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07 septembre 2011

"Pour mettre fin à la crise diplomatique avec la Turquie, Israël doit s'excuser" : un éditorialiste du Haaretz défend une position non orthodoxe

La traduction originale

Introduction :
C'est une approche "à contre-courant" et que vous n'avez guère de chance de lire dans la blogosphère juive francophone  ; elle est écrite sous la plume d'un orientaliste bien informé de la presse israélienne, et dont je trouve souvent l'approche intéressante. Je verse donc cette pièce au difficile dossier des relations Israël - Turquie, avec cependant un "bémol" : Zvi Bar'el résume ce qu'exigeait Erdogan à deux points - des excuses pour l'affaire du Mavi Marmara, et des indemnités pour les victimes (cette exigence étant acceptée par le gouvernement israélien, mais il n'en dit mot) : mais en fait il y a une autre exigence, celle là concernant directement la sécurité d'Israël et dont il ne parle pas, celle de la levée du blocus maritime de Gaza ...blocus jugée légal par la commission d'enquête de l'ONU !
J.C

Depuis de nombreux mois, Joseph Ciechanover et Ozdem Sanberk (les représentants israéliens et turcs sur la commission Palmer d'enquête de l'ONU) a essayé de présenter un rapport véridique et juste, de façon à préserver la relation Israël-Turquie. Ils ont échoué, mais pas à cause d'un manque de compétence ou de patience.
Si le Ministre des Affaires Etrangères Avigdor Lieberman et le Ministre des Affaires Stratégiques Moshe Yaalon n'avait pas insisté pour que Israël ne présente pas d'excuses à la Turquie, le rapport des Nations Unies aurait été un manuel de 105 pages sur la stratégie du blocus de Gaza et les tactiques utilisées pour contrecarrer les violations tentées contre lui. Un autre document parmi des milliers que l'ONU a produit au cours de son existence, dont la plupart sont enterrés dans des armoires métalliques. Il est possible qu'une commission d'enquête internationale n'aurait pas encore été établie et que les deux parties aurait été en mesure de poursuivre leur relation.
Sanberk, un homme agréable et ayant une riche expérience diplomatique (notamment pendant l'ère pré-Erdogan), est l'un des intellectuels les plus connus du public en Turquie, et un soutien majeur des relations avec Israël. Lors d'une réunion à Ankara il y a quelques mois,  Sanberk a dit "des erreurs se produisent, et il est permis de demander pardon quand elles se produisent. C'est ainsi que des amis se comportent lorsque leur relation est importante pour eux."
Mais entre Israël et la Turquie, l'honneur est devenu plus important que leur relation.La Turquie, malgré son empressement à rappeler son ambassadeur d'Israël et relâcher ses liens, a souligné que ces mesures sont dirigées contre "le gouvernement actuel» et non pas contre Israël ou l'opinion publique israélienne. Avec ou sans le rapport, dont certaines parties, notamment la légitimité de blocus naval de Gaza par Israël, sont inacceptables pour la Turquie, le gouvernement turc n'a pas claqué la porte pour le rétablissement des liens avec Israël. Les conditions pour rétablir ces liens restent les mêmes qu'elles étaient lorsque neuf citoyens turcs ont été tués sur le "Mavi Marmara": des excuses et une indemnisation.
Le mois dernier, Ibrahim Kalin, un conseiller principal au Premier ministre turc Recept Tayyip Erdogan, a indiqué que la Turquie était prête à normaliser ses liens avec Israël et à retourner à ce qu'ils étaient avant l'affaire de la flottille si Israël remplissait ces deux conditions. Il était persuadé que la brouille entre les deux pays avait été mauvaise pour les deux pays. En fait, il est difficile de trouver un  haut fonctionnaire proche d'Erdogan ou du Ministre des Affaires Etrangères Ahmet Davutoglu, qui ne regrette pas les difficultés qui ont surgi dans les relations entre les deux pays. Mais aucun d'entre eux pensent que la Turquie devrait renoncer à ses conditions.
Naturellement, M. Erdogan a considéré que sa relation avec le public turc était plus importante que sa relation avec Israël. Son engagement public de recevoir des excuses d'Israël et d'obtenir une indemnisation pour les  citoyens turcs tués est devenu une partie inséparable de sa crédibilité politique qui lui donne un ascendant sur le public. La politique étrangère de la Turquie - comme dans un pays démocratique - n'est pas dissociée de la politique intérieure. Tout comme M. Erdogan n'a pas hésité à tourner le dos au Président syrien Bashar Assad, malgré l'importance de la Syrie à l'axe qu'Erdogan a essayé de construire au Moyen-Orient, et tout comme Erdogan a fait comprendre à l'Iran qu'il n'accepte pas les diktats de la Syrie, M. Erdogan n'a pas hésité à nuire à ses liens avec Israël après qu'il ait refusé ses conditions.
Erdogan ne dédaigne pas les relations stratégiques, en particulier depuis qu'il s'est fixé comme objectif déclaré de faire de la Turquie une puissance politique  régionale. Mais sa politique est fondée non seulement sur des intérêts politiques et un raisonnement stratégique, mais aussi sur une vision du monde et une idéologie dans laquelle «la morale politique" joue un rôle central.
La politique turque est pleine de contradictions apparentes. D'une part, M. Erdogan attaque Israël pour le blocus et les attaques sur Gaza, alors que la Turquie opère de la même manière contre les militants kurdes du PKK en territoire irakien. «La différence est que les Palestiniens attaquent Israël en raison de l'occupation tandis que la Turquie est attaquée, même si elle n'est pas un occupant», a déclaré un conseiller du gouvernement turc. «La résistance à l'occupation est une chose naturelle, alors que les attaques kurdes en territoire turc sont le terrorisme pur."
Bien sûr, on peut être en désaccord avec cette explication et le concept derrière elle, mais comme Israël, Erdogan est sûr qu'il est de mener des politiques justes et morales, dont une partie est de demander des excuses à Israël.
La combinaison de l'idéologie et de considérations stratégiques ouvre ainsi la voie à la fois pour l'apaisement des tensions ainsi que pour une détérioration. Des excuses rétabliront la relation alors qu'un refus de s'excuser entrainera encore plus de mesures punitives. A partir de maintenant, il n'y aura pas de calendrier prédéterminé, mais tout retard à s'excuser et toutes les mesures punitives supplémentaires permettront d'approfondir non seulement la rupture formelle dans les relations, mais aussi la fin de la proximité presque familiale qui existait entre les deux peuples. L' honneur, comme l'a expliqué Yaalon, est un atout stratégique. Il a raison, tant que cet honneur n'explose pas à son visage et vient briser des intérêts stratégiques vitaux.

Zvi Bar'el
Haaretz 3 septembre 2011
Traduction Jean Corcos

18 août 2011

L'Irak est coincé entre l'Iran et le monde arabe, par Zvi Bar'el


La traduction originale
- août 2011

Introduction
Je publie aujourd'hui un article que les lecteurs assidus de la blogosphère francophone ne trouveront pas facilement : il s'agit de la traduction, par mes soins, d'un article de l'un des meilleurs orientalistes israéliens, Zvi Bar'el, qui est un chroniqueur régulier du quotidien "Haaretz". Il y sera surtout question de l'Irak, mais comme conséquence inattendue de la révolution en Syrie puisque l'Iran risque d'y assoir d'avantage encore son "partenariat" après la perte attendue de son seul allié arabe : une analyse aussi originale qu'inquiétante ... et qui intéresse directement Israël !
J.C

Avec la Syrie dans la tourmente, Téhéran cherche un nouveau partenaire stratégique. Mais la Turquie s'y intéresse aussi

Il fait chaud à Bagdad. Cette semaine, le thermomètre atteint 46 degrés Celsius, mais cela a été un grand soulagement après les 51 degrés enregistrés la semaine dernière. Il fait aussi chaud dans l'arène politique. Le pays avait 46 ministres, jusqu'à ce que le Parlement décide d'annuler 17 portefeuilles fonctionnant à peine.

Le plus grand désaccord porte sur l'autorité du Conseil de la politique nationale, qui sera dirigé par Iyad Allaoui. On s'attend à ce qu'il vienne éroder le pouvoir du Premier Ministre.

Non pas que les citoyens de l'Irak soient particulièrement intéressés,  quand ils ont à vivre sans électricité pendant les heures les plus chaudes de la journée. Leur climatiseurs arrêtent de fonctionner et la nourriture dans leur réfrigérateur cuit lentement.

Alors que le gouvernement prolonge l'aide financière aux propriétaires de générateurs privés, à condition qu'ils fournissent 12 heures d'électricité par jour, l'argent n'est pas encore arrivé et il n'est pas clair quand il le sera. Des nouvelles centrales électriques ont été retardées. Les accords que le ministre de l'électricité Ra'ad Shalal a signés avec deux entreprises, une allemande et une canadienne, ont été annulés par le Premier ministre Nouri al-Maliki, qui a viré le ministre. Il semble que le sociétés n'existaient que sur le papier.

L'Irak, qui a disparu du radar des médias internationaux en raison des soulèvements dans les pays arabes, risque probablement de devenir le point chaud de la politique régionale - et bientôt. Tandis que le régime de Bashar el-Assad se bat pour sa survie en Syrie, l'Iran va probablement chercher une alternative stratégique dans le pays que les États-Unis vont quitter d'ici la fin de l'année. "L'occupation de l'Irak par les États-Unis n'a apporté que de bonnes choses pour l'Iran", a déclaré le vice-président irakien Tareq al-Hashemi cette semaine. "L'Iran est devenu plus influent qu'il ne l'avais jamais rêvé."

L'Irak est le troisième partenaire commercial de l'Iran, après la Chine et les Émirats arabes unis, 8 milliards de dollars par an d'échanges, et en croissance régulière. Le mois dernier, l'Iran a signé un contrat pour la construction d'un pipeline de gaz de 2500 km de long, qui traversera l'Irak et reliera l'Iran à la Syrie. L'Iran a des représentants diplomatiques dans les grandes villes de l'Irak et finance des projets civils dans le pays, sans parler de son engagement politique.

"L'Irak est un pays souverain et ne sera subordonné à aucun autre État," a dit Al-Hashemi, mais il admet que l'Iran dispose d'une force d'influence terrifiante sur la politique irakienne. Par exemple, depuis mars, la pression iranienne a empêché l'Irak de condamner la répression brutale des manifestations de la Syrie. Il a demandé que la Syrie "obtienne un dialogue avec l'opposition», et juste la semaine dernière, il a appelé les deux parties - le gouvernement syrien et les «bandes armées» (comme le régime syrien appelle l'opposition) - à s'abstenir de se répandre du sang. En revanche, les chiites irakiens, avec l'encouragement iranien, se sont mis à manifester contre l'implication militaire de l'Arabie Saoudite à Bahreïn.

Des intérêts autour d'un gazoduc

L'Irak est pris en tenaille entre la dépendance à l'Iran et son désir de faire partie du monde arabe. Le futur gazoduc est une offre que Irak ne pouvait pas refuser, même si elle est susceptible de compliquer les choses avec ses citoyens sunnites, qui s'inquiètent de l'influence excessive de l'Iran. Des représentants sunnites des zones que le pipeline traversera, ont déclaré à des journalistes étrangers qu' ils ne permettront pas que le projet soit réalisé et que le gazoduc sera saboté. Ces attentats, comme le craint l' Irak, sont susceptibles de pousser l'Iran à demander de placer ses propres forces de sécurité là-bas et apporter ainsi une présence iranienne sur le territoire irakien.

L'Irak s'inquiète du rejaillissement que la bataille en Syrie pourrait avoir sur son territoire, et a creusé une tranchée de trois mètres de profondeur, et 45 km de longueur pour arrêter les gens et les véhicules en provenance de Syrie. Il n'a pas peur des réfugiés, mais d'autres facteurs susceptibles de traverser l' Irak, si et quand le régime syrien s'écroulera, ou si l'armée syrienne s'arrête de patrouiller à la frontière.

Pour l'instant, seuls environ 7.500 soldats font la police le long des 1.100 kilomètres de frontière. Dans le même temps, l'Iran exige que l'Irak aide financièrement le régime syrien, afin d'éviter son effondrement économique.

L'Iran a un puissant rival économique avec la Turquie, dont les échanges avec l'Irak s'élèvent à 11 milliards de dollars par an. La concurrence pour le marché irakien a donné aux deux pays une bonne raison de signer des accords entre eux et avec l'Irak. Le mois dernier, les trois ont convenu conjointement d'établir une banque avec un investissement de 200 millions de dollars, et l'Iran et la Turquie ont annoncé leur intention d'accroître les échanges entre eux jusqu'à 30 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.

Lorsque cet accord a été signé, la Turquie était encore sûr qu'elle réussirait à convaincre Assad de mettre en œuvre des réformes, et d'apporter le calme pour le pays. Pendant ce temps, les relations entre la Turquie et la Syrie se sont détériorées, et la Turquie a commencé à se distancer d'Assad et à haussé le ton contre Téhéran, alors que l'Iran l'a accusé d'être «un sous-traitant américain".

Les intérêts économiques de la Turquie en Iran sont trop forts pour détruire leurs relations, mais l'arène de leur lutte est susceptible de se déplacer à l'Irak, qui dépend de chacun d'eux. La Turquie a pris une décision tactique pour s'opposer à Assad, la question est qu'est-ce que l'Iran fera ? Est-ce que ses intérêts politiques et économiques en Irak le forceront à abandonner Assad et à accroître son contrôle sur l'Irak, tout en conservant de bonnes relations avec la Turquie, ou est-ce que l'idéologie et le souci de protéger Hezbollah vont croitre ?

Zvi Bar'el
Haaretz, 17 août 2011

Traduction Jean Corcos