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21 juin 2007

Fin du statu-quo

Le Président Bachar El-Assad
(photo Reuters)

Si le pire n’est jamais certain, il est pourtant souvent probable. Voir très probable. Particulièrement au Moyen-Orient, où les hommes semblent essayer toutes les possibilités issues de leur imagination. Pour cela, il suffit qu’ils aient des armes - c’est-à-dire de l’argent. Quand l’imagination est saine, elle produit de belles réalisations. Mais quand elle est détraquée, pour une raison ou pour une autre, malheur à celui qui ouvre la boîte de Pandore. C’est pourquoi l’identité moyen-orientale est paradoxale : en même temps qu’elle aura engendré de grandes civilisations - dont la dimension religieuse fût toujours fondamentale - elle aura été le creuset presque inépuisable de toutes les violences. C’est qu’au Moyen-Orient, l’âme humaine se révèle dans sa nudité. L’Histoire qu’elle raconte, pour parler dans un vocabulaire psychanalytique, est celle de la guerre à mort entre principe de réalité et principe de plaisir. Eros et Thanatos. Parce que la dialectique est intrinsèque à l’âme et aux sociétés humaines, elle n’admet, par essence, aucune solution. A moins de se laisser enivrer par l’illusion d’une réforme de l’homme. Si le pire n’est jamais certain, il est pourtant souvent nécessaire. Particulièrement au Moyen-Orient. Et malheur à celui qui l’oublie quand il aborde cette région.

Un événement politique considérable vient de se produire à Gaza avec la prise de pouvoir par la violence du Hamas. Cette fracture à l’intérieur du peuple palestinien est sans précédent. Fracture politique, mais surtout identitaire, qui remet en cause jusque l’idée de nation. D’une nation. Si la bande de Gaza est un territoire dont la surface est insignifiante, ce qui vient de se produire est en revanche très lourd de conséquences. Pour tout le Moyen-Orient.
D’abord, Al-Qaïda vient de prendre, pour la première fois, la parole publiquement. Pour annoncer que l’objectif unique est la révolution islamiste, universelle, sans considération des peuples ou des nations. Le message est clair : le Hamas doit être un instrument, et le peuple palestinien le fer de lance d’une nouvelle expérimentation. Singulièrement, les Frères Musulmans n’ont pas réagi à la prise de pouvoir du Hamas - silence. Silence très inquiétant. Mais une chose est certaine : l’objectif principal du Hamas n’est pas la construction de la Palestine. Il a en vue d’autres objectifs, à comprendre dans une logique plus complexe, régionale, même universaliste.
Ensuite, c’est la première fois qu’une organisation inscrite sur la liste des organisations terroristes internationales prend le pouvoir. Sans rencontrer de résistance. Fâcheux précédent pour la démocratie. Plus encore : très fâcheux précédent pour les démocraties arabes ou les pays arabes modérés. Gaza pourrait bien devenir la Tchécoslovaquie du 21è siècle. Car une chose est encore certaine : le Hamas trouvera des interlocuteurs politiques internationaux. On verra ainsi comment le culot politique le plus sanglant - le « fait accompli » dans la violence - trouvera sa légitimité politique, voire même juridique, d’une manière ad-hoc. Cela s’est passé ainsi pour toutes les révolutions du monde. Pour toutes les conquêtes. Ainsi fonctionne l’histoire des peuples et des hommes. Il faut s’attendre à entendre de « drôles » de choses ...

Mais le fait le plus inquiétant est le moment que le Hamas a choisi pour faire sa « révolution ». Le timing est intrigant : d’une part, le gouvernement du Liban a lancé une offensive contre le « Fatah-Al-Islam », au Nord. D’autre part, Égypte a durci sa législation, interdisant l’entrée au Parlement des groupes religieux (les Frères Musulmans). Ensuite, des « katiouchot » ont été lancées contre le Nord du territoire d’Israël (l’armée israélienne indique la responsabilité d’une organisation palestinienne, et non pas celle du Hezbollah chiite financé par l’Iran). Enfin, nous venons de l’apprendre aujourd’hui : il n’y a pas de négociations possibles entre Israël et la Syrie. Les États-Unis et Israël ont dit « non ». La Syrie ne remplissait pas les conditions pour une reprise des négociations. Voilà la nouvelle importante, qui jette une autre lumière sur tous ces événements. Le régime de Bashar El-Assad est affaibli politiquement. En revanche, d’un point de vue militaire, il s’est considérablement armé ces derniers mois. Sans compter les simulations et les entraînements. Pour survivre, Bashar El-Assad doit retrouver une légitimité. Dans une population majoritairement sunnite. Dans un pays qui « accueille » Khaled Meschaal et ses « organisations palestiniennes ». Dans une Syrie qui pense - à tort - qu’elle est humiliée et faible. Qu’elle doit retrouver toute sa place dans un monde arabe qui l’a somme toute marginalisée, et qui sous-estime singulièrement les facultés de résilience de la société et de l’armée israéliennes. Dans ces circonstances, et au vu de la psychologie régionale, il ne reste plus qu’une seule option au Président Assad. Si le pire n’est jamais certain, il est pourtant probable. Les hommes l’ont souvent essayé.

Quand Sadate a voulu s’éloigner de son allié traditionnel russe, et contraindre les États-Unis à le prendre au sérieux - sachant que pour ce faire, il serait amené à négocier avec Israël -, le grand Président égyptien a d’abord cherché à se mettre en position de force : on ne négocie jamais en position de faiblesse, plus encore au Moyen-Orient. Il a donc déclenché une guerre. Il n’était pas nécessaire que cette guerre soit absolument gagnée. Il suffisait juste deux choses : d’abord, pouvoir produire l’illusion, pour son peuple, qu’elle était gagnée ; c’était moins le nombre de morts, de blessés, et de prisonniers égyptiens qui comptait, que le nombre de morts, de blessés et de prisonniers israéliens. Ensuite, cette guerre lui permettrait, après la défaite de 1967 et la mort du légendaire Nasser, de montrer aux États-Unis que l’Égypte restait une puissance locale qui comptait - pour la guerre, pour la paix. Bref, l’Égypte redevenait pleinement un acteur politique. Certes, Bashar El-Assad n’est pas Sadate, et la Syrie n’est pas l’Égypte. Mais la fragilité du régime syrien, replacée dans la perspective générale de la région - politique, historique, voire même psychologique ; lue en parallèle avec les tout récents événements ; n’indique rien de très bon. L’avenir dira la direction du vent ... il y a de multiples courants d’air dans la région !

Isabelle Yaël Rose,
Jérusalem