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29 décembre 2006

Faut-il négocier avec lui ?

Le Président Bashar al-Assad

Introduction :
Décidément, j'avais eu tort de vous annoncer "une trêve des confiseurs" dans mon post du 25 décembre. Un sujet crucial, déjà esquissé ces derniers mois mais revenu au premier plan (est-ce la saison, certains espérant une Paix rapide avec le retour du Père Noël ?) a fait la "une" de l'actualité en Israël : faut-il négocier maintenant avec la Syrie ? Isabelle-Yaël Rose en avait déjà parlé ici le 18 décembre. Elle revient plus en détails sur le sujet en apportant de nouveaux éclairages, dont un fort intéressant : comment la Russie peut (comme à la veille de la Guerre des Six Jours) pousser les protagonistes au conflit. Ehud Olmert vient de souffler le chaud et le froid. Devant ses ambassadeurs dans les pays de l'Union Européenne, il a redit : "pas de négociations tant que la Syrie soutient des organisations terroristes comme le Hezbollah, le Hamas et le Djihad islamique". Mais hier, devant les cadets de l'armée de l'air, il a tenu un autre genre de propos : "Israël est ouvert à tout murmure de Paix venant de ses voisins".
J.C

Au moment où le rythme de la vie politique se ralentit dans une Europe en paix et en vacances, toute occupée aux célébrations de Noël et du Nouvel An, il s’accélère singulièrement au Moyen-Orient. La fracture n’est pas seulement chronologique ; et si elle est aussi chronologique, elle est le signe d’une fracture plus profonde, culturelle et historique : nous ne vivons ni dans le même temps, ni dans le même calendrier - l’horloge biologique de la réalité diffère.

Il y a une dizaine de jours, le Président syrien, par la voix de son Ministre des Affaires Étrangères, se déclarait prêt a une reprise des négociations avec Israël, ou le statut du Golan ne figurerait point parmi les « conditions préalables ». La déclaration, inédite, produisit ses effets et continue de les produire. La réaction de l’Iran, qui n’entendait pas se laisser marginaliser, ne se fit pas attendre : le lendemain, l’Ambassadeur iranien en Syrie, par ailleurs également Chef des Services de Renseignements iraniens en Syrie, déclara que la restitution du Golan n’était pas une question qui engageait seulement les intérêts de la Syrie mais également ceux de l’Iran. En clair : l’Iran avait aussi son mot a dire. Deux jours plus tard, Bashar El Assad était « convoqué » à Moscou, où il devait, officiellement, signer des contrats d’achat d’armes. Et l’Iran de rajouter qu’il payerait les dettes syriennes. Quand on sait que la Syrie s’est considérablement endettée ces dernières années, quand on sait encore qu’une partie des armes est reversée gracieusement au Hezbollah et à d’autres organisations terroristes, on comprend alors le double message envoyé par Ahmadinejad et par Poutine : « si tu changes les termes de l’alliance, on n’éponge plus tes dettes. Tu deviens une cible pour des représailles violentes ». Car on se rappellera que la Russie a jusqu’au bout appuyé l’Iran a l’ONU : c’est elle qui n’a eu de cesse de s’opposer a des sanctions. On se rappellera aussi qu’elle a vendu des armes, des installations, du matériel, de la maintenance à l’Iran, quand son Président ne cachait ni ses projets ni ses intentions. Ainsi, l’axe Moscou - Damas - Téhéran est une réalité. Si le Président syrien rompt avec l’Iran, c’est donc cet axe, qui permet a la Russie de garder au moins un pied dans le Moyen Orient, qui est cassé. D’où la réaction immédiate de Moscou et de Téhéran devant les velléités d’indépendance de leur partenaire : le pouvoir de la minorité alaouite, dans une Syrie à l’économie sinistrée, dépend des dollars que l’Iran tire de l’exploitation du pétrole ; ces mêmes dollars qui pourraient servir à financer les adversaires d’Assad, qui n’attendent qu’une occasion pour le supprimer. De la même manière, Assad dépend des armes russes que Poutine pourrait destiner à ses adversaires. L’argent et les armes furent et resteront toujours le nerf de la guerre ... et de la paix.

La déclaration du Ministre des Affaires Étrangères syrien a été accueillie en Israël diversement : Farkash, l’ancien Chef des Services de Renseignements Militaires israéliens, a proposé de répondre positivement, comme une bonne partie des officiers de l’Armée. Hier, le Général Iossi Baidatz, Chef du Département de Recherche des Renseignements Militaires, a déclaré devant la Commission des Affaires Etrangères et de la Sécurité de la Knesset, qu’il fallait prendre au sérieux la proposition syrienne. Mieux : que ce serait une erreur de ne pas le faire. Ces déclarations d’officiels de l’armée doivent être resituées dans leur contexte : elles viennent après la prise de position sceptique et presque virulente de Meir Dagan, Chef du Mossad, lequel a déclaré il y a quelques jours devant cette même Commission que Bashar El Assad n’était pas crédible mais cherchait seulement à gagner du temps. Et de rappeler ses achats massifs de matériel militaire ; l’enquête sur l’assassinat de Rafik Hariri ; les élections syriennes du mois de Mars ; la politique de fermeté adoptée par les États-Unis. De leur coté, le Premier Ministre Ehoud Olmert et la Ministre des Affaires Étrangères Tzipi Livni n’ont pas caché leurs réticences à reprendre les pourparlers, dans les conditions actuelles, avec la Syrie.

On peut alors résumer les choses ainsi : Israël a envoyé des messages contradictoires qui répondaient aux messages contradictoires de la Syrie. Tâtonnements, préliminaires qui précèdent des négociations officielles et diplomatiques - quand elles doivent avoir lieu. Ce qui a eu pour effet de faire entrer en scène d’une manière spectaculaire le Royaume Hachémite de Jordanie.

D’abord, il y eut la visite d’Ehoud Olmert en Jordanie. Ensuite, la vraie-fausse lettre que Bashar El Assad aurait remise au Roi Abdallah pour le Premier Ministre. Enfin, une cascade d’initiatives jordaniennes qui prirent de vitesse l’Égypte : demain, Haniye et Abou Mazen sont invités à se rencontrer a Amman - ce qui place le Roi Abdallah dans le rôle de médiateur actif, influent et privilégié. Par deux fois, il a fait une déclaration publique sur la réponse qu’Israël devrait donner a l’initiative syrienne. Aujourd’hui, dans une longue interview accordée a un journal japonais, le Roi présente carrément sa vision globale de la situation politique au Moyen-Orient. Quoiqu’il en soit de la suite des évènements, une chose est désormais certaine, à supposer que quelque chose puisse être certain au Moyen Orient : de nouveaux rapports de forces sont en train d’émerger, avec de nouvelles luttes d’intérêts ; les cartes politiques sont en train d’être redistribuées, qui feront de nouveaux perdants. Mais comme l’a dit le Roi Abdallah : tout le monde sera perdant si nous tombons de nouveau dans la guerre. L’ennemi commun est désigné : celui dont le nom devrait faire rougir de honte le monde civilisé.

Isabelle-Yaël Rose