05 avril 2020

Le régime iranien survivra-t-il au coronavirus?


Désinfection du mausolée de l’imam Reza dans la ville iranienne de Machhad, 
le 27 février 2020


La population iranienne condamne la gestion calamiteuse de la pandémie par la République islamique, qui tente d’échapper à ce désaveu en relançant l’escalade avec les Etats-Unis en Irak.
 

L’Iran est officiellement, avec 1685 décès et 21.638 cas au 22 mars, le troisième pays le plus touché par le coronavirus, après la Chine et l’Italie. Mais la réalité est encore plus catastrophique, du fait du mensonge d’Etat qui a longtemps entouré la pandémie. La République islamique voulait en effet occulter sa gestion désastreuse de la crise, quitte à exposer le personnel soignant, voire à le transformer, en l’absence de toute mesure de protection, en relais majeur de diffusion du virus. Les ayatollahs au pouvoir s’accrochaient en outre à la fiction d’une immunité divine accordée aux centres de pèlerinage chiite qui, demeurés ouverts jusqu’à ces derniers jours, sont devenus de redoutables foyers (clusters) de contamination. C’est ainsi la légitimité à la fois politique et religieuse du régime qui est atteinte, peut-être de manière irréversible.

L’aveuglement des fanatiques
 
L’Iran compte la plus importante population chiite du monde, mais les villes saintes de Najaf et de Karbala sont situées en Irak, d’où l’importance accordée par la République islamique aux deux sites de Qom et de Machhad. Celui-ci, dans l’est du pays, a été construit autour du mausolée de l’imam Reza, le huitième du rang dans la piété chiite, enterré là en 817. Qom, situé à 150 kilomètres au sud de Téhéran, même s’il n’abrite que la tombe de Fatima, la soeur de Reza, est devenu essentiel pour le régime. Il y dispense en effet son enseignement religieux à plus de 40.000 étudiants, avec une forte proportion d’étrangers, en concurrence directe des séminaires de Najaf. C’est à Qom que, le 19 février, les autorités ont reconnu les deux premiers cas de coronavirus en Iran, annonçant au bout de quelques heures la mort des contaminés. Mais il est à craindre que l’épidémie ait touché bien plus tôt la ville, où résident 700 séminaristes chinois, sans compter les 2,5 millions de touristes accueillis chaque année, dont de nombreux Chinois (10% de la vingtaine de millions de Musulmans chinois sont chiites).
La propagande du régime a longtemps attribué le coronavirus à un « complot de l’ennemi » américain et israélien, complot dont l’aura surnaturelle de Reza et de Fatima protégerait la République islamique. Alors que l’Arabie saoudite suspendait sine die les pèlerinages à La Mecque et à Médine, l’Iran se contentait, le 27 février, d’une désinfection très médiatisée du site de Machhad (photo ci-dessus). Seule l’augmentation exponentielle du nombre des victimes reconnues a poussé les autorités, d’abord à anticiper de deux semaines les congés du Nouvel an iranien, le 5 mars, ensuite à fermer les sites de Qom et de Machhad, le 16 mars. Cette décision a été le soir même combattue par des manifestants fanatisés qui ont forcé l’accès aux sites pour s’y rassembler, et même embrasser les mausolées.

Le trou noir iranien

Jamais le fossé n’a été aussi béant entre le régime, porté à la surenchère par ses propres extrémistes, d’une part, et la population scandalisée par la faillite de ses gouvernants, d’autre part. Un tel désaveu populaire s’inscrit dans le fil de la sanglante répression des protestations de novembre dernier, puis de la destruction, en janvier par les Gardiens de la révolution, d’un avion de ligne ukrainien dont la majorité des passagers étaient iraniens. La profonde colère, déjà alimentée par ces deux drames, atteint aujourd’hui des niveaux inégalés face à un régime accusé d’aveuglement criminel, sur fond de corruption endémique (les sites de Qom et de Machhad abritent des fondations aux revenus très conséquents pour la nomenklatura dirigeante). L’ayatollah Khameneï et ses fidèles sont dès lors tentés par la fuite en avant d’une nouvelle escalade avec les Etats-Unis en Irak, car l’élimination de Soleimani au début de l’année leur avait permis de restaurer, même temporairement, une spectaculaire unité nationale.
La République islamique, sortie victorieuse de son précédent cycle de confrontation avec les Etats-Unis en Irak, a relancé les hostilités le 11 mars. Deux Américains et un Britannique ont alors été tués dans un tir de roquettes contre une base du nord de Bagdad. Les raids menés par Washington, en représailles contre des milices pro-iraniennes, ont fait au moins 6 morts irakiens, dont trois militaires et deux policiers, relançant les appels à un retrait des quelque cinq mille militaires américains encore présents dans le pays. Téhéran, malgré le caractère meurtrier de la frappe du 11 mars, suivie depuis d’autres tirs sur des cibles américaines, a pourtant échoué à entraîner les Etats-Unis dans un engrenage durable. Donald Trump, résolu à ne plus s’engager au Moyen-Orient, a préféré riposter en durcissant les sanctions contre l’Iran. La propagande de la République islamique a beau marteler que les sanctions américaines sont la cause principale de la vulnérabilité de l’Iran face au coronavirus, cette manoeuvre ne suffit plus à apaiser les virulentes critiques de la population.
Le choc du coronavirus, déjà sévère pour la République islamique, ne prendra toute sa mesure qu’une fois l’épidémie surmontée. L’heure de vérité pourrait alors être terrible pour le régime iranien.

Jean-Pierre Filiu

Blog « Un si proche Orient », Le Monde 22 mars 2020