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30 mai 2019

Iran - premiers battements des tambours de la guerre ?

Michel Duclos
 
Plusieurs développements ont fait considérablement monter la tension autour de la question iranienne ces derniers jours. Du côté américain, l’administration a inscrit le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (8 avril) sur la liste des organisations terroristes, puis annoncé la fin des exemptions qu’elle avait consenties aux sanctions contre des achats de pétrole à l’Iran (22 avril), enfin ajouté de nouvelles sanctions contre les secteurs iraniens minier et de l’acier (8 mai), et monté en épingle l’envoi de renforts militaires dans la région [1] en affirmant qu’il s’agissait d’une réponse à des menaces iraniennes précises.
Du côté iranien, le président Rohani a annoncé le 8 mai, un an après le retrait américain de l’accord nucléaire (JCPOA), que l’Iran allait désormais s’affranchir de deux de ses obligations au titre de l’accord : Téhéran cessera d’exporter son surplus d’uranium enrichi et d’eau lourde, ce qui implique mécaniquement, au bout d’un certain délai, le dépassement du plafond du stock autorisé par le JCPOA à l’Iran en ces deux domaines. Les Iraniens justifient cette décision par l’incapacité des autres signataires – et notamment l’Europe – à résister aux sanctions américaines, avec pour conséquence que l’Iran remplit sa part du contrat sans recevoir en échange les bénéfices économiques qu’il en attendait. De fait, la situation de l’économie iranienne s’est considérablement dégradée au fil des derniers mois, avec des conséquences sociales évidemment très graves.
La "patience" dont faisaient preuve les dirigeants iraniens pouvait s’expliquer par un double espoir : celui que l’effet des sanctions serait au moins atténué [...] et celui, tout simplement, que le président Trump ne serait pas réélu l’année prochaine.
Beaucoup d’experts s’attendaient à de telles mesures de Téhéran et avaient même anticipé qu’elles interviendraient plus tôt (par exemple en novembre, au moment de la mise en application du retour des sanctions américaines). La "patience" dont faisaient preuve les dirigeants iraniens pouvait s’expliquer par un double espoir : celui que l’effet des sanctions serait au moins atténué par une combinaison d’exemptions américaines aux sanctions et d’efforts divers de la part des partenaires autres que les Etats-Unis pour maintenir des relations économiques avec l’Iran ; et celui, tout simplement, que le président Trump ne serait pas réélu l’année prochaine. Les annonces iraniennes du 8 mai indiquent certainement que sur ces deux registres, l’appréciation des Iraniens a changé.
Ce qui importe le plus toutefois, dans les déclarations du président Rohani, ce sont moins les mesures adoptées que l’annonce d’un processus pour le moins inquiétant : si dans un délai de deux mois – ce qui est très court – les autres signataires de l’accord n’ont pas été en état de compenser la défection américaine et de satisfaire les besoins économiques de l’Iran, Téhéran cessera de respecter d’autres contraintes encadrant son programme nucléaire. Est évoqué notamment un retour à un degré d’enrichissement de l’uranium qui replacerait de facto l’Iran sur la trajectoire d’un accès à des matières fissiles de qualité militaire (autrement dit : l’acquisition de la bombe). Comment interpréter ces annonces iraniennes ?

Deux lectures des annonces iraniennes

Une première lecture consiste à penser que Téhéran entend avant tout relancer une action internationale afin que ses revendications soient plus sérieusement prises en compte. Une haute personnalité iranienne reçue par l’Institut Montaigne début mai 2019 indiquait que les dirigeants iraniens souhaitaient rester dans le JCPOA et qu’ils demeuraient ouverts à la discussion. Il n’y avait pas, selon notre interlocuteur, d’"ultimatum" de la part des Iraniens aux Européens et aux autres signataires, mais un "électrochoc" destiné à "ranimer le grand malade qu’était devenu l’accord nucléaire". Certains éléments vont dans le sens d’une telle interprétation : l’écart par rapport aux dispositions du JCPOA reste en effet pour l’instant minimal et les annonces iraniennes sont suffisamment floues – à la fois sur les infractions ultérieures à l’accord qui sont envisagées et sur les gestes susceptibles d’apaiser Téhéran – pour ouvrir un espace à une vraie négociation.
En sens inverse, les Iraniens peuvent difficilement imaginer que l’Europe – mais aussi la Chine et la Russie – vont dans les quelques semaines qui viennent mettre en place les moyens de braver les volontés américaines. Il y a d’ailleurs une certaine ironie à faire porter la pression sur les Européens plutôt que sur les Russes ou les Chinois : les premiers, avec INSTEX, ont inventé un instrument certes tardif et fragile, qui pourrait permettre à terme de préserver un minimum de commerce avec l’Iran ; les Russes, relativement indifférents au dossier nucléaire iranien, sont surtout dans une posture rhétorique [2] et les Chinois s’apprêtent manifestement à réduire leurs achats de pétrole iranien pour limiter les risques de confrontation avec les Américains. Pour toutes ces raisons, on est obligé de considérer une seconde lecture des annonces iraniennes : celles-ci enclenchent de facto un processus de retrait graduel de l’Iran du JCPOA, chaque étape nouvelle de décisions à venir contraires à l’accord étant justifiée par l’absence d’efforts supplémentaires venant des autres signataires.
Les Iraniens peuvent difficilement imaginer que l’Europe – mais aussi la Chine et la Russie – vont dans les quelques semaines qui viennent mettre en place les moyens de braver les volontés américaines.
On peut d’ailleurs imaginer que le "plan Rohani" – présenté comme résultant d’une décision unanime du Conseil National de Sécurité où sont représentées toutes les tendances du système de pouvoir de la République islamique – constitue une voie moyenne entre les partisans de la stratégie de "patience héroïque" et ceux d’une réponse ferme à la politique de "pression maximum" de l’administration Trump. Il faut dire aussi que les annonces iraniennes comportent, sur d’autres sujets que le nucléaire, des éléments de menace qui s’assimilent à un chantage : possibilité pour l’Iran d’ "ouvrir les vannes" à l’émigration afghane vers l’Europe, risques de nouvelles flambées de terrorisme et de déstabilisation dans la région.

Volonté d’escalade américaine ?

De ce dernier point de vue, une sorte de complicité objective rapproche les "durs" américains des "durs" iraniens : lorsque les porte-paroles américains justifient leur gesticulation militaire dans le Golfe (ou un déplacement surprise du Secrétaire d’Etat Pompeo à Bagdad) par des renseignements sur un "ciblage" des positions américaines dans la région par les Gardiens de la Révolution, cela semble en effet parfaitement crédible.
Il reste cependant que l’administration Trump paraissait au cours des derniers mois, pour des observateurs extérieurs, gagner sur les deux tableaux : elle était parvenue à affaiblir la République islamique par les sanctions, tout en gardant le bénéfice en termes de non-prolifération du maintien de l’Iran dans le JCPOA. En durcissant les sanctions, elle a pris le risque délibéré d’une relance du programme nucléaire de l’Iran et d’une posture plus agressive de Téhéran sur le plan régional. Nous en sommes là aujourd’hui.
Il est très vraisemblable que Donald Trump lui-même ne veut pas la guerre : il vient de répéter publiquement son désaccord sur ce point avec John Bolton, son conseiller national pour la sécurité.
Il est très vraisemblable que Donald Trump lui-même ne veut pas la guerre : il vient de répéter publiquement son désaccord sur ce point avec John Bolton, son conseiller national pour la sécurité. Son administration, stimulée sans doute par Netanyahou, n’en semble pas moins embarquée dans une stratégie destinée à "faire craquer" Téhéran par une escalade de la tension.
Le grand risque est qu’elle trouve en Iran des "opposite numbers" disposés à suivre Washington dans une telle escalade, précisément par ce que les faucons iraniens voient dans "la guerre", comme au moment du conflit Irak-Iran des années 1980, et contrairement aux rêves de "regime change" de certains à Washington, le meilleur gage de survie du régime islamique. Dans ce contexte, n’importe quel incident dans le détroit d’Ormuz ou en Irak, voire en Syrie, peut dégénérer en une confrontation militaire de grande ampleur entre l’Iran et les Etats-Unis (ainsi que leurs alliés). L’absence de canal de "déconfliction" entre Washington et Téhéran ne peut qu’aggraver les risques de conflit accidentel, comme on le voit en ce moment avec les incidents relatifs à quatre navires, dont deux tankers saoudiens, dans les eaux des Emirats arabes unis, qui devraient faire l’objet d’interprétations et d’accusations opposées entre les différentes parties.

L’heure d’une initiative européenne diplomatique forte

Si l’on veut éviter une déflagration de plus en plus vraisemblable, un changement d’approche des principaux acteurs internationaux est nécessaire : jusqu’ici, l’enjeu du dossier iranien ne paraissait pas pour la Russie, la Chine, voire les Européens justifier autre chose qu’un jeu de positionnements diplomatiques, sans prise de risque majeure compte tenu des implications économiques de l’application de l’extraterritorialité des lois américaines. Il est vrai aussi qu’en campant sur une attitude intransigeante s’agissant de leur programme balistique et de leurs positions régionales, les Iraniens n’ont pas facilité jusqu’ici un engagement actif de leurs partenaires.
La dramatisation à laquelle nous assistons actuellement peut-elle au moins avoir l’avantage de faire bouger les lignes ? Cela peut-être le cas à deux conditions :
  • D’abord, l’appel à la négociation que comportent peut-être les dernières mesures iraniennes – c’est la première lecture de celles-ci évoquée plus haut – n’aura pas de suite sérieuse si la négociation se limite à un dialogue Europe-Iran, la première sommée naturellement de "faire plus" en matière économique. Un début de sortie de crise implique que s’ouvre un espace de coopération Chine-Russie-Europe et sans doute Inde ou autres grands partenaires, en vue d’une négociation à la fois vis-à-vis de Téhéran et de Washington.

    En termes pratiques, l’idée circule depuis des mois d’une nouvelle mission à Téhéran des trois ministres – allemand, britannique et français – sur le modèle de la visite Fischer-Straw-Villepin en 2003. En réalité, il faut voir maintenant plus grand et tenter une offensive diplomatique européenne vis-à-vis de Moscou et Pékin, aussi bien que Téhéran et Washington ;
     
  • En second lieu, la solution (si elle existe) se trouve à Washington au niveau de M. Trump lui-même et non de ses collaborateurs. Le Président a répété récemment qu’il attendait que "les Iraniens l’appellent". C’est évidemment, pris au pied de la lettre et dans les circonstances actuelles, impossible. Faut-il totalement exclure pour autant que M. Trump soit insensible à des propositions non publiques lui permettant à terme d’atteindre cet objectif ? Sa présence en juin en Europe pourrait être une occasion d’entamer une nécessaire œuvre de persuasion. Le message à lui adresser devrait être : "c’est en réalité sur le dossier iranien (et non sur la question israélo-palestinienne) que vous pouvez obtenir le deal du siècle"

[1] Envoi du porte-avion Abraham Lincoln, puis annonce de l’envoi de l’USS Arlington (bâtiment d’assaut), qui était toutefois déjà prévu avant l’escalade récente.
[2] Posture rhétorique non exempte d’hypocrisie : en recevant M. Zarif (le ministre des affaires étrangères iranien) à Moscou, aussitôt après les annonces iraniennes, M. Lavrov (ministre des affaires étrangères russe) a ironisé sur le peu d’action déployée par les Européens. Sur un créneau majeur concernant la mise en œuvre du JCPOA, la coopération nucléaire civile, la Russie comme d’ailleurs la Chine ne se hâtent pas de mettre en œuvre leurs propres engagements vis-à-vis de l’Iran.

Michel Duclos,
Conseiller spécial géopolitique, ancien ambassadeur
Blog de l’Institut Montaigne, 14 mai 2019

26 mai 2019

Hamas et Hezbollah, guerres et répercussions en France : Albert Naccache sera mon invité le 2 juin



J’avais déjà eu le plaisir de recevoir Albert Naccache, c’était en 2012 à propos d’un livre tout à fait charmant, « Les roses de l’Ariana », où il nous faisait partager ses souvenirs d’une enfance tunisienne. Il a eu une carrière extrêmement riche : docteur en économie, ancien élève de Sciences Po, il a été manager, et directeur du marketing de la société IBM France. On ne peut pas dire que sa retraite soit ennuyeuse puisqu’il écrit beaucoup. Nous allons parler de son dernier ouvrage, impressionnant de 370 pages : « Hamas et Hezbollah de France », publié aux Editions Saint-Léger, écrit après la consultation de milliers de textes qu’il a analysés, triés, et dont il nous propose des extraits commentés et éclairants. Il n’était pas possible de tout évoquer en une seule émission, c’est pourquoi dimanche prochain nous allons rappeler d’abord ce que sont ces deux puissantes organisations islamistes armées, et quelles ont été les répercussions, médiatiques et politiques des guerres qu’elles ont provoquées ; et puis dans deux semaines, nous ferons un tour d’horizon des leurs soutiens, dans la France d’aujourd’hui.

Parmi les questions que je poserai à Albert Naccache :

-          L’Union Européenne considère le Hamas (et ses alliés le Djihad Islamique et le FPLP) comme terroriste, et exige la reconnaissance d’Israël, la fin du terrorisme et l’acceptation des accords signés entre Israël et l’Autorité Palestinienne. Le Hamas n’a pas évolué mais cependant il a des avocats, aussi bien diplomates que journalistes : qui sont-ils et quels sont leurs arguments ?
-          On est passé ces derniers mois à plusieurs reprises très près d’un nouveau conflit généralisé entre Israël et le Hamas, mais il y a eu à ce jour deux vraies guerres qui ont duré plusieurs semaines, entre décembre 2008 et janvier 2009, puis à l’été 2014. Vous évoquez de manière détaillée ce que furent les grandes manifestations dites « de soutien à Gaza » : qu’est-ce qu’elles nous ont appris – par leurs slogans, leurs organisateurs, et parfois leur violence ?
-          Concernant le Hezbollah, c’est à la fois une véritable armée et un parti politique dominant à Beyrouth. Vous débutez à juste titre votre chapitre 2 par des rappels essentiels concernant son sponsor, la République Islamique d’Iran : idéologie à la fois islamiste et révolutionnaire ; soutien armée au régime syrien ; obsession de détruire Israël, etc. Pourtant, ce régime est mieux vu en France que l’Arabie Saoudite : à votre avis, pourquoi ?
-          Le moment clé a été la guerre de 2006, qui a plusieurs points communs avec les conflits. Vous dites que Nasrallah est un tribun remarquable, et vous en donnez des exemples. Cependant, son organisation a subi de lourdes pertes en Syrie lors de bombardements israéliens ; il prétend, lui aussi, que toute la Palestine sera « libérée », mais il laisse les Palestiniens sans secours à chaque conflit : est-ce que cela ne le décrédibilise pas dans un monde arabe divisé ?

Le spectre d’une guerre totale, avec Israël subissant des attaques de missiles sur deux fronts est hélas une menace bien possible : il était donc tant de reparler du Hamas et du Hezbollah, soyez nombreux à l’écoute !

J.C