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10 janvier 2006

« La petite Jérusalem », entre actualité et sensualité


Je ne pensais pas ressentir un tel choc en allant voir le premier long métrage de Karin Albou, situé dans un quartier de Sarcelles habité par des familles juives orthodoxes et nommé (comme le film), "La petite Jérusalem". Choc d’abord en découvrant, quelques semaines après sa sortie et dans une des trois ou quatre salles le présentant encore à Paris, une assistance bien clairsemée : le grand public ne semble pas prêt pour découvrir une peinture non caricaturale de la communauté juive, du type "La vérité si je mens", ou "Le grand pardon". Dommage, car il aurait pu ainsi voir la première fiction évoquant des évènements récents (les attaques antisémites en banlieue parisienne, avec une scène de tabassage sur un stade, ou l’évocation nocturne d’une synagogue incendiée), évènements qui ont été encore plus effroyables lorsque nous les avons vécus par le fait que, justement et déjà, les regards de la majorité des gens se détournaient.

Mais choc aussi car, au-delà de cette toile de fond contemporaine (avec, autres évènements rarement évoqués, le départ final de milliers de familles religieuses pour Israël), "La petite Jérusalem" est d’abord une histoire de femmes, écrite par une femme. Karin Albou présente avec beaucoup d’acuité son premier grand film et ses personnages dans la fiche de présentation du site "allociné" (cliquer ici). En voici un extrait :
"J'ai commencé à écrire La Petite Jérusalem à une période où je regardais avec tendresse mon adolescence et les théories intellectuelles que j'élaborais alors pour me prouver l'illusion de la passion amoureuse. Dès les premières versions du scénario les personnages de Laura [nota : Fanny Valette, bouleversante dans son premier rôle] et Mathilde [Elsa Zylberstein] sont apparus : deux soeurs qui développent chacune face au désir un alibi différent, l'une la pensée, l'autre le discours religieux. Pendant le film, elles questionnent la Loi, perdent leurs certitudes et trouvent leur propre expression de la liberté et du désir. J'ai essayé de laisser le sens le plus ouvert possible pour donner un espace au spectateur, qu'il crée ses propres interprétations et que l'écran devienne un miroir. Ce n'est pas un film didactique ou idéologique. Je ne donne pas de définition précise de la liberté : chacune des deux femmes part de certitudes et entre dans un questionnement. Je préfère créer à partir de mes doutes que de mes certitudes et peut-être que la liberté signifie cela pour moi : se contenter d'être dans la question sans essayer de chercher à tout prix des réponses."

A titre personnel, c’est bien sûr l’histoire d’amour avorté entre Laura et l’Algérien Djamel qui m’a ensuite le plus intéressé ... passion impossible d’une juive et d’un musulman ; réincarnations de Roméo et Juliette, dans les banlieues en pleine crise de la deuxième Intifada, mais unions interdites également en période heureuse et sous d’autres latitudes ... le metteur en scène tunisien Férid Boughédir avait déjà traité le sujet dans "Un été à la Goulette" (1996). En phase de rupture chacun avec leur milieu d’origine (l’Arabe est un intellectuel ayant écrit sur la mystique soufie ; la Juive est une étudiante en philosophie accomplissant tous les soirs à heure fixe sa "promenade kantienne ", qui la conduit aux abords de la mosquée), ils resteront tous les deux prisonniers de leurs familles qui s’opposent violemment à une telle transgression ; le plus extraordinaire (pour le grand public, n’ayant encore une fois rien vu ou rien compris plus de trente ans après l’arrivée des "Tunes" en France), est de voir le personnage de l'éléphantesque "mama" juive utilisant toutes les ressources de la superstition orientale (talisman main de Fatma, vapeurs de "phour" brûlé dans un "kanoun", formules magiques récitées en arabe) ... pour détourner sa fille du musulman ensorceleur !

Pour finir, une "bio express" de Karin Albou : après des études de théâtre, de danse, d'hébreu, de littérature française et arabe, elle a fait une école de cinéma à Paris. Son premier court-métrage "Chut" a reçu le prix du premier film de "Ciné-Cinéma". Après un passage par le documentaire ("Mon pays m'a quitté "), elle a choisi de parler de l'Algérie, le pays d'origine de sa famille paternelle pour sa seconde fiction, "Aid el kébir", couronné par le grand prix du Festival de Clermont-Ferrand.
Décidément, nous avons beaucoup de domaines d’intérêt en commun, et elle sera peut-être une invitée de choix pour une future émission !

J.C