Notre radio

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31 août 2011

La propagande pro-syrienne, par Marc Knobel

En France, il y a quelques années, un lobby pro-syrien encourageait le développement de relations bilatérales et économiques entre la France et la Syrie. Ce lobby était relativement actif. Aujourd’hui à la lumière des événements tragiques qui surviennent en Syrie, le contexte n’est plus le même et le lobby pro-syrien est beaucoup plus discret qu’il ne l’était par le passé. On peut même dire que ceux qui se démenaient tant ces dernières années sont très discrets aujourd’hui. Cependant, malgré le contexte géopolitique, un site Internet francophone (http://www.infosyrie.fr) présente les activités d’une prétendue agence de ré information sur la Syrie. Cette agence défend le régime baasiste. 

Que trouve-t-on sur le site de l’Agence ? D’abord un éditorial ubuesque en date du 31 mai 2011 (1) dont on pourrait penser qu’il aurait pu être rédigé par un diplomate syrien, en poste à Paris. Extrait : « À en croire la grande majorité des médias, de CBS à Al-Jazeera, la Syrie est à feu et à sang, selon le schéma désormais classique (et même hollywoodien) du peuple luttant à mains nues pour la démocratie à l’occidentale, contre un pouvoir isolé ne s’appuyant plus que sur ses hommes de main…. Oui, c’est vrai, le sang coule en Syrie. Mais tous les manifestants ne sont pas désarmés et pacifiques ou en recherche de pluralisme. Mais toutes les victimes ne sont pas civiles. Et toutes ces manifestations ne sont pas spontanées. » Que lit-on plus loin ? Ceci : « Contrairement à pas mal d’alliés arabes de Washington, la Syrie est un pays où les minorités sont protégées, où les femmes sont actrices à part entière de la vie sociale, un pays d’ailleurs ouvert au tourisme et au monde. Un pays qui avance, à son rythme. C’est aussi, bien sûr, un pays où subsistent des problèmes. Mais dont les habitants, dans leur immense majorité, ne veulent pas suivre les fauteurs de guerre civile et religieuse. »
Les Syriens qui sont oppressés, bâillonnés, liquidés, torturés sur ordre de Bachar El-Assad apprécieront cette prose nauséeuse.
Sur ce site, il existe aussi différentes rubriques, la première est intitulée « Décryptage », sorte de revue de presse « hypercritique », qui prétend mettre en évidence « les trucages et falsifications généralement volontaires des médias sur la situation en Syrie, trucages inspirés par les mots d'ordre de l'Amérique et de ses alliés européens et arabes. » Une autre rubrique pompeusement intitulée « ré-information » publie des articles qui proposent une autre interprétation de l’actualité, entendre par-là, une interprétation pro-gouvernementale de l’actualité. Il existe même une rubrique « Galerie », avec de jolies photographies de villes et paysages syriens. Enfin, l’Agence dit avoir contacté les candidats à l’élection présidentielle 2012 (2) pour leur demander leur position à propos de l’engagement de la France dans l’OTAN et, « particulièrement, du droit d’ingérence dont pourrait disposer l’Etat Français (3) »
Sous forme d’entretien, on trouve le récit du séjour qu’Alain Soral a effectué, dimanche 21 août et lundi 22 août, avec quelque 200 journalistes et personnalités de 18 nations en Syrie, à Damas d’abord puis à Hama (4). Rappelons qui est Alain Soral : militant du Parti communiste dans les années 1990, il devient en novembre 2007 membre du comité central du Front national, chargé notamment des affaires sociales et du problème des banlieues, jusqu'à son départ de ce parti le 1er février 2009. Il préside depuis 2007 Égalité et réconciliation, association « nationaliste de gauche » dont il est le fondateur, Il se présente aux élections européennes de 2009 en Île-de-France en 5e position sur la « liste antisioniste » conduite par Dieudonné (5).
Soral raconte : « Deux avions étaient pleins, et notamment de journalistes invités par les autorités syriennes. Parmi lesquels, côté français, une journaliste de FR3 et son équipe et un reporter du Figaro » qu’il critiquera par ailleurs. Soral ajoute : « Sinon, d’assez gros contingents de journalistes russes, indiens, plus quelques personnalités pro-syriennes venues de différents pays. » A la question de savoir si l’on voit beaucoup de policiers à Damas et si l’on a le sentiment d’un « état de siège », Soral répond qu’il ne voit aucune différence avec sa première visite, voici cinq ans, quand tout était calme : « il n’y a aucune présence militaire ou même policière visible à Damas et dans ses environs. » Il ajoute aussitôt : « Pour en revenir à Damas… on ne voit dans la capitale syrienne aucun bombage politique, de tags sur les murs. Tout ça donne une impression de calme civil général, une atmosphère urbaine au moins aussi respirable que celle de Paris », affirme-t-il effrontément.
Plus loin, Soral parle enfin des opposants au régime. Selon lui, ce sont « des groupes actifs de « snipers », d’assassins, à l’évidence financés et armés de l’extérieur, disposant par exemple de téléphones satellitaires de haut niveau et d’armes de guerre modernes, s’appuyant sur une base sociale islamiste radicale indéniable, et donc capable de commettre des provocations très graves, causant la mort de nombreux policiers ».
Et Thierry Meyssan ?
Le journaliste français Thierry Meyssan qui soutient Kadhafi -connu pour avoir ouvert la polémique sur les attentats du 11 septembre 2001 avec son livre L'Effroyable imposture, dans lequel il développe ce que ses détracteurs qualifient à juste titre de « théorie du complot »- fustige cette fois « la guerre médiatique menée par les chaînes satellitaires entre autres CNN, France 24, BBC et al-Jazeera, pour envenimer la communauté internationale, ternir l'image des gouvernements et justifier les agressions terroristes », affirme-t-il… « La façon avec laquelle les médias occidentaux se comportent vis-à-vis de la Syrie et de la Libye constitue un tournant dans l'histoire de la guerre psychologique, à travers l'utilisation de nouveaux procédés qui ont surpris l'opinion publique internationale", ajoute sans rire Thierry Meyssan dans un article publié sur le site Egalité et Réconciliation et par le réseau Voltaire, que rapporte avec joie… la très officielle agence de presse arabe syrienne, Sana (6). Et pour cause…

Marc Knobel,
publié sur le site du CRIF le 29 août 2011

Notes :
1) http://www.infosyrie.fr/edito/manifs-manips/
2) A savoir  pour le Nouveau Parti Anticapitaliste: Philippe Poutou ; Lutte Ouvrière: Nathalie Arthaud ; Europe Ecologie - Les Verts: Eva Joly ; Le Parti de Gauche: Jean-Luc Mélenchon ; Parti Radical de Gauche: Jean-Michel Baylet ; Parti Socialiste: Martine Aubry - François Hollande - Ségolène Royal - Arnaud Montebourg ; Nouveau Centre: Hervé Morin ; Mouvement Démocrate (MODEM): François Bayrou ; Parti Chrétien Démocrate: Christine Boutin ; République Solidaire: Dominique de Villepin ; Parti Radical: Jean-Louis Borloo ; Debout la République: Nicolas Dupont-Aignan ; Les Démocrates: François Bayrou et pour le Front national, Marine Le Pen.
3) Voici les questions qu’InfoSyrie pose aux candidats à l’élection présidentielle « Vous êtes candidat(e) déclaré(e) à l’élection présidentielle. Dans ce cadre, nous souhaiterions vous interroger, comme l’ensemble de vos concurrents, sur votre vision de la politique étrangère de la France. La France a réintégré l’OTAN, sous la direction et par la volonté de l’actuel chef de l’Etat. Dans cette logique et au nom du droit d’ingérence « humanitaire », notre pays s’est lancé dans une politique d’intervention armée à l’étranger ou de stigmatisation. Vous aspirez à présider aux destinées de notre pays. Nous aimerions, en conséquence, connaître votre position sur deux questions qui nous paraissent essentielles :
-Etes-vous partisan, ou non, d’une sortie de la France de l’OTAN ?
-Etes-vous partisan, ou non, du droit d’ingérence ? »
Le site indique que les réponses seront publiées sur le site InfoSyrie.fr le 15 septembre 2011.
4) Cet entretien est publié sur le site Internet d’Alain Soral
5) http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Soral

30 août 2011

Révolutions arabes : un dossier en liens permanents !

Les lecteurs fidèles observent régulièrement - mais sans doutes sans y attacher beaucoup d'attention - les libellés en fin d'article. Outils indispensables aux "surfeurs" curieux, ils permettent de naviguer à l'intérieur du blog, en faisant apparaitre la collection complète de publications rattachées par un "tag commun". Mais, chaque information et analyse pouvant être affublée de multiples tags à la fois, la navigation est infinie ... D'autre part, il faut avoir le réflexe d'aller les chercher ce qui n'est pas automatique !

Les liens permanents qui figurent sur la colonne de droite du blog, au contraire, sont visibles automatiquement : ils permettent à chaque visite d'aller consulter des dossiers dont l'intérêt dépasse l'actualité, par définition mouvante. C'est ainsi que j'avais publié il y a quelques années des collections riches et variées sur plusieurs pays (voir les liens "Voyages en Orient) ... Mais les vents de l'Histoire sont passés depuis en bourrasque sur plusieurs d'entre eux, et il était temps de vous offrir un récapitulatif de mes publications 2011 sur ces terres bouleversées par des révolutions : Tunisie, Égypte, Libye, Syrie, vous trouverez dorénavant tous ces articles en allant les retrouver sous le nouveau libellé "Révolutions arabes" !

J.C

Nota de Jean Corcos (ajouté le 15 janvier 2015) :
Une précision ajouté alors que j'achève le "ravalement" des principaux articles du blog. La présentation a évolué depuis cet article de 2011, et les liens permanents "révolutions arabes" sont désormais en colonne de gauche. Par ailleurs, le classement est fait, à la fois par pays et par année. Enfin, le sous chapitre "articles divers" regroupe les articles libellés "Révolutions arabes", et qui ne concernent pas de manière unique un pays donné. 

29 août 2011

Connaissez-vous ce charmant pays (suite) ?



La devinette du mois
- août 2011

Nouvelle devinette, dans la série inaugurée il y a maintenant quelques mois : il s'agit de deviner un pays musulman, d'après l'architecture, typique, de sa capitale ou d'une grande ville.

Soyons sincère, celle-là n'est pas trop facile ... elle l'aurait été, si j'avais publié une photo aérienne avec une vue sur l'immense mosquée qui en est le monument principal. On devine simplement que cette ville comprend peu de grands buildings, et que les paraboles sur les toits ont beaucoup de succès. Ceci explique-t-il cela ? On parle beaucoup de cette capitale cette année, mais chut, j'en ai déjà trop dit !

Comme d'habitude, mails bienvenus à l'adresse du blog : rencontre@noos.fr. Le résultat sera donné avec la prochaine devinette, le mois prochain.

Quand à la devinette précédente, il s'agissait ... de l'Egypte, la photo ayant été prise au Caire, métropole impressionnante et que je n'ai pas encore visitée ! 


J.C

28 août 2011

Pourquoi Israël ne veut pas d'une guerre à Gaza

Batterie anti-missiles "Dôme d'acier"


L’Etat hébreu ne veut pas offrir aujourd'hui ce cadeau à la Syrie et à l'Iran et cherche à éviter une rupture avec l’Égypte de l'après-Moubarak.

Il est 3 heures du matin, dans la nuit de dimanche à lundi, lorsque le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, réunit son cabinet restreint de sécurité. Une réunion d’urgence au cours de laquelle il est décidé de ne pas lancer d’offensive terrestre sur Gaza. En clair: éviter un Plomb durci numéro 2. Depuis l’attentat d’Eilat, ce jeudi, ce sont plus d’une centaine de roquettes qui ont frappé le sud d’Israël. En représailles, l’armée israélienne a bombardé de nombreuses cibles du Hamas, au pouvoir à Gaza. Néanmoins, selon la population gazaouie, la riposte israélienne est restée plutôt mesurée, en comparaison à d’autres incidents du même genre dans le passé. En décidant de ne pas lancer de vaste offensive sur Gaza, Israël prend le risque d’apparaître vulnérable aux yeux de ses ennemis. Alors quelles peuvent être les raisons de cette décision?
D’abord, depuis les attaques de jeudi, les relations entre Israël et l’Egypte sont mises à mal. Il serait quelque peu exagéré de parler de crise diplomatique mais Le Caire a tout de même menacé de rappeler son ambassadeur en Israël. La cause: la mort de cinq policiers égyptiens, lors de raids israéliens, alors que Tsahal pourchassait des assaillants en fuite. Pour l’heure, une enquête, menée conjointement par les deux pays, est en cours pour déterminer les circonstances de cet accident. Le Caire a demandé des excuses officielles, Israël a dit «regretter» la mort de ces policiers.
L’Egypte est le premier pays arabe à avoir signé la paix avec Israël, lors des accords de Camp David en 1978. Sous l’ancien régime égyptien, Israël avait un allié de poids en la personne d’Hosni Moubarak, qui avait apporté un soutien tacite à l’Etat hébreu, lors de l’opération Plomb durci, en décembre 2008 et janvier 2009. Israël avait les mains libres, sans se soucier de réactions hostiles de la part du Caire. Certes, sous l’ancien raïs égyptien, les deux pays entretenaient une paix froide, mais calme depuis 30 ans.
Le nouveau pourvoir en place en Egypte montre un changement de cap dans sa politique envers Israël. «Il y a une incertitude sur les relations entre les deux pays, assure Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l'Université de Tel-Aviv. Le Hamas et le Djihad islamique veulent tester ces relations et traîner Israël dans une situation embarrassante avec Le Caire. Or, Israël ne veut pas d’une dégradation de ses relations avec son voisin égyptien.» En cas d’opération terrestre sur Gaza, l’Etat hébreu risquerait de s’attirer les foudres de l’Egypte. Il préfère donc jouer la carte de l’apaisement avec son allié stratégique dans la région. «On a voulu détruire les relations entre les deux pays», a déclaré Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense.

Le 20 septembre, enjeu essentiel

Au niveau diplomatique, Israël rentre dans une période cruciale. Le 20 septembre prochain, l’Autorité palestinienne demandera l’adhésion d’un Etat palestinien aux Nations Unies. Voici ce qu’a annoncé la radio israélienne, lundi matin: «Le cabinet a pris cette décision pour ne pas déclencher des manifestations de masse en Égypte susceptibles de déstabiliser le régime en place au Caire et de porter atteinte aux intérêts d'Israël à l'étranger à l'approche de la demande palestinienne d'adhésion d'un État palestinien à l'ONU en septembre». En cas de guerre à Gaza, Israël risquerait de donner encore plus de crédits à l’initiative palestinienne et d’anéantir les efforts de Benyamin Nétanyahou. Le Premier ministre israélien essaie d’obtenir le meilleur soutien possible de la communauté internationale pour faire échouer le projet palestinien. «Israël ne veut pas être sur la sellette, analyse Emmanuel Navon, ce qui risquerait de faire échouer son initiative diplomatique.» 

Mains de la Syrie et de l’Iran? 

Une offensive à Gaza risquerait de détourner l’attention de la répression en cours en Syrie. Le journal arabe, Al-Sharq Al-Awsat, basé à Londres, affirme que derrière les attaques d’Eilat, se cache la main du président syrien, Bachar el-Assad. «C’est la stratégie habituelle du régime syrien, constate Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l'Université de Tel-Aviv. Utiliser Israël pour détourner l’attention.» En cas de nouvelle guerre contre le Hamas, tous les regards se tourneraient vers ce petit territoire qui abrite plus d’1 million et demi de personnes. Oubliés les morts en Syrie, Bachar el-Assad se retrouverait les mains libres, et pourrait se faire oublier quelques temps sur les scènes médiatique et internationale. Un scénario qui rappelle ceux de la Naksa (commémoration palestinienne du déclenchement de la guerre des Six-Jours le 5 juin 1967). Le 5 juin dernier, plusieurs centaines de manifestants syriens et palestiniens ont tenté de franchir la ligne de cessez le feu israélo-syrienne, sur le plateau du Golan. L’armée israélienne a alors tiré sur les manifestants, faisant 23 morts selon la Syrie. L’opposition syrienne a accusé le pouvoir en place à Damas d’avoir organisé l’envoi de réfugiés à la frontière avec Israël, afin de faire diversion, de la révolte en Syrie. Le Parti de la réforme syrien, basé à Washington, s’appuyant sur des sources locales, a révélé que les autorités syriennes ont payé 1000 dollars à qui voulait participer à la manifestation à la frontière, et promis 10000 dollars à la famille de quiconque était tué. 
L’Iran serait celui qui tire les ficelles de cette diversion, pour tenter de porter secours à son allié syrien. Téhéran aurait coupé toute aide financière au Hamas, ou du moins, aurait réduit le montant des fonds versés au mouvement islamiste. Le régime des Mollahs reproche au Hamas de ne pas assez soutenir Bachar el-Assad. «C’est une sorte de surenchère islamique, précise Emmanuel Navon. Le Djihad islamique soutenu par l’Iran veut se montrer plus royaliste que le roi. Il n’est pas impossible que la Syrie soit impliquée dans la reprise des tirs de roquettes, et qu’elle se serve du Djihad islamique pour embarrasser le Hamas.»

Un nouveau Moyen-Orient

Une offensive israélienne déclencherait une vague anti-israélienne dans tout le Moyen-Orient, mais aussi à travers le monde. Elle ne ferait que raviver une haine farouche vis-à-vis d’Israël et des juifs, l’antisémitisme resurgirait au grand jour. Lors de l’opération Plomb durci, des manifestations en soutien à Gaza avaient rassemblé des millions de personnes dans près de 100 villes à travers le monde. Israël serait à nouveau délégitimé de toutes parts, notamment dans un Moyen-Orient post révolution. Car les révolutions arabes ont bel et bien modifié le visage de cette région. Et tendent à isoler davantage Israël. Le nouveau gouvernement égyptien est moins conciliant envers l’État hébreu qui observe avec inquiétude les événements en Syrie. La chute de Bachar el-Assad pourrait avoir de graves conséquences sur l’équilibre de la région et sur Israël. Bien que les deux pays soient toujours en guerre, le régime alaouite a maintenu un calme relatif à la frontière israélo-syrienne, depuis la guerre de 1973. Le départ d’Assad laisserait un pouvoir vacant, susceptible d’être récupéré par des éléments plus extrémistes, au détriment d’Israël.
Une opération à Gaza annihilerait tout chance de libérer le soldat franco-israélien Guilad Shalit. Dernièrement, Khaled Mechaal, le chef en exil du bureau politique du Hamas, s’est rendu au Caire sur fond de rumeurs d’une reprise prochaine des négociations pour un échange de prisonniers palestiniens contre le caporal Shalit. Le Premier ministre israélien aurait même lâché du lest concernant l’expulsion à l’étranger de prisonniers palestiniens. Ces derniers pourraient finalement rentrer en Cisjordanie ou à Gaza. Plusieurs sources ont fait état d’un accord imminent, avant que les négociations indirectes via l’Égypte soient interrompues.
Une source proche de Benyamin Nétanyahou a confié que l’accord de cessez-le-feu conclu avec le Hamas était une «décision motivée par la peur d'être entraînée dans un cycle de violence. Ce serait une erreur d'entrer en guerre seulement parce qu'un commando terroriste a commis un acte meurtrier dans le sud.» Reste tout de même l’attitude des groupes armés palestiniens. S’ils maintiennent le calme, il n’y aura pas d’opération israélienne. Dans le cas contraire, toutes les raisons évoquées ci dessus pourraient être vite mises de côté. Au risque d’assister à un déchaînement de violence, pas seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie.

Kristell Bernaud
Slate.fr, 23 août 2011

Nota de Jean Corcos :
Je me réjouis de lire, sous la plume de cette journaliste indépendante résidant à Jérusalem, une analyse recoupant en plusieurs points ce que j'écrivais il y a une semaine. Main probable de l'Iran et de la Syrie, risque à se lancer dans une guerre imposée, nécessité absolue de préserver la paix avec l’Égypte ... autant d'arguments qui incitaient à la prudence ; et alors que je n'ai jamais caché le peu d'estime que j'avais pour le gouvernement actuel de Jérusalem, un minimum d'honnêteté m'oblige à le saluer là-dessus ; d'autant plus que les deux trêves conclues cette semaine ont été aussitôt violées par des organisations islamistes de Gaza, et que la population du Sud du pays a vécu encore des jours d'angoisse. Rendons enfin hommage au système anti-missiles "Bouclier d'acier" (voir photo) dont les deux batteries ont évité un bilan humain et matériel beaucoup plus lourd !

26 août 2011

Je ne jeûnerai pas le Ramadan cette année

En cette année de révolution dans le monde arabe, j’ai décidé de ne pas observer le jeûne rituel du mois de Ramadan et de le faire savoir. Dans la volonté, individuelle et collective, de rupture avec l’ordre établi, tout moyen d’action peut être envisagé.

Partout on se bat, on manifeste, on organise des émeutes, on coupe des routes, on brûle des édifices, on se met en grève, on fait la grève de la faim,… Et bien je vais faire la grève du Ramadan. Je décrète cette fatwa personnelle. Cette année, je ne me soumettrai pas au mimétisme social, au suivisme de la meute, au réflexe pavlovien, au conditionnement alimentaire. Pas de couffin, pas de marché, pas de viande, pas de repas amélioré, pas de sieste prolongée, pas de temps mort, … Je vivrai exactement comme les autres jours. Le Ramadan a toujours symbolisé une certaine forme de régression des sociétés arabo-musulmanes. Le temps, l’économie, le tourisme et l’administration s’arrêtent. On entre en hibernation. Les citoyens se transforment en tubes digestifs, les commerçants en vampires, les garages en pâtisseries ou en fast-food nocturnes, les automobilistes en chauffards… Les gouvernements deviennent des épiceries gérant la farine et la viande.

Sous l’effet de l’hypoglycémie le cerveau s’éteint, c’est l’estomac qui pense. Plus rien n’a d’importance que le repas du soir. On s’enferme le jour et on sort la nuit comme des animaux nocturnes. La saignée financière du Ramadan, où tout devient très cher, impose aux moins aisés de se reconstruire financièrement durant plusieurs mois. Pourquoi perpétuer indéfiniment cette dérive matérialiste d’un jeûne censé être spirituel ? Les conditions matérielles et sociales de la pratique du jeûne se sont considérablement dégradées au fil des années. Une remise en cause s’impose sans tabou religieux. Depuis l’indépendance, quel bénéfice spirituel, ou avancée sociopolitique avons-nous gagné de notre pratique alimentaire du Ramadan? Aucune. Les dépravations de toute sorte se sont aggravées. L’avant ou l’après-Ramadan sont devenus les pires repères de stagnation et d’éternel statu quo… Comme si la Terre s’arrêtait de tourner durant un mois, et qu’il faut tout recommencer.

Six mois après la Révolution du jasmin, des dictateurs s’accrochent toujours à leurs fauteuils après avoir fait perdre aux peuples arabes des décennies de développement, de liberté, d’émancipation, d’ijtihad… Ils ont instrumentalisé à outrance la religion, agissant comme si leur pouvoir était de droit divin, s’offrant durant le mois de Ramadan un pacte de soumission et d’allégeance des peuples.

Ce mois de Ramadan 2011 ne doit pas être un prétexte de trêve dans les révoltes populaires. Pourquoi faire semblant d’être heureux de jeûner avec piété dans ce monde en crise profonde et grave ? Les rebelles libyens vont-ils s’arrêter de combattre. Les syriens de manifester. Les Algériens vont-ils courber l’échine encore plus bas. Le mouvement de rupture doit continuer pour mettre fin aux dictatures et aux déviances politico-religieuses, y compris en chacun de nous. Alors, je ne jeûnerai pas cette année et je reste vigilent.

Saad Lounès
Le Matin (Algérie), 20 juillet 2011

25 août 2011

Jules Lellouche, artiste "tune" oublié

Djerba, toile de Jules Lellouche (1944)

Une toile sur la Toile
- août 2011


Jules Lellouche (1903-1963) nous a quitté, prématurément, il y a près de cinquante ans. Oublié - sauf des rares amateurs d'art connaissant les peintres de Tunisie - il aura pourtant été loué de son vivant : on lira l'article qui lui est consacré sur Wikipedia, sur ce lien. En particulier, cet éloge très fort qu'il reçut alors qu'il était en pleine maturité de sa création, à la fois de paysagiste et de portraitiste : 
« Qu'il peigne la lumière du Sud jouant sur les murs colorés des maisons mal assises ou sur les eaux du port, qu'il peigne un corps de femme dans la pénombre froide d'un atelier, des chameaux dans une ambiance rongée de soleil, qu'il peigne des prostituées écrasées par un lourd destin, la vie sur sa toile circule, tendre, ardente ou misérable, toujours anoblie par la seule magie du trait et du ton. »

Juif tunisien, il témoigne - avec quelques autres - que cette communauté aura donné de grands artistes, en même temps que des grands médecins, avocats, écrivains et autres intellectuels, alors que la mémoire collective retient plus volontiers les caricatures de "La vérité si je mens". Il prouve aussi combien cette communauté avait aimé sa terre natale, comme il sut l'immortaliser sur des toiles de peinture.

J.C

24 août 2011

La chute de Kadhafi, un éditorial de Richard Prasquier


Parmi les 193 États qui composent aujourd’hui les Nations Unies, les démocraties sont une petite minorité. Quoi qu’on pense des motifs allégués (efficacité économique ou  traditions culturelles) pour justifier la forme « autoritaire » que prennent certains gouvernements, il faut constater que  parmi les dictateurs on trouve un zoo humain effrayant: psychopathes mégalomanes, kleptomanes, incompétents absolus et tueurs de masses. Chez certains, le « métier » grâce à ses flatteurs stimule l’histrionisme : Caligula et Néron en leur temps, Bokassa et Idi Amin Dada plus près de nous.

Mouammar Kadhafi est l’exemple type de cette pathologie du pouvoir. Nous devons saluer avec enthousiasme sa mise hors d’état de nuire, quoi qu’il advienne du régime qui lui succédera. Nous devons nous sentir  fiers que la France, et le Président de la République en particulier, ait été à l’origine de la décision difficile de porter la guerre contre le dictateur libyen, évitant probablement un bain de sang et les ultérieures ruminations accablées et fatalistes de ceux qui auraient prétendu qu’il n’y avait malheureusement rien à faire pour l’éviter.

Qu’est-ce que l’histoire retiendra de ce clown, psychopathe grave, connu comme tel par le monde médical, responsable de dizaines de milliers d’assassinats et de tortures, voleur de dizaines de milliards de dollars terroriste international avéré (Lockerbee, UTA ….), ignare économique qui n’a rien su développer d’utile avec le pactole pétrolier qui, par hasard, avait fait de son pays le plus riche d’Afrique ?

Elle se demandera peut-être pourquoi il a obtenu tous les honneurs internationaux. Aux Nations Unies, en 2003 la représentante libyenne est élue à la présidence de la Commission des Droits de l’Homme, en 2009, le libyen Ali Treki à la Présidence de l’Assemblée Générale, pendant que son pays devient membre du Conseil de Sécurité. En 2010, autant dire hier, la Libye est élue au Conseil des Droits de l’Homme et quelques mois plus tard elle reçoit de la part des « experts » de ce Conseil des éloges sur sa gestion des Droits de l’Homme, alors que dans la même séance, les USA sont condamnés ! L’organisation UN Watch a su porter la voix de la morale dans l’enceinte onusienne à Genève sans aucun appui de la direction du Conseil. Or au printemps 2011, celui-ci a dû se résoudre à exclure la Libye en catimini …….

En février 2009, Kadhafi était élu Président de l’Union africaine (54 membres) et demandait à être appelé "Roi des rois traditionnels d'Afrique"…… Les migrants africains parqués comme des esclaves dont la Libye se sert comme instrument de chantage démographique envers l’Europe avaient dû apprécier….

On rappellera les humiliations moralement graves que Kadhafi a infligées à différents gouvernements européens et auxquelles ils n’ont pas su répondre. Il en est ainsi de la Suisse dont un représentant célèbre, Jean Ziegler, haut fonctionnaire à l’ONU, militant tiers-mondiste acharné, fut à l’origine d’une des grandes mystifications de notre époque, le Prix des Droits de l’Homme Mouammar Kadhafi. Castro, Farrakhan, Garaudy, Mahathir, Ortega et Chavez furent, entre autres, ses glorieux récipiendaires : ils étaient contre les Etats Unis et contre Israël, et cela, comme on le sait, est une garantie suffisante.

Certains des personnages qui ont conduit la rébellion contre Kadhafi ont été ses collaborateurs proches. On peut douter qu’ils soient devenus des modérés. Le célèbre Commandant Jalloud, enfui in extremis de Tripoli, Premier Ministre de Libye vers 1975 quand Jacques Chirac l’était en France, cherchait à détruire  Israël par un bombardement nucléaire. Bien des islamistes, aussi, sont infiltrés dans la coalition.

Cela n’empêche pas de saluer la chute d’un régime qui, au lieu de lui faire honte, a été maintes fois honoré par l’ONU, l’instance représentative de l’humanité. L’ONU toujours complaisante envers les dictateurs fous, mais toujours prompte à condamner Israël …..

Richard Prasquier,
Président du CRIF.

22 août 2011

C'était au temps où la France armait Kadhafi ...

Mouamar el Kadhafi et Georges Pompidou


Je ne sais pas, à l'heure où je tape ces lignes, quel est ou quel sera le sort de Kadhafi : restera-t-il terré pendant des longs mois avant d'être débusqué "comme un rat" - expression qui ne lui a pas porté chance à propos du peuple en révolte ? Mourra-t-il les armes à la main ? Se suicidera-t-il comme Hitler dans son bunker ? Ou alors, plus rusé que fou, a-t-il déjà pris la poudre d'escampette pour se réfugier en Algérie, pays resté si amical à son égard pratiquement jusqu'au bout - j'y reviendrai peut-être dans un prochain article.

"Vae victis", malheur aux vaincus, il n'y a plus guère que son ami Chavez qui lui aura témoigné un soutien officiel jusqu'au bout ! Et nous, Français, avons-nous la conscience si tranquille ? Il est de bon ton, alors que la majorité de l'opinion publique déteste notre Président, de rappeler l'accueil que fit Sarkozy à Kadhafi, en décembre 2007 : premier faux-pas diplomatique, immortalisé par des photos qui circulent en boucle, et je ne peux pas dire que cela m'ait réjoui à l'époque - voir en libellé. Mais un minimum d'honnêteté intellectuelle devrait souligner, aussi, la part déterminante que prit la France du même Sarkozy à sauver in extremis les rebelles en mars dernier, en faisant passer puis mettre très vite en œuvre la résolution du Conseil de Sécurité autorisant la décisive intervention aérienne de l'OTAN.  

Un petit article ne suffirait pas à résumer la longue et tortueuse histoire des relations franco-libyennes, qui connut ses phases de grande tension avec l'attentat du DC-10 d'UTA ou le conflit tchadien, et ses phases de retrouvailles, intérêts pétroliers et commerciaux oblige ... Mais une étrange pudeur, une complicité du silence fait oublier dans nos grands médias les tout débuts de nos relations avec Kadhafi, à l'époque où il était un tout jeune et "bouillant colonel" comme le désignaient nos journalistes - expression creuse et non critique qui fut utilisée jusqu'à plus soif. Cette relation, au début secrète puis apparue au grand jour au début de 1970, Georges Pompidou étant Président de la République et Jacques Chaban-Delmas Premier Ministre, fut marquée dès le début par un contrat formidable : on vendit en grand nombre (110 appareils) des "Mirage" au nouveau régime, premier contrat d'armement d'importance avec un pays arabe, et ce trois ans à peine après qu'Israël ait fait la promotion publicitaire de cet avion pendant la Guerre des Six Jours, et alors même que l’État juif subissait un embargo sur les armes. D'emblée, le successeur de De Gaulle à l’Élysée, celui-là même qui se refusait à tout contact avec des dirigeants israéliens (Golda Méir, de passage à Paris pour une réunion de l'Internationale Socialiste n'eut même pas droit à la poignée de mains d'un Secrétaire d’État), recevait, tout sourire, celui qui allait régner en despote pendant 42 ans ; et se comporter en voyou intégral, moins sanguinaire que Saddam Hussein, certes, mais aussi provocateur et déstabilisant sur la scène internationale. Cet épisode, et la réception de Kadhafi en col roulé par un Pompidou content de lui (voir photo), je ne les ai pas oubliés même si à l'époque je n'avais même pas 20 ans. Vincent Nouzille, journaliste et écrivain, a écrit sur son blog un article qui raconte en détails cet épisode honteux de notre diplomatie, et je vous en donne le lien ici.

Chirac eut ensuite comme ami Saddam, épisode déjà évoqué sur mon blog à propos de sa "politique arabe"   (voir ici), puis Giscard hébergea Khomeiny : cela leur a été reproché, en son temps. Georges Pompidou mourut jeune et trop tôt pour voir le résultat désastreux de cette diplomatie. Mais il bénéficie, dans la mémoire collective française, d'une nostalgie et d'une admiration qui me hérissent toujours, et encore plus en cette année où l'on célèbre son centenaire : il était donc encore plus nécessaire de rappeler cet épisode honteux.

Jean Corcos

Une interview prémonitoire de Bernard - Henri Levy : pourquoi la guerre de Libye est le contraire de la guerre d’Irak

Bernard-Henri Levy


Paru dans le quotidien Le Parisien le dimanche 7 août 2011.
Bernard-Henri Lévy en Libye © Marc Roussel

Introduction :
Cruauté du Web qui garde trace de tout ... il y a seulement quinze jours, il était de bon ton de critiquer l'intervention de l'OTAN en Libye, de dire que cette affaire finirait mal et que le colonel Kadhafi allait finalement rester encore longtemps en place. Deux semaines après, les rebelles ont remporté des victoires décisives et les combats ont fini par gagner Tripoli : BHL l'avait prévu, et c'est un plaisir de relire son interview du "Parisien" à l'occasion ! 
J.C 

Près de cinq mois après le début de la guerre en Libye, le colonel Kadhafi paraît toujours solidement en place. La France a-t-elle eu tort de se lancer dans cette aventure ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Solidement, vous trouvez ? Il n’a plus d’aviation.
Plus d’armes lourdes. Il vit terré dans ses bunkers. Peut-être n’est-il même plus à Tripoli… C’est ce que disait, peu avant son assassinat, le chef militaire de la rébellion, Abdel Fatah Younes : il pensait que Kadhafi était à Traghan, dans le Fezzan, au fond d’une de ses résidences souterraines. Moi, je ne doute jamais. Car Kadhafi va tomber. Le monde sera débarrassé ce jour-là d’un de ses pires tyrans. Et c’est la France qui aura été à l’origine de cette chute et, si je puis dire, de cette antiguerre d’Irak menée à bien. Je ne vois là que des raisons de me réjouir. Je parle d’anti-guerre d’Irak parce que, cette fois, il n’y a pas de troupes au sol. La légalité internationale. Un mandat de fait de la Ligue arabe. L’existence même, enfin, du Conseil national de transition (CNT), c’est-à-dire d’une instance de légitimité alternative qui fit défaut en Irak.

Le général Younès, justement, est mort dans des circonstances obscures à Benghazi. Cet épisode n’a-t-il pas révélé les divisions au sein de la rébellion ?

Il a surtout révélé qu’il ne restait qu’une arme à Kadhafi, l’argent, et qu’il était encore capable, avec cet argent, de payer une bande de repris de justice ou d’islamistes, ou de n’importe quoi d’autre pour faire exécuter son ennemi numéro un. Il y a peut-être des divisions au CNT, mais pas plus que dans n’importe quel autre mouvement de résistance. Prenez la résistance française, elle était divisée entre droite et gauche, antigaullistes et gaullistes, maurrassiens et républicains. Tout le spectre de la nation y était représenté et c’est, toutes proportions gardées, la même chose en Libye.

Younès était à Paris le 14 avril pour rencontrer Nicolas Sarkozy…

Oui. Et c’est même cette nuit-là qu’est née l’idée d’ouvrir un deuxième front au sud de Tripoli en envoyant des armes dans les montagnes du djebel Nefousa. Car Younès, contrairement à ce qu’on a écrit, était aussi un excellent stratège.

Les officiers insurgés de Misrata réclament, eux aussi, des armes à la France. Où en est cette demande ?

Disons que le président français semble avoir avalisé cette stratégie de prise en tenaille de Tripoli à partir des deux fronts : le djebel Nafousa au sud et Misrata à l’est. Ce sont les deux endroits, en Libye libre, où l’on trouve des combattants à la fois déterminés, aguerris et, forts des succès déjà engrangés, décidés à pousser l’avantage.

La guerre côute cher à la France, environ 1,2 M€ de surcoût chaque jour pour le budget de la défense. Cela en vaut-il la peine ?

Ce qui coûte cher, c’est le temps. Et s’il faut du temps, ce n’est pas, comme on le dit partout de manière obscène, parce que Kadhafi « résiste », mais parce que tout est fait pour qu’il y ait le moins de victimes possible et ce, côté français autant, naturellement, que côté alliés ou libyen. Ce scrupule, oui, vaut la peine.

La solution n’est-elle pas avant tout politique ?

C’est quoi une solution politique ? Si c’est permettre à Kadhafi de s’accrocher à son pouvoir pour reconstituer ses arsenaux et faire couler les rivières de sang qu’il a promises, il se trouve que le CNT, et donc les Libyens, ne le veulent pas. On ne peut pas à la fois redouter le retour des réflexes coloniaux et prétendre savoir mieux que les Libyens ce qui est bon pour la Libye. Bien sûr, il y a la négociation. Elle est en cours à l’heure où nous parlons entre mes amis du CNT et des hommes d’Etat de Tripoli qui n’ont pas de sang sur les mains. Mais tous s’accordent sur un préalable : le départ de Kadhafi.

Les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Alain Juppé et Gérard Longuet, détestent quand vous faites de la diplomatie parallèle. Le comprenez-vous ?

Non car je ne vois pas ce qu’ils appellent « diplomatie parallèle ». Je suis allé en Libye. J’ai enquêté sur les trois fronts de cette guerre. J’ai noué, je crois, des relations de confiance avec le CNT. Et cette expérience, j’essaie d’en faire profiter un pays, le mien, qui est engagé, je le répète, dans une aventure politique unique, sans précédent.
Vous dites que vous ne voterez pas Sarkozy en 2012, mais vous êtes souvent dans son bureau…
J’ai dénoncé sa politique sur les Roms, sur les questions d’immigration, sur tant d’autres choses, mais je suis bien obligé d’admettre qu’il a fait, dans cette affaire libyenne, une chose qu’aucun autre président n’avait jamais faite avant lui : il a donné corps à cette idée d’ingérence humanitaire, de protection des civils, que nous sommes quelques-uns à défendre depuis des décennies. Il l’a fait tout de suite, alors que, pour la Bosnie, on a laissé le massacre perdurer pendant quatre ans. Et il s’est opposé pour cela à l’une des idéologies les mieux enracinées, à droite comme à gauche, dans notre paysage politique : ce « souverainisme » qui consiste, en gros, à dire : « Les tyrans peuvent commettre tous les forfaits qu’ils veulent, mais pourvu que ce soit à l’intérieur de leurs frontières. »

Pourquoi la communauté internationale s’occupe-t-elle de la Libye et pas de la Syrie, alors que les morts se comptent déjà par centaines dans le pays ?

Il n’y a aucun besoin de sortir la grosse artillerie de la paranoïa conspirationniste. On ne peut juste pas tout faire à la fois et Bachar al-Assad a eu l’idée d’entrer dans son rôle de criminel de masse trois semaines après Kadhafi. Sur la Libye, Sarkozy a imposé, à la hussarde, sa volonté au Conseil de sécurité et, en particulier, aux Russes et aux Chinois. Il n’est pas forcément évident de réussir deux fois à trois mois d’intervalle le même kriegspiel diplomatique, le même effet de surprise.

N’y a-t-il tout de même pas deux poids, deux mesures ?

Non. D’autant que les choses sont liées. Attendez que Kadhafi tombe, vous verrez l’effet de souffle dans la région. Il y aura un « précédent libyen », une « jurisprudence Kadhafi ». Pour secourir les Syriens, il faut gagner en Libye.

Propos recueillis par Frédéric Gerschel
Le Parisien, 7 août 2011

21 août 2011

Gaza : une nouvelle guerre ? Cinq paramètres et quelques hypothèses


Décidément, je n'aurais guère eu de chance avec mon retour programmé sur le blog ... Je vous annonçais, sur fond de plage enchanteresse, une pause jusqu'au 23 août. La situation devenant de plus en plus chaotique en Syrie, j'avais décidé il y a deux semaines de publier une "quinzaine syrienne" pour vous donner les derniers développements de l'actualité pour ce pays. Or, hélas, c'est vers Israël que tous les regards se tournent maintenant - hélas, car on a l'impression que les choses sont en train de déraper et qu'une vraie guerre peut éclater après le sanglant raid terroriste près d'Eilat - les huit tués de jeudi dernier étant alors, comme la dizaine de soldats tués à la frontière du Liban en juillet 2006, les premiers d'un conflit inattendu débutant au cœur de l'été.
Un blog n'est pas un journal, je n'ai pas les loisirs et les moyens d'un journaliste professionnel - cela je le répète asse souvent : vous trouverez donc, par tous les sites d'information habituels, les dernières nouvelles sur une situation qui restera certainement troublée pendant les prochains jours ; je ne reviendrai donc sur cette situation que pour "le jour d'après", ou avant bien sûr en cas de développements dramatiques. Mais je tenais à vous faire partager, dès ce dimanche, quelques réflexions pour éclairer l'actualité. Je n'ai ni les informations du Mossad, ni la justesse d'analyse d'un géo politologue chevronné ... mais peut-être un peu de recul et de bon sens, pour au moins discerner les paramètres de la redoutable équation qui attend Israël !

1. Le paramètre syrien

Qui peut prétendre que les évènements en Syrie n'ont rien à voir avec ce qui vient d'éclater à la frontière Sud ? Bashar al-Assad se sent maintenant acculé, alors que les grandes puissances occidentales - USA, France, Royaume Uni, Allemagne - appellent clairement à son départ, et que le monde arabe a pris ses distances. Une manœuvre de diversion est toujours possible, or le Hamas, toujours hébergé à Damas, reste son "obligé". Le site "mediarabe.info", en lien permanent, note que la région risque d'être mise "à feu et à sang" par les services secrets syriens qui sont redoutables, et il fait le rapprochement avec le retour de la violence en Turquie et en Irak (lire ici). Il s'agirait donc de provoquer une guerre de diversion pour relâcher la pression et ressouder le peuple syrien autour de son leader : un piège, donc, où Israël aurait tort de tomber !

2. Le paramètre libanais

Le même site nous révèle que le Hezbollah s'est aussi réjoui de l'attentat sanglant de jeudi, ce qui n'est guère étonnant. Or la milice chiite, qui reste l'alliée du régime syrien, a en plus des inquiétudes spécifiques : l'acte d'accusation du "Tribunal pour le Liban" de l'ONU, a officiellement désigné quatre de ses responsables comme suspects de l'assassinat de Rafic Hariri ; la tension monte, à la fois à l'intérieur du pays où l'ex-Premier Ministre et fils du défunt lui demande maintenant des comptes, et à l'extérieur, où la Syrie semble entrer dans une ère de chaos ... Ses liens de coopérations avec le Hamas, autre organisation islamiste radicale vouée à la destruction de l'état juif, ne datent pas d'hier et l'excellente formation du commando qui a semé la terreur près d'Eilat porte sa marque, comme l'expliquent des commentateurs israéliens : mais le timing de l'attaque s'expliquerait bien.

3. Le paramètre égyptien

C'est le plus redoutable pour Israël, car c'est le maintien de la paix avec l’Égypte, colonne vertébrale de sa sécurité, qui est en jeu depuis quelques jours. J'ai craint, comme beaucoup, le basculement de ce grand pays dans le giron de l'islam radical après la chute de Moubarak, despote haï par son peuple, qui n'avait guère fait avancer les relations entre les deux peuples, mais qui avait au moins garanti un minimum de stabilité sur la frontière Sud. A lire certains commentaires sur les forums de la presse juive, ou à entendre certains auditeurs comme sur celui de nos confrères de Radio Shalom, je me demande si certains - qui disent tranquillement "qu'il n'y qu'à réoccuper le Sinaï" - comprennent bien ce que serait une guerre avec un pays de 70 millions d'habitants, et où économiquement ou diplomatiquement Israël risquerait de tout perdre. Les messages reçus du Caire ce week-end peuvent donner des arguments aux optimistes et aux pessimistes : les premiers noteront que les Égyptiens ont accepté de renforcer leurs patrouilles dans le Sinaï, qu'ils ont été les victimes des mêmes terroristes islamistes il y a quelques jours - l'attaque sanglante contre les quartiers généraux de la police à El Arish - et que les militaires, encore au pouvoir, ont tout intérêt eux aussi à éviter un dérapage de la situation ; les seconds relèveront l'incident de jeudi - où trois policiers égyptiens ont été les victimes de tirs croisés de l'armée avec les terroristes juste à la frontière, incident qui a suscité une manifestation haineuse vendredi matin et surtout, la menace de rappeler l'ambassadeur à Tel Aviv ; ils noteront aussi que le pouvoir égyptien craint les Frères Musulmans, dont le Hamas est une succursale ...

4. Le paramètre militaire

Il est simple à comprendre : les ennemis mortels directs d'Israël - Hezbollah et Hamas - ne sont pas des incultes et ils savent aller lire l'information. Israël dit et redit que son "bouclier anti-missiles" sera pleinement opérationnel vers 2015, pourquoi donc attendre cette date ? C'est maintenant que l'on peut le "saigner à blanc" par des bombardements continus, et même si deux batteries "Iron Dome" sont en action près de la frontière de Gaza ( à Ashkelon, et plus en profondeur à Beersheba), cela ne suffira  pas si les "Grads" et "Kassams" tombent par centaines : la preuve, il y a déjà eu des coups au but. Le conflit peut donc durer longtemps, à moins d'une intervention massive comme lors de la guerre précédente de l'hiver 2009 ... qui n'a pas suffi à chasser le Hamas du pouvoir ! Ce paramètre milite donc pour une vraie guerre, si ce n'est tout de suite, en tout cas dans les mois qui viennent.

5. Le paramètre palestinien

Ce serait bien le seul qui, paradoxalement, irait dans le sens d'un apaisement sur le terrain ! En effet, l'Autorité Palestinienne préparait une grande offensive médiatique et diplomatique, avec son dépôt de candidature à l'ONU pour le 20 septembre. Une guerre à Gaza, surtout à la suite d'une agression caractérisée "sur les lignes de 1967" (comme cela a été le cas près d'Eilat, les terroristes ayant opéré à partir d'un pays en paix avec Israël), rendrait hors de saison les pressions internationales ; surtout que, et comme la fort bien remarqué Avi Dichter, l'ancien ministre de la sécurité publique, en se taisant face à l'agression terroriste du 18 août Mahmoud Abbas a montré "qu'il ne méritait pas de diriger un état" (lire ici sur le site Ynet.news) ... Conclusion : même si ses moyens de pression sont quasi inexistants vis à vis du Hamas, l'A.P ne fera rien pour envenimer les choses dans les prochaines semaines.

J.C

19 août 2011

Bashar al-Assad et son ombre ...


Le sourire du mois
- août 2011


Sans commentaires ... cet excellent dessin de Vadot est tiré de "Courrier International". Et je l'ai découvert  sur un non moins excellent blog consacré aux dessins de presse :
http://stripsjournal.canalblog.com/

J.C

P.S :
J'achève avec ce "post" la quinzaine syrienne, commencée à mon retour de vacances. Bien entendu, il est impossible d'ignorer la terrible actualité au Sud d'Israël, avec le retour sanglant du terrorisme et les risques de nouvelle guerre à Gaza ... j'y reviendrai dans un prochain article dimanche prochain, qui essaiera de prendre un peu de recul sur l'actualité !

18 août 2011

L'Irak est coincé entre l'Iran et le monde arabe, par Zvi Bar'el


La traduction originale
- août 2011

Introduction
Je publie aujourd'hui un article que les lecteurs assidus de la blogosphère francophone ne trouveront pas facilement : il s'agit de la traduction, par mes soins, d'un article de l'un des meilleurs orientalistes israéliens, Zvi Bar'el, qui est un chroniqueur régulier du quotidien "Haaretz". Il y sera surtout question de l'Irak, mais comme conséquence inattendue de la révolution en Syrie puisque l'Iran risque d'y assoir d'avantage encore son "partenariat" après la perte attendue de son seul allié arabe : une analyse aussi originale qu'inquiétante ... et qui intéresse directement Israël !
J.C

Avec la Syrie dans la tourmente, Téhéran cherche un nouveau partenaire stratégique. Mais la Turquie s'y intéresse aussi

Il fait chaud à Bagdad. Cette semaine, le thermomètre atteint 46 degrés Celsius, mais cela a été un grand soulagement après les 51 degrés enregistrés la semaine dernière. Il fait aussi chaud dans l'arène politique. Le pays avait 46 ministres, jusqu'à ce que le Parlement décide d'annuler 17 portefeuilles fonctionnant à peine.

Le plus grand désaccord porte sur l'autorité du Conseil de la politique nationale, qui sera dirigé par Iyad Allaoui. On s'attend à ce qu'il vienne éroder le pouvoir du Premier Ministre.

Non pas que les citoyens de l'Irak soient particulièrement intéressés,  quand ils ont à vivre sans électricité pendant les heures les plus chaudes de la journée. Leur climatiseurs arrêtent de fonctionner et la nourriture dans leur réfrigérateur cuit lentement.

Alors que le gouvernement prolonge l'aide financière aux propriétaires de générateurs privés, à condition qu'ils fournissent 12 heures d'électricité par jour, l'argent n'est pas encore arrivé et il n'est pas clair quand il le sera. Des nouvelles centrales électriques ont été retardées. Les accords que le ministre de l'électricité Ra'ad Shalal a signés avec deux entreprises, une allemande et une canadienne, ont été annulés par le Premier ministre Nouri al-Maliki, qui a viré le ministre. Il semble que le sociétés n'existaient que sur le papier.

L'Irak, qui a disparu du radar des médias internationaux en raison des soulèvements dans les pays arabes, risque probablement de devenir le point chaud de la politique régionale - et bientôt. Tandis que le régime de Bashar el-Assad se bat pour sa survie en Syrie, l'Iran va probablement chercher une alternative stratégique dans le pays que les États-Unis vont quitter d'ici la fin de l'année. "L'occupation de l'Irak par les États-Unis n'a apporté que de bonnes choses pour l'Iran", a déclaré le vice-président irakien Tareq al-Hashemi cette semaine. "L'Iran est devenu plus influent qu'il ne l'avais jamais rêvé."

L'Irak est le troisième partenaire commercial de l'Iran, après la Chine et les Émirats arabes unis, 8 milliards de dollars par an d'échanges, et en croissance régulière. Le mois dernier, l'Iran a signé un contrat pour la construction d'un pipeline de gaz de 2500 km de long, qui traversera l'Irak et reliera l'Iran à la Syrie. L'Iran a des représentants diplomatiques dans les grandes villes de l'Irak et finance des projets civils dans le pays, sans parler de son engagement politique.

"L'Irak est un pays souverain et ne sera subordonné à aucun autre État," a dit Al-Hashemi, mais il admet que l'Iran dispose d'une force d'influence terrifiante sur la politique irakienne. Par exemple, depuis mars, la pression iranienne a empêché l'Irak de condamner la répression brutale des manifestations de la Syrie. Il a demandé que la Syrie "obtienne un dialogue avec l'opposition», et juste la semaine dernière, il a appelé les deux parties - le gouvernement syrien et les «bandes armées» (comme le régime syrien appelle l'opposition) - à s'abstenir de se répandre du sang. En revanche, les chiites irakiens, avec l'encouragement iranien, se sont mis à manifester contre l'implication militaire de l'Arabie Saoudite à Bahreïn.

Des intérêts autour d'un gazoduc

L'Irak est pris en tenaille entre la dépendance à l'Iran et son désir de faire partie du monde arabe. Le futur gazoduc est une offre que Irak ne pouvait pas refuser, même si elle est susceptible de compliquer les choses avec ses citoyens sunnites, qui s'inquiètent de l'influence excessive de l'Iran. Des représentants sunnites des zones que le pipeline traversera, ont déclaré à des journalistes étrangers qu' ils ne permettront pas que le projet soit réalisé et que le gazoduc sera saboté. Ces attentats, comme le craint l' Irak, sont susceptibles de pousser l'Iran à demander de placer ses propres forces de sécurité là-bas et apporter ainsi une présence iranienne sur le territoire irakien.

L'Irak s'inquiète du rejaillissement que la bataille en Syrie pourrait avoir sur son territoire, et a creusé une tranchée de trois mètres de profondeur, et 45 km de longueur pour arrêter les gens et les véhicules en provenance de Syrie. Il n'a pas peur des réfugiés, mais d'autres facteurs susceptibles de traverser l' Irak, si et quand le régime syrien s'écroulera, ou si l'armée syrienne s'arrête de patrouiller à la frontière.

Pour l'instant, seuls environ 7.500 soldats font la police le long des 1.100 kilomètres de frontière. Dans le même temps, l'Iran exige que l'Irak aide financièrement le régime syrien, afin d'éviter son effondrement économique.

L'Iran a un puissant rival économique avec la Turquie, dont les échanges avec l'Irak s'élèvent à 11 milliards de dollars par an. La concurrence pour le marché irakien a donné aux deux pays une bonne raison de signer des accords entre eux et avec l'Irak. Le mois dernier, les trois ont convenu conjointement d'établir une banque avec un investissement de 200 millions de dollars, et l'Iran et la Turquie ont annoncé leur intention d'accroître les échanges entre eux jusqu'à 30 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.

Lorsque cet accord a été signé, la Turquie était encore sûr qu'elle réussirait à convaincre Assad de mettre en œuvre des réformes, et d'apporter le calme pour le pays. Pendant ce temps, les relations entre la Turquie et la Syrie se sont détériorées, et la Turquie a commencé à se distancer d'Assad et à haussé le ton contre Téhéran, alors que l'Iran l'a accusé d'être «un sous-traitant américain".

Les intérêts économiques de la Turquie en Iran sont trop forts pour détruire leurs relations, mais l'arène de leur lutte est susceptible de se déplacer à l'Irak, qui dépend de chacun d'eux. La Turquie a pris une décision tactique pour s'opposer à Assad, la question est qu'est-ce que l'Iran fera ? Est-ce que ses intérêts politiques et économiques en Irak le forceront à abandonner Assad et à accroître son contrôle sur l'Irak, tout en conservant de bonnes relations avec la Turquie, ou est-ce que l'idéologie et le souci de protéger Hezbollah vont croitre ?

Zvi Bar'el
Haaretz, 17 août 2011

Traduction Jean Corcos

17 août 2011

Faut-il douter des chiffres de la révolte syrienne ?

Manifestation contre le régime syrien à Hama,
29 juillet 2011 (photo Reuters)


La Syrie étant fermée aux journalistes étrangers, la société civile est la principale source d'information sur la révolte populaire contre le régime de Bachar Al-Assad. Ce qui pose des questions sur l'exactitude des chiffres qu'elle diffuse.
L'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) est l'ONG la plus citée par les agences occidentales. C'est elle qui a recensé pas moins de 1,2 million de manifestants à Hama, au centre du pays, et à Deir ez-Zor, dans l'Est, lors de la mobilisation massive du 22 juillet. C'est elle aussi qui a décompté plus de 1 600 victimes civiles et 3 000 disparus depuis le début du soulèvement, à la mi-mars.

PEU DE DOUTES SUR LE NOMBRE DE MORTS

Le dirigeant de l'OSDH, Rami Abdul Rahmane, est un Syrien installé depuis dix ans à Londres, d'où il centralise et diffuse chiffres et nouvelles. Dans un entretien au Point, il a expliqué ces dernières semaines comment il compte les victimes. Son réseau, qui compte deux cents Syriens, lui communique les chiffres des registres d'admission dans les hôpitaux et les témoignages de militants sur place. Les échanges se font via Facebook, Twitter, Skype ou par téléphones utilisant des numéros masqués. Les membres du réseau ne se connaissent pas. C'est une question de sécurité.
D'après l'ancien diplomate Ignace Leverrier, auteur du blog du Monde.fr Un œil sur la Syrie, l'OSDH est une source "fiable" pour le décompte des morts et personnes disparues : "Pour la plupart, les ONG disposent de leurs noms." Il cite comme autre source digne de confiance les Syrian revolution rews round-ups, bilans quotidiens diffusés par l'activiste Ausama Monajed (voir ici son compte Twitter), lui aussi établi à Londres.

DES DOUTES SUR LES BILANS CHIFFRÉS DES MANIFESTATIONS

Mais l'OSDH compte de nombreux détracteurs. Son dirigeant, qui se déclare "indépendant", est accusé d'œuvrer pour les Frères musulmans. Il est aussi décrié par le très actif site Infosyrie.fr, dont les "spécialistes de géopolitique et du Proche-Orient" entendent "publier un point de vue alternatif à l'unanimisme en vigueur dans la presse occidentale. Sans pour autant tomber dans un soutien inconditionnel au régime en place". Ce site met notamment en doute les bilans chiffrés de l'OSDH : il affirme ainsi que le 22 juillet, le nombre de manifestants recensés dépassait celui de la population totale des villes citées.
Pierre Piccinin, un professeur d'histoire et de sciences politiques à Bruxelles, qui dit s'être rendu sur place ces dernières semaines, emploie le même argument. "Quelle ne fut pas ma surprise de lire la dépêche de l'AFP, qui annonçait un million de manifestants à travers la Syrie ce 15 juillet (...), dont 500 000 à Hama. À Hama, ils n'étaient, en réalité, pas 10 000. Cette "information" est d'autant plus absurde que la ville de Hama ne compte que 370 000 habitants", s'étonne-t-il.
Mais la comparaison avec le nombre d'habitants paraît difficile : la population de Hama oscille entre 280 000 et... 1,5 million d'habitants, selon les sources. Thomas Pierret, chargé de cours en islam contemporain à l'université d'Édimbourg, dénonce carrément, dans la Libre Belgique, sa "totale méconnaissance" du pays.
Dans cette guerre des chiffres, l'ancien diplomate Ignace Leverrier relève, malicieux, "que les problèmes de comptage ne sont pas spécifiques à la Syrie. En France aussi, syndicats et police se livrent à ce jeu". Il souligne aussi que de nombreux manifestants venus des faubourgs et de la campagne avoisinante viennent gonfler les cortèges des grandes villes. Et que la mobilisation sur le terrain a été suffisante pour contraindre Bachar Al-Assad à faire des concessions, en promettant un dialogue national et une ouverture au multipartisme.

PREUVES PAR L'IMAGE

"Les chiffres sont invérifiables, c'est vrai", admet le journaliste Julien Pain, responsable du réseau des Observateurs pour la chaîne télévisée France 24 et son site. Mais les dizaines de vidéos en provenance de Syrie qu'il visualise chaque jour ne lui laissent aucun doute sur l'importance des événements.
"Les manifestants s'organisent pour restituer au mieux ce qui se passe dans les cortèges. Ils les filment de dos pour ne pas montrer les visages, ils captent les violences de la répression et surtout, ils montent sur les toits pour tourner des plans larges qui montrent la foule", explique-t-il. "Évidemment, les manifestants ont tout intérêt à gonfler les chiffres. Entre eux et le régime se joue une vraie guerre de communication. Mais l'ampleur du mouvement, et les violences de la répression sont indéniables."
Pendant ce temps, l'agence officielle syrienne Sana annonce des meurtres de policiers ou de militaires et des sabotages multiples qu'elle attribue à des bandes "subversives" ou "terroristes". Elle s'est aussi empressée de relayer le témoignage (en anglais) du professeur belge Pierre Piccinin. Et pour justifier la répression, la télévision gouvernementale diffuse des images qui montreraient des manifestants armés et agressifs.

Donald Walther
Le Monde, 4 août 2011

 Nota de Jean Corcos :
L'auteur de cet article parle en termes fort diplomatiques du site "Infosyrie.fr", qui fait en fait du lobbying grossier en faveur du régime de Damas. Sans surprises on notera que certaines de leurs publications sont reprises par les sites et blogs militants de l'antisionisme radical, et en particulier celui de Michel Collon (adresse : http://www.michelcollon.info/), auteur d'un ouvrage au vitriol sur Israël !