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12 février 2006

Affaire des caricatures de Mahomet, 2 : les Juifs dans la tourmente

Commençons par la première prise de position d’un représentant de la communauté juive de France, le plus prestigieux sur le plan religieux puisqu’il s’agit du Grand Rabbin Joseph Haïm Sitruk. Ci-après des extraits de sa réaction, d’après une dépêche AFP en date du 2 février :
"Je trouve que c'est déplacé", a déclaré le Grand Rabbin de France à l'issue d'un entretien avec le Premier ministre Dominique de Villepin. "On ne gagne rien à rabaisser les religions, à les humilier et à en faire des caricatures. C'est un manque d'honnêteté intellectuelle et de respect ». Le Grand Rabbin de France a jugé que le droit à la satire "s'arrête dès qu'il est une provocation ou un mépris de l'autre". "Ce n'est pas un droit sans limites", a-t-il dit.
Cliquer sur le lien pour avoir l’article complet.


Le 4 février, le « Conseil des Communautés juives de la Seine Saint Denis » publie un communiqué, signé de son Président Sammy Ghozlan. Sammy Ghozlan est par ailleurs un ami de vieil date, responsable de l’antenne de notre Radio Judaïques F.M le vendredi matin, élu du Consistoire Israélite de Paris, Président du « Bureau de Vigilance contre l’antisémitisme », et commissaire de police à la retraite - c’est dire s’il est sensible aux risques pour l’ordre public de cette affaire, et si chaque mot a été pesé ! Je reproduis ci-dessous le communiqué dans son intégralité :
« Le Conseil des Communautés Juives de Seine Saint Denis désapprouve la publication de caricatures du prophète Mahomet, par des médias européens qui ont choqué le monde musulman. Si dans une vraie démocratie, la liberté d'expression reste un droit inaliénable, nous considérons que ce type de provocation qui heurte la conscience d'une communauté, (la communauté musulmane en l'occurrence), pour sa croyance, sa religion, est stérile et offensante surtout si elle peut être perçue comme un blasphème. Nous constatons toutefois que ceux qui dans les pays arabo musulmans, s'offusquent et menacent de représailles, n'ont jamais protesté contre les nombreuses caricatures antijuives qui foisonnent dans ces pays. Par ailleurs nous n'avons pas entendu les musulmans citoyens de pays européens (notamment en France et en Belgique) condamner les propos et les caricatures antisémites en général et celles d'un certain humoriste en particulier qu'ils ont souvent soutenu. Nous adressons néanmoins à nos concitoyens musulmans, l'assurance de notre solidarité. »
Grâce soit rendue à Sammy pour avoir tout de suite soulevé un immense scandale, encore très peu connu de nos compatriotes et jamais dénoncé par nos autorités, mais que l’affaire des caricatures publiées en Europe aura eu (au moins) l’intérêt de mettre en évidence : la publication régulières et sous prétexte de solidarité avec les Palestiniens et de dénonciation d’Israël, de caricatures abjectes dignes du « Stürmer » nazi. Voir à ce sujet le résumé de ce triste dossier sur le journal en ligne « proche-orient.info »(aller sur le lien) Ceci étant, les Communautés juives du département le plus touché par les incidents antisémites violents des dernières années (voir aussi évocation sur le blog, cliquer ici), ont exprimé en des termes que j’approuve tout à fait, leur réprobation envers une provocation « stérile et offensante » envers une religion, voir ma position plus loin.

Le Rabbin Gabriel Farhi du « Mouvement Juif Libéral de France » (donc d’une branche du Judaïsme normalement plus ouverte au dialogue interreligieux que la mouvance orthodoxe représentée par l’actuel Grand Rabbin) lit un billet tous les dimanches matin sur Judaïques FM. On lira le texte de son intervention complète du 5 février dans les archives du site "www.topj.net".
Je reproduis ci-dessous un passage avec lequel je voudrais, avec tout le respect du à mon collègue de la radio, prendre mes distances :
« On nous a parlé de liberté de la presse et de liberté d’expression mais ces grandes idées ne doivent pas se rabaisser devant la petitesse des arguments fallacieux exprimés par certains musulmans. Si la représentation du Prophète est interdite dans l’islam, elle est interdite pour les musulmans. Point barre. En tant que juif je ne vais pas m’insurger contre les personnes non juives qui conduisent une voiture dans les rues de Paris le jour du Shabbat. Les règles de l’Islam s’appliquent aux musulmans, et encore à ceux qui sont religieux. »
En effet, si les dessins incriminés n’avaient fait qu’illustrer des représentations imaginaires de Mahomet que les Musulmans considèrent comme leur Prophète et l’incarnation de la Voix divine sur Terre, alors là oui, aucun non-musulman ne doit se sentir obligé de respecter un interdit qui ne le concerne pas. Mais le problème va au-delà, car il y a eu aussi la « fameuse » caricature du Prophète coiffé d’un turban en forme d’explosif, et celle le montrant accueillir au Paradis des kamikazes ... Ce raccourci anachronique avec l’actualité, cette « Benladénisation » globale d’une croyance me semblent extrêmement maladroites et contre-productives, sans parler de l’offense morale ! Et voir sa religion caricaturée sous les traits réducteurs du terrorisme peut effectivement être considéré comme blessant pour tous les Musulmans. Revient aussi à mon esprit un commandement très simple, compréhensible par tous et qui résume l’essence du Judaïsme (en tout cas pour mon éthique personnelle qui est celle d’un traditionaliste ouvert sur le Monde) : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». Aimerions nous, nous les Juifs qui avons été tellement calomniés et caricaturés, que l’on nous réduise à la frange extrémiste qui existe dans toutes les communautés humaines ? Et qu’aurions-nous dit si un journal européen avait publié un dessin de Moshé Rabbénou (Moïse), sous les traits du terroriste juif qui massacra des dizaines de fidèles musulmans en prière dans le caveau des Patriarches, à Hébron en 1994 ?
Reprenant les arguments déjà rappelés ci-dessus, le journal israélien « Haaretz », pourtant tellement laïc, tellement attaché à la liberté de la presse dont il est un témoignage quotidien dans un contexte très difficile, a publié le 6 février un éditorial critiquant la publication des caricatures. Je reproduis juste la conclusion (en anglais) :
« But neither European countries' fears of their Muslim minorities, the fear of terrorism by Al-Qaida zealots nor the anti-Jewish publications of the Arab states suffice to justify hurtful assaults on religion. »
Partant de ce constat, on peut donc refuser de toutes nos forces cette politisation des religions, quelles qu’elles soient. Hélas, force aussi de constater que malgré les « mains tendues » évoquées au début de ce long article, trop de Musulmans, même ouverts, même laïcs, ont profité de cette pénible affaire pour placer les Juifs dans le débat, avec des propos soit mielleux, soit hors sujet. Deux exemples :

- Dans une tribune publiée par le journal « Le Monde » en date du 10 février (voir article), l’ancien Mufti de la Mosquée de Marseille Soheib Bencheikh condamne les réactions violentes suscitées par l’affaire des caricatures, bravo ! Mais il écrit aussi cela :
« Quant au soutien du Rabbinat et de l’Église en France, il ne peut que susciter les remerciements vifs et sincères des musulmans pour cette solidarité affichée. Mais on aimerait l'avoir aussi pour les hommes et les femmes, musulmans de Palestine, d'Irak, de Tchétchénie et d'ailleurs, privés de leurs droits fondamentaux et victimes d'atteinte à leur dignité. » 
Pourquoi politiser le débat ? Pourquoi afficher à cette occasion un tel mépris pour les droits et la dignité des « autres » (victimes juives du terrorisme palestinien depuis des décennies ; Irakiens de toutes origines massacrés sous Saddam ou aujourd’hui par Al-Qaïda ; victimes russes du terrorisme islamique, etc.) en ignorant systématiquement leur propre souffrance ?
- Le journal « Libération » a publié le 4 février un article sur les réactions passionnées entendue sur notre radio consoeur « Beur FM », en voici un extrait :
« Mohamed relève que «les attaques qu'il y a eu contre le peuple juif ont soulevé des réactions indignées à travers l'opinion publique et les représentants de la République ». Et se dit « stupéfait du silence du monde occidental » après la publication des caricatures de Mahomet. « Est-ce qu'on peut s'amuser un jour à faire une caricature représentant un SS en train d'embrocher un Juif en 39-45 ? interroge Abdel de Grenoble. Est-ce qu'on peut rire de ça et dire que c'est la liberté d'expression ? Est-ce qu'il ne faut pas chercher les coupables et les punir ? On a condamné monsieur Garaudy et plein de gens qui ont juste pensé que peut-être ça n'était pas le bon chiffre ou le bon nombre de brûlés dans l'Holocauste.»
Inévitablement, la comparaison avec le traitement réservé à l'humoriste Dieudonné, qui a été poursuivi devant les tribunaux pour des propos jugés antisémites par ses accusateurs, est évoquée. « Vous savez que Dieudonné, au nom de la liberté d'expression, on l'a interdit », rappelle Nabil. Chérif interpelle « tous ces chantres de la liberté d'expression. Je suis pour la liberté d'expression totale mais vraiment totale, y compris les caricatures sur le Prophète [...] mais qu'avez-vous fait quand Dieudonné s'est déguisé en juif orthodoxe sioniste extrémiste ? »

 

Que répondre (a posteriori) à ces auditeurs qui ne connaissent sans doutes ni mon émission, ni ce blog ? Que je me trouve en parfait accord avec "Mohamed", dont on aimerait entendre aussi une condamnation du révisionnisme déclaré des fous furieux de Téhéran ; et que "Nabil" n’a rien compris à l’antisémitisme, réel, de Dieudonné - encore un futur dossier à traiter !

J.C