de la dynastie d’Othman, avait comme principe fondateur l’Islam sunnite, dont le sultan turc se proclamait calife depuis 1516. Il prétendait ainsi poursuivre l’histoire des empires arabes du Moyen-âge qui avaient considéré fédérer l’Oumma, la communauté des croyants.

Un tel espace, cependant, n’était pas intégralement musulman. La conquête ottomane avait vassalisé nombre de peuples, de diverses confessions chrétiennes. Elle avait intégré de très importantes communautés juives. Sous condition de soumission à l’autorité impériale (la Sublime Porte), elle s’était montrée relativement tolérante.

Mais qu’en était-il du véritable peuplement turc ? Évidemment minoritaire, surtout concentré en Anatolie, il n’était pas en vérité en position dominante sauf à considérer que les dirigeants de l’Empire étaient turcs. Mais même cette affirmation relevait de la fiction : de combien de sang turc était porteurs ces sultans nés dans le harem de Constantinople, de mères issues de tous les peuples de l’Empire et même d’ailleurs…?


C’est cet Empire, bien réduit il faut le dire après trois siècles de déclin, qui s’écroule en 1918. Allié occasionnel de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie pendant la Grande Guerre, il les suit dans la défaite. Les impérialismes occidentaux, alors à leur apogée, n’avaient cessé de le grignoter, ils décident alors de le liquider une fois pour toutes. Le traité de Sèvres de 1920 démembre l’Empire, ne laissant guère à son souverain que la zone des Détroits et l’Anatolie centrale, un peu comme si la France, après la défaite de Napoléon, avait été ramenée au domaine de Hugues Capet !

C’est contre ce diktat que s’insurge le général Mustafa Kémal, héros de la guerre nourri d’esprit nouveau et acquis aux idées qui, dès les dernières années de l’Empire, prônaient une modernisation radicale un peu à l’image de celle qui avait transformé le Japon. Appelant au soulèvement du peuple turc, il réussit à imposer aux Alliés en 1923 une renégociation qui définit les actuelles frontières de la Turquie (le traité de Lausanne), puis il abolit le sultanat et proclame la république.


Là va se construire le mythe. Athée convaincu, admirateur de la Révolution française, Kémal imite cette dernière en imaginant un état-nation centralisé, en rupture totale avec son passé « d’ancien régime » et ses fondements religieux. Dans les limites géographiques établies par le traité de Lausanne, il n’existe qu’un peuple : le peuple turc. Une seule langue s’impose : le turc, qu’il modernise et exige d’écrire en caractères latins. Il remplace le droit inspiré de la charia par l’introduction du Code Napoléon. Il devient Atatürk, le « père » de la Turquie moderne.


Qu’en est-il en réalité? Habitué à obéir, le peuple rural se soumet, d’autant que les résistances sont brutalement réprimées par une armée acquise aux vues de son chef. Il en va de même des minorités, religieuses ou ethniques. Appuyé par une bourgeoisie urbaine qui l’approuve et lui fournit ses cadres administratifs, Atatürk crée réellement une dynamique et la Turquie se différencie si profondément du monde musulman que dans les années 1960, l’idée de l’agréger à la Communauté européenne en cours de construction fait son chemin. Pourtant, on pourrait remarquer que le kémalisme ne s’est maintenu au pouvoir après la mort d’Atatürk (1938) que suite à une série de coups d’état militaires. Dès qu’on procède à une consultation réellement démocratique, des forces centrifuges ou rétrogrades se manifestent.


C’est que la Turquie imaginée par les kémalistes est une utopie et nous le découvrons peu à peu sans vouloir le voir. Il y a d’abord l’interminable rébellion kurde, qui a révélé que 15 à 20% des citoyens ne se considéraient pas comme Turcs tel qu’Atatürk l’avait défini. Puis, la montée de l’AKP, le parti d’Erdogan, a révélé que la paysannerie d’Anatolie, après trois-quarts de siècle de laïcisme, restait attachée à un islam très traditionnel. Et dans la lancée, on a constaté que 20% de la population, les Alevis, récusaient bien que musulmans l’interprétation sunnite dont Erdogan, proche des Frères musulmans, se faisait le champion.


Suite au référendum du 16 avril dernier, une carte publiée dans une enquête du « Monde » montre qu’il existe en fonction de la réponse quatre Turquie. La côte méditerranéenne et les Détroits, avec leurs grands centres urbains (et l’on peut y ajouter la région d’Ankara qui a voté « non »), représentent la Turquie moderne, occidentalisée et laïque, celle qui répond toujours au projet kémaliste. En revanche, tout l’intérieur anatolien, rural et traditionaliste, soutient Erdogan. La côte de la Mer Noire, d’où Erdogan est originaire, se situe sur la même ligne. En revanche les zones kurdes de l’Est et le pays alevi hostile à l’islamisation en cours s’opposent fermement et le résultat de cet éclatement est que 49% des citoyens turcs ont répondu « non ». Cette occurrence est porteuse de bien plus qu’un simple refus politique, elle apparaît une véritable remise en cause de cette unité nationale qui n’a peut-être jamais vraiment existé.

Aussi nationaliste que le fut Atatürk, mais dans un sens rétrograde et bigot inacceptable pour les élites modernes, Erdogan (il l’a déjà montré) ne reculera devant aucune violence pour imposer ses vues et ses ambitions.


L’histoire de cette région du monde a été souvent convulsive. L’avenir de la Turquie, bien incertain, risque d’être sombre.


Alain Ropert

L’Express, 14 mai 2017