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11 octobre 2017

Djihadisme : les enfants perdus de Lunel

Photo aérienne de la ville de Lunel

Un livre d'enquête décrypte les raisons qui ont poussé tant de jeunes de cette ville de l'Hérault à rallier le djihad.

« Lunel, c'est l'histoire d'un renoncement politique et d'un aveuglement social. Une ville clivée entre des Français dépossédés de leur passé et des déracinés sans perspective d'avenir. Un petit bout de Camargue de 25 000 habitants, coincé entre Nîmes et Montpellier, où un habitant sur dix est étranger et une personne sur cinq est sans emploi.»
Ainsi débute « le Chaudron français », sans merci pour « l'attitude de déni » des autorités. Co-écrit par nos confrères Jean-Michel Décugis (« le Parisien - Aujourd'hui en France ») et Marc Leplongeon (« le Point »), ce livre propose une enquête sur la vague de départs au djihad en Syrie qui a traumatisé cette petite cité de l'Hérault. Nourri de documents judiciaires et d'entretiens, il dénonce, « une faillite française ».

Sept jeunes morts en Syrie

Karim, Adbelilah, Raphaël, Yassine... Au moins sept jeunes, parmi la vingtaine de Lunellois ayant rejoint la Syrie entre fin 2013 et fin 2014, sont morts là-bas, loin de la ville où ils ont grandi. « Tous sont partis, comme ça, sans prévenir, et sont devenus des ennemis de la nation. Eux, les gamins qui fréquentaient, petits, les mêmes stades, les mêmes écoles que nous... Comment en sommes-nous arrivés là ? » s'interrogent les auteurs, dont l'un (Jean-Michel Décugis), a écrit avec le regard d'un enfant du pays. 
A travers leurs portraits et des propos saisis par les services de renseignement, ce récit rend compte du basculement de ces jeunes dans l'idéologie du djihad. Il plonge dans l'histoire d'une ville touchée dès les années 1990 par « les symptômes - chômage, immigration, tensions identitaires - des grandes banlieues parisiennes ou lyonnaises », par le fléau de la drogue et la montée de l'islam radical. Il sonne comme un réquisitoire contre « le poison du repli », le racisme et « l'abandon politique ».

Pascale Egré

Le Parisien, 13 septembre 2017

« Le Chaudron français », Jean-Michel Décugis et Marc Leplongeon, Ed. Grasset, 234 p., 18 €.

01 mai 2015

De Sarcelles à Israël, 15 élèves vont apprendre le vivre-ensemble

 Le groupe dans le village bédouin de Kàabiya, Sud Galilée

Devant la tombe d'Itzhak Rabin

A Jérusalem, avec la vieille ville en arrière-plan

Accompagnés de Latifa Ibn-Ziaten, les jeunes Val-d'Oisiens vont pendant une semaine découvrir Israël et les territoires palestiniens. Observer sans préjugés est le but du voyage.

Ils savent que Sarcelles est surnommée la Petite Jérusalem. Ils pourront juger par eux-mêmes de la comparaison. Cet après-midi, quinze collégiens et lycéens de Sarcelles et de Garges s'envolent de l'aéroport de Roissy en direction d'Israël.

Pendant une semaine, ces élèves découvriront le berceau des civilisations et des trois grandes religions monothéistes.
Sur le même sujet
Mur des lamentations, mosquée al-Aqsa, Mont Herzl mais aussi mer Morte ou encore recueillement devant la tombe du 1 er ministre israélien assassiné en 1995, Yitzhak Rabin, le voyage promet d'être très intense.

Il est organisé par l'association Imad, du prénom de ce militaire tué en 2012 par Mohamed Merah à Toulouse. « Ce voyage, j'y tiens énormément », nous confiait récemment la maman d'Imad, Latifa Ibn-Ziaten, qui a fondé l'association. Elle accompagnera toute la semaine les jeunes Val-d'Oisiens.

Depuis plus de trois ans, cette femme de courage parcourt la France pour délivrer son message de paix afin, dit-elle, « d'éviter qu'il y ait de nouveaux Mohamed Merah ». Mais en janvier, trois terroristes ont à nouveau frappé la France. Parmi les jeunes qui voyageront en Israël, il y en a un dont le nom est plus difficile à porter depuis : Assane Coulibaly, homonyme du terroriste de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes. « Déjà qu'en étant noir et musulman ce n'était pas facile. Mais en s'appelant Coulibaly, on sera encore plus mal vu. » Cette phrase, le jeune collégien l'a soufflé à l'oreille de Latifa, qui a décidé de l'emmener en Israël.

Whalid, élève de 3e au collège Jean-Lurçat de Sarcelles, avait déjà voyagé dans le cadre d'un échange avec des lycéens marocains, l'an dernier. « Là, ça va être différent car on va vraiment voir trois religions qui vivent côte à côte, explique le jeune de 14 ans. Mais déjà, à Casablanca, on a vu comment chacun respecte le lieu de culte de l'autre. Les gens se considèrent d'abord Marocains et la religion passe après. Ici, c'est l'inverse. J'aimerais que ça change... »

« Le constat qu'on fait, c'est que toutes les haines qui existent dans le monde sont dues au fait que les peuples ne se connaissent pas, estime le proviseur du lycée Arthur-Rimbaud de Garges, Christophe Buatois. Le but de ce voyage, c'est que les jeunes apprennent à découvrir l'autre, qu'ils écoutent et qu'ils observent sans préjugés. C'est cela qui permet de générer du respect et de la non-violence. »

Le Parisien, 22 avril 2015

Nota de Jean Corcos :

On peut suivre sur la page FaceBook de Latifa Ibn Ziaten, qui est ouverte au public, le reportage photos et les impressions de voyage du groupe : voir sur ce lien.
Les trois photos qui illustrent la reprise de cet article du "Parisien" sont reprises de cette page.

22 août 2011

Une interview prémonitoire de Bernard - Henri Levy : pourquoi la guerre de Libye est le contraire de la guerre d’Irak

Bernard-Henri Levy


Paru dans le quotidien Le Parisien le dimanche 7 août 2011.
Bernard-Henri Lévy en Libye © Marc Roussel

Introduction :
Cruauté du Web qui garde trace de tout ... il y a seulement quinze jours, il était de bon ton de critiquer l'intervention de l'OTAN en Libye, de dire que cette affaire finirait mal et que le colonel Kadhafi allait finalement rester encore longtemps en place. Deux semaines après, les rebelles ont remporté des victoires décisives et les combats ont fini par gagner Tripoli : BHL l'avait prévu, et c'est un plaisir de relire son interview du "Parisien" à l'occasion ! 
J.C 

Près de cinq mois après le début de la guerre en Libye, le colonel Kadhafi paraît toujours solidement en place. La France a-t-elle eu tort de se lancer dans cette aventure ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Solidement, vous trouvez ? Il n’a plus d’aviation.
Plus d’armes lourdes. Il vit terré dans ses bunkers. Peut-être n’est-il même plus à Tripoli… C’est ce que disait, peu avant son assassinat, le chef militaire de la rébellion, Abdel Fatah Younes : il pensait que Kadhafi était à Traghan, dans le Fezzan, au fond d’une de ses résidences souterraines. Moi, je ne doute jamais. Car Kadhafi va tomber. Le monde sera débarrassé ce jour-là d’un de ses pires tyrans. Et c’est la France qui aura été à l’origine de cette chute et, si je puis dire, de cette antiguerre d’Irak menée à bien. Je ne vois là que des raisons de me réjouir. Je parle d’anti-guerre d’Irak parce que, cette fois, il n’y a pas de troupes au sol. La légalité internationale. Un mandat de fait de la Ligue arabe. L’existence même, enfin, du Conseil national de transition (CNT), c’est-à-dire d’une instance de légitimité alternative qui fit défaut en Irak.

Le général Younès, justement, est mort dans des circonstances obscures à Benghazi. Cet épisode n’a-t-il pas révélé les divisions au sein de la rébellion ?

Il a surtout révélé qu’il ne restait qu’une arme à Kadhafi, l’argent, et qu’il était encore capable, avec cet argent, de payer une bande de repris de justice ou d’islamistes, ou de n’importe quoi d’autre pour faire exécuter son ennemi numéro un. Il y a peut-être des divisions au CNT, mais pas plus que dans n’importe quel autre mouvement de résistance. Prenez la résistance française, elle était divisée entre droite et gauche, antigaullistes et gaullistes, maurrassiens et républicains. Tout le spectre de la nation y était représenté et c’est, toutes proportions gardées, la même chose en Libye.

Younès était à Paris le 14 avril pour rencontrer Nicolas Sarkozy…

Oui. Et c’est même cette nuit-là qu’est née l’idée d’ouvrir un deuxième front au sud de Tripoli en envoyant des armes dans les montagnes du djebel Nefousa. Car Younès, contrairement à ce qu’on a écrit, était aussi un excellent stratège.

Les officiers insurgés de Misrata réclament, eux aussi, des armes à la France. Où en est cette demande ?

Disons que le président français semble avoir avalisé cette stratégie de prise en tenaille de Tripoli à partir des deux fronts : le djebel Nafousa au sud et Misrata à l’est. Ce sont les deux endroits, en Libye libre, où l’on trouve des combattants à la fois déterminés, aguerris et, forts des succès déjà engrangés, décidés à pousser l’avantage.

La guerre côute cher à la France, environ 1,2 M€ de surcoût chaque jour pour le budget de la défense. Cela en vaut-il la peine ?

Ce qui coûte cher, c’est le temps. Et s’il faut du temps, ce n’est pas, comme on le dit partout de manière obscène, parce que Kadhafi « résiste », mais parce que tout est fait pour qu’il y ait le moins de victimes possible et ce, côté français autant, naturellement, que côté alliés ou libyen. Ce scrupule, oui, vaut la peine.

La solution n’est-elle pas avant tout politique ?

C’est quoi une solution politique ? Si c’est permettre à Kadhafi de s’accrocher à son pouvoir pour reconstituer ses arsenaux et faire couler les rivières de sang qu’il a promises, il se trouve que le CNT, et donc les Libyens, ne le veulent pas. On ne peut pas à la fois redouter le retour des réflexes coloniaux et prétendre savoir mieux que les Libyens ce qui est bon pour la Libye. Bien sûr, il y a la négociation. Elle est en cours à l’heure où nous parlons entre mes amis du CNT et des hommes d’Etat de Tripoli qui n’ont pas de sang sur les mains. Mais tous s’accordent sur un préalable : le départ de Kadhafi.

Les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Alain Juppé et Gérard Longuet, détestent quand vous faites de la diplomatie parallèle. Le comprenez-vous ?

Non car je ne vois pas ce qu’ils appellent « diplomatie parallèle ». Je suis allé en Libye. J’ai enquêté sur les trois fronts de cette guerre. J’ai noué, je crois, des relations de confiance avec le CNT. Et cette expérience, j’essaie d’en faire profiter un pays, le mien, qui est engagé, je le répète, dans une aventure politique unique, sans précédent.
Vous dites que vous ne voterez pas Sarkozy en 2012, mais vous êtes souvent dans son bureau…
J’ai dénoncé sa politique sur les Roms, sur les questions d’immigration, sur tant d’autres choses, mais je suis bien obligé d’admettre qu’il a fait, dans cette affaire libyenne, une chose qu’aucun autre président n’avait jamais faite avant lui : il a donné corps à cette idée d’ingérence humanitaire, de protection des civils, que nous sommes quelques-uns à défendre depuis des décennies. Il l’a fait tout de suite, alors que, pour la Bosnie, on a laissé le massacre perdurer pendant quatre ans. Et il s’est opposé pour cela à l’une des idéologies les mieux enracinées, à droite comme à gauche, dans notre paysage politique : ce « souverainisme » qui consiste, en gros, à dire : « Les tyrans peuvent commettre tous les forfaits qu’ils veulent, mais pourvu que ce soit à l’intérieur de leurs frontières. »

Pourquoi la communauté internationale s’occupe-t-elle de la Libye et pas de la Syrie, alors que les morts se comptent déjà par centaines dans le pays ?

Il n’y a aucun besoin de sortir la grosse artillerie de la paranoïa conspirationniste. On ne peut juste pas tout faire à la fois et Bachar al-Assad a eu l’idée d’entrer dans son rôle de criminel de masse trois semaines après Kadhafi. Sur la Libye, Sarkozy a imposé, à la hussarde, sa volonté au Conseil de sécurité et, en particulier, aux Russes et aux Chinois. Il n’est pas forcément évident de réussir deux fois à trois mois d’intervalle le même kriegspiel diplomatique, le même effet de surprise.

N’y a-t-il tout de même pas deux poids, deux mesures ?

Non. D’autant que les choses sont liées. Attendez que Kadhafi tombe, vous verrez l’effet de souffle dans la région. Il y aura un « précédent libyen », une « jurisprudence Kadhafi ». Pour secourir les Syriens, il faut gagner en Libye.

Propos recueillis par Frédéric Gerschel
Le Parisien, 7 août 2011

10 décembre 2007

Visite de Kadhafi en France : la protestation courageuse de Rama Yade



Rama Yade
(photo tirée du site du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes)

Introduction :
Au delà du débat - sans fin - entre avocats de la "realpolitique" et défenseurs d'une moralisation des relations internationales ; en oubliant un moment que ceux qui s'indignent aujourd'hui (en particulier à gauche) ont été bien silencieux pendant la longue "lune de miel" entre la France et l'Irak de Saddam Hussein ; en imaginant - mais je n'y crois guère - que Kadhafi soit devenu un partenaire fiable des Occidentaux (les Américains disaient pendant la "Guerre froide" à propos de nombreux dictateurs : "ce sont des salauds, mais ce sont les nôtres") ; il aurait été insupportable que notre Secrétaire d’État chargée des Droits de l'Homme resta silencieuse, alors que notre pays recevait en grandes pompes le plus ancien dictateur d'Afrique ... et le fait qu'elle soit d'origine africaine donne encore plus d'éclat à son coup de gueule dans "Le Parisien". Bravo Rama Yade, en espérant que vous ne perdrez pas votre place suite à ce coup d'éclat !
Ci-dessous, quelques extraits de la dépêche de Reuters rapportant ses propos.
J.C

Paris (Reuters) - La secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, Rama Yade, émet certaines réserves concernant la visite du colonel Mouammar Kadhafi en France, pointant notamment le fait qu'elle coïncide avec la Journée mondiale des droits de l'homme, et estimant que la diplomatie française doit exiger du numéro libyen des garanties dans le domaine des libertés individuelles.
"Je ne partage pas l'indignation automatique de ceux qui excluent tout dialogue avec la Libye. Mais je ne peux pas dire non plus que je suis heureuse de cette visite. Parce qu'elle coïncide avec la Journée mondiale des droits de l'homme. Le choix de cette date est un symbole fort, je dirais même scandaleusement fort", déclare-t-elle dans une interview que publie Le Parisien/Aujourd'hui lundi, jour où le colonel Kadhafi entame une visite officielle de cinq jours en France.
Samedi, au sommet
Union Européenne-Afrique de Lisbonne, le président Nicolas Sarkozy a déclaré à Kadhafi qu'il était "heureux" de le recevoir à Paris.
Pour Rama Yade, "Il serait indécent (...) que cette visite se résume à la signature de contrats ou ... d'un chèque en blanc. Peut-on accorder une visite absolue à celui qui demande d'être traité comme n'importe quel chef d'Etat et qui, avant même d'être arrivé sur le sol français, affirme que le terrorisme est légitime pour les faibles?"
Tout en qualifiant les attentats du 11 Septembre d'"acte de folie", Kadhafi a estimé récemment qu'il ne fallait "pas s'étonner" que les personnes aient recours à de tels actes en réaction au déséquilibre des pouvoirs dans le monde et aux tensions que ce déséquilibre nourrit, selon lui.
"Notre pays, continue Rama Yade dans l'interview, ne tire pas seulement son prestige de sa puissance économique, mais aussi des principes et des valeurs qui font que la France est un pays semblable à nul autre."
Selon elle, "Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort".Rama Yade rappelle qu'"Il y a des disparus dans son pays (la Libye), dont on ne sait pas ce qu'ils sont devenus. La presse n'est pas libre. Des détenus sont torturés".
"La réintégration du colonel Kadhafi passe aussi par le respect des droits de l'homme", estime la secrétaire d'Etat, selon laquelle "la France n'est pas qu'une balance commerciale" - allusion aux contrats susceptibles d'être signés durant la visite du numéro un de la révolution libyenne.