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22 août 2011

Une interview prémonitoire de Bernard - Henri Levy : pourquoi la guerre de Libye est le contraire de la guerre d’Irak

Bernard-Henri Levy


Paru dans le quotidien Le Parisien le dimanche 7 août 2011.
Bernard-Henri Lévy en Libye © Marc Roussel

Introduction :
Cruauté du Web qui garde trace de tout ... il y a seulement quinze jours, il était de bon ton de critiquer l'intervention de l'OTAN en Libye, de dire que cette affaire finirait mal et que le colonel Kadhafi allait finalement rester encore longtemps en place. Deux semaines après, les rebelles ont remporté des victoires décisives et les combats ont fini par gagner Tripoli : BHL l'avait prévu, et c'est un plaisir de relire son interview du "Parisien" à l'occasion ! 
J.C 

Près de cinq mois après le début de la guerre en Libye, le colonel Kadhafi paraît toujours solidement en place. La France a-t-elle eu tort de se lancer dans cette aventure ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Solidement, vous trouvez ? Il n’a plus d’aviation.
Plus d’armes lourdes. Il vit terré dans ses bunkers. Peut-être n’est-il même plus à Tripoli… C’est ce que disait, peu avant son assassinat, le chef militaire de la rébellion, Abdel Fatah Younes : il pensait que Kadhafi était à Traghan, dans le Fezzan, au fond d’une de ses résidences souterraines. Moi, je ne doute jamais. Car Kadhafi va tomber. Le monde sera débarrassé ce jour-là d’un de ses pires tyrans. Et c’est la France qui aura été à l’origine de cette chute et, si je puis dire, de cette antiguerre d’Irak menée à bien. Je ne vois là que des raisons de me réjouir. Je parle d’anti-guerre d’Irak parce que, cette fois, il n’y a pas de troupes au sol. La légalité internationale. Un mandat de fait de la Ligue arabe. L’existence même, enfin, du Conseil national de transition (CNT), c’est-à-dire d’une instance de légitimité alternative qui fit défaut en Irak.

Le général Younès, justement, est mort dans des circonstances obscures à Benghazi. Cet épisode n’a-t-il pas révélé les divisions au sein de la rébellion ?

Il a surtout révélé qu’il ne restait qu’une arme à Kadhafi, l’argent, et qu’il était encore capable, avec cet argent, de payer une bande de repris de justice ou d’islamistes, ou de n’importe quoi d’autre pour faire exécuter son ennemi numéro un. Il y a peut-être des divisions au CNT, mais pas plus que dans n’importe quel autre mouvement de résistance. Prenez la résistance française, elle était divisée entre droite et gauche, antigaullistes et gaullistes, maurrassiens et républicains. Tout le spectre de la nation y était représenté et c’est, toutes proportions gardées, la même chose en Libye.

Younès était à Paris le 14 avril pour rencontrer Nicolas Sarkozy…

Oui. Et c’est même cette nuit-là qu’est née l’idée d’ouvrir un deuxième front au sud de Tripoli en envoyant des armes dans les montagnes du djebel Nefousa. Car Younès, contrairement à ce qu’on a écrit, était aussi un excellent stratège.

Les officiers insurgés de Misrata réclament, eux aussi, des armes à la France. Où en est cette demande ?

Disons que le président français semble avoir avalisé cette stratégie de prise en tenaille de Tripoli à partir des deux fronts : le djebel Nafousa au sud et Misrata à l’est. Ce sont les deux endroits, en Libye libre, où l’on trouve des combattants à la fois déterminés, aguerris et, forts des succès déjà engrangés, décidés à pousser l’avantage.

La guerre côute cher à la France, environ 1,2 M€ de surcoût chaque jour pour le budget de la défense. Cela en vaut-il la peine ?

Ce qui coûte cher, c’est le temps. Et s’il faut du temps, ce n’est pas, comme on le dit partout de manière obscène, parce que Kadhafi « résiste », mais parce que tout est fait pour qu’il y ait le moins de victimes possible et ce, côté français autant, naturellement, que côté alliés ou libyen. Ce scrupule, oui, vaut la peine.

La solution n’est-elle pas avant tout politique ?

C’est quoi une solution politique ? Si c’est permettre à Kadhafi de s’accrocher à son pouvoir pour reconstituer ses arsenaux et faire couler les rivières de sang qu’il a promises, il se trouve que le CNT, et donc les Libyens, ne le veulent pas. On ne peut pas à la fois redouter le retour des réflexes coloniaux et prétendre savoir mieux que les Libyens ce qui est bon pour la Libye. Bien sûr, il y a la négociation. Elle est en cours à l’heure où nous parlons entre mes amis du CNT et des hommes d’Etat de Tripoli qui n’ont pas de sang sur les mains. Mais tous s’accordent sur un préalable : le départ de Kadhafi.

Les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Alain Juppé et Gérard Longuet, détestent quand vous faites de la diplomatie parallèle. Le comprenez-vous ?

Non car je ne vois pas ce qu’ils appellent « diplomatie parallèle ». Je suis allé en Libye. J’ai enquêté sur les trois fronts de cette guerre. J’ai noué, je crois, des relations de confiance avec le CNT. Et cette expérience, j’essaie d’en faire profiter un pays, le mien, qui est engagé, je le répète, dans une aventure politique unique, sans précédent.
Vous dites que vous ne voterez pas Sarkozy en 2012, mais vous êtes souvent dans son bureau…
J’ai dénoncé sa politique sur les Roms, sur les questions d’immigration, sur tant d’autres choses, mais je suis bien obligé d’admettre qu’il a fait, dans cette affaire libyenne, une chose qu’aucun autre président n’avait jamais faite avant lui : il a donné corps à cette idée d’ingérence humanitaire, de protection des civils, que nous sommes quelques-uns à défendre depuis des décennies. Il l’a fait tout de suite, alors que, pour la Bosnie, on a laissé le massacre perdurer pendant quatre ans. Et il s’est opposé pour cela à l’une des idéologies les mieux enracinées, à droite comme à gauche, dans notre paysage politique : ce « souverainisme » qui consiste, en gros, à dire : « Les tyrans peuvent commettre tous les forfaits qu’ils veulent, mais pourvu que ce soit à l’intérieur de leurs frontières. »

Pourquoi la communauté internationale s’occupe-t-elle de la Libye et pas de la Syrie, alors que les morts se comptent déjà par centaines dans le pays ?

Il n’y a aucun besoin de sortir la grosse artillerie de la paranoïa conspirationniste. On ne peut juste pas tout faire à la fois et Bachar al-Assad a eu l’idée d’entrer dans son rôle de criminel de masse trois semaines après Kadhafi. Sur la Libye, Sarkozy a imposé, à la hussarde, sa volonté au Conseil de sécurité et, en particulier, aux Russes et aux Chinois. Il n’est pas forcément évident de réussir deux fois à trois mois d’intervalle le même kriegspiel diplomatique, le même effet de surprise.

N’y a-t-il tout de même pas deux poids, deux mesures ?

Non. D’autant que les choses sont liées. Attendez que Kadhafi tombe, vous verrez l’effet de souffle dans la région. Il y aura un « précédent libyen », une « jurisprudence Kadhafi ». Pour secourir les Syriens, il faut gagner en Libye.

Propos recueillis par Frédéric Gerschel
Le Parisien, 7 août 2011

18 août 2011

L'Irak est coincé entre l'Iran et le monde arabe, par Zvi Bar'el


La traduction originale
- août 2011

Introduction
Je publie aujourd'hui un article que les lecteurs assidus de la blogosphère francophone ne trouveront pas facilement : il s'agit de la traduction, par mes soins, d'un article de l'un des meilleurs orientalistes israéliens, Zvi Bar'el, qui est un chroniqueur régulier du quotidien "Haaretz". Il y sera surtout question de l'Irak, mais comme conséquence inattendue de la révolution en Syrie puisque l'Iran risque d'y assoir d'avantage encore son "partenariat" après la perte attendue de son seul allié arabe : une analyse aussi originale qu'inquiétante ... et qui intéresse directement Israël !
J.C

Avec la Syrie dans la tourmente, Téhéran cherche un nouveau partenaire stratégique. Mais la Turquie s'y intéresse aussi

Il fait chaud à Bagdad. Cette semaine, le thermomètre atteint 46 degrés Celsius, mais cela a été un grand soulagement après les 51 degrés enregistrés la semaine dernière. Il fait aussi chaud dans l'arène politique. Le pays avait 46 ministres, jusqu'à ce que le Parlement décide d'annuler 17 portefeuilles fonctionnant à peine.

Le plus grand désaccord porte sur l'autorité du Conseil de la politique nationale, qui sera dirigé par Iyad Allaoui. On s'attend à ce qu'il vienne éroder le pouvoir du Premier Ministre.

Non pas que les citoyens de l'Irak soient particulièrement intéressés,  quand ils ont à vivre sans électricité pendant les heures les plus chaudes de la journée. Leur climatiseurs arrêtent de fonctionner et la nourriture dans leur réfrigérateur cuit lentement.

Alors que le gouvernement prolonge l'aide financière aux propriétaires de générateurs privés, à condition qu'ils fournissent 12 heures d'électricité par jour, l'argent n'est pas encore arrivé et il n'est pas clair quand il le sera. Des nouvelles centrales électriques ont été retardées. Les accords que le ministre de l'électricité Ra'ad Shalal a signés avec deux entreprises, une allemande et une canadienne, ont été annulés par le Premier ministre Nouri al-Maliki, qui a viré le ministre. Il semble que le sociétés n'existaient que sur le papier.

L'Irak, qui a disparu du radar des médias internationaux en raison des soulèvements dans les pays arabes, risque probablement de devenir le point chaud de la politique régionale - et bientôt. Tandis que le régime de Bashar el-Assad se bat pour sa survie en Syrie, l'Iran va probablement chercher une alternative stratégique dans le pays que les États-Unis vont quitter d'ici la fin de l'année. "L'occupation de l'Irak par les États-Unis n'a apporté que de bonnes choses pour l'Iran", a déclaré le vice-président irakien Tareq al-Hashemi cette semaine. "L'Iran est devenu plus influent qu'il ne l'avais jamais rêvé."

L'Irak est le troisième partenaire commercial de l'Iran, après la Chine et les Émirats arabes unis, 8 milliards de dollars par an d'échanges, et en croissance régulière. Le mois dernier, l'Iran a signé un contrat pour la construction d'un pipeline de gaz de 2500 km de long, qui traversera l'Irak et reliera l'Iran à la Syrie. L'Iran a des représentants diplomatiques dans les grandes villes de l'Irak et finance des projets civils dans le pays, sans parler de son engagement politique.

"L'Irak est un pays souverain et ne sera subordonné à aucun autre État," a dit Al-Hashemi, mais il admet que l'Iran dispose d'une force d'influence terrifiante sur la politique irakienne. Par exemple, depuis mars, la pression iranienne a empêché l'Irak de condamner la répression brutale des manifestations de la Syrie. Il a demandé que la Syrie "obtienne un dialogue avec l'opposition», et juste la semaine dernière, il a appelé les deux parties - le gouvernement syrien et les «bandes armées» (comme le régime syrien appelle l'opposition) - à s'abstenir de se répandre du sang. En revanche, les chiites irakiens, avec l'encouragement iranien, se sont mis à manifester contre l'implication militaire de l'Arabie Saoudite à Bahreïn.

Des intérêts autour d'un gazoduc

L'Irak est pris en tenaille entre la dépendance à l'Iran et son désir de faire partie du monde arabe. Le futur gazoduc est une offre que Irak ne pouvait pas refuser, même si elle est susceptible de compliquer les choses avec ses citoyens sunnites, qui s'inquiètent de l'influence excessive de l'Iran. Des représentants sunnites des zones que le pipeline traversera, ont déclaré à des journalistes étrangers qu' ils ne permettront pas que le projet soit réalisé et que le gazoduc sera saboté. Ces attentats, comme le craint l' Irak, sont susceptibles de pousser l'Iran à demander de placer ses propres forces de sécurité là-bas et apporter ainsi une présence iranienne sur le territoire irakien.

L'Irak s'inquiète du rejaillissement que la bataille en Syrie pourrait avoir sur son territoire, et a creusé une tranchée de trois mètres de profondeur, et 45 km de longueur pour arrêter les gens et les véhicules en provenance de Syrie. Il n'a pas peur des réfugiés, mais d'autres facteurs susceptibles de traverser l' Irak, si et quand le régime syrien s'écroulera, ou si l'armée syrienne s'arrête de patrouiller à la frontière.

Pour l'instant, seuls environ 7.500 soldats font la police le long des 1.100 kilomètres de frontière. Dans le même temps, l'Iran exige que l'Irak aide financièrement le régime syrien, afin d'éviter son effondrement économique.

L'Iran a un puissant rival économique avec la Turquie, dont les échanges avec l'Irak s'élèvent à 11 milliards de dollars par an. La concurrence pour le marché irakien a donné aux deux pays une bonne raison de signer des accords entre eux et avec l'Irak. Le mois dernier, les trois ont convenu conjointement d'établir une banque avec un investissement de 200 millions de dollars, et l'Iran et la Turquie ont annoncé leur intention d'accroître les échanges entre eux jusqu'à 30 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.

Lorsque cet accord a été signé, la Turquie était encore sûr qu'elle réussirait à convaincre Assad de mettre en œuvre des réformes, et d'apporter le calme pour le pays. Pendant ce temps, les relations entre la Turquie et la Syrie se sont détériorées, et la Turquie a commencé à se distancer d'Assad et à haussé le ton contre Téhéran, alors que l'Iran l'a accusé d'être «un sous-traitant américain".

Les intérêts économiques de la Turquie en Iran sont trop forts pour détruire leurs relations, mais l'arène de leur lutte est susceptible de se déplacer à l'Irak, qui dépend de chacun d'eux. La Turquie a pris une décision tactique pour s'opposer à Assad, la question est qu'est-ce que l'Iran fera ? Est-ce que ses intérêts politiques et économiques en Irak le forceront à abandonner Assad et à accroître son contrôle sur l'Irak, tout en conservant de bonnes relations avec la Turquie, ou est-ce que l'idéologie et le souci de protéger Hezbollah vont croitre ?

Zvi Bar'el
Haaretz, 17 août 2011

Traduction Jean Corcos