Notre radio

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05 juin 2007

Le 5 juin 1967, à Tunis il y a quarante ans

Sefer Thora brûlé, Tunis 1967 (documentation Freddy Galula)

Les médias vont le rappeler abondamment cette semaine, c’est le quarantième anniversaire de la Guerre des Six Jours. Et sans préjuger de ce que l’on pourra lire ou entendre, ici ou là, je m’attends à nouveau au choc de deux mémoires.

- La mémoire « officielle » des peuples européens, à qui l’on ne rappelle (presque) jamais les circonstances de l’attaque israélienne le 5 juin 1967 au matin, alors que le pays était encerclé de toutes parts et menacé d’extermination par des foules arabes en transe : blocus maritime du détroit de Tiran, coupant les liens de l’État juif vers l’Asie (et à l’époque, l’approvisionnement en pétrole venant ... d’Iran) ; départ (à la demande de Nasser) des troupes de l’ONU faisant tampon dans le Sinaï, puis arrivée de divisions blindées égyptiennes près de la frontière ; volonté de revanche sur la défaite de 1956, exacerbée par dix ans de propagande ; refus de la France du Général De Gaulle de se joindre à une tentative internationale de briser le blocus ; et enfin (deuxième coup de couteau dans le dos, alors même qu’il n’y avait ni guerre, ni « territoires occupés »), embargo sur les armes à destination d’Israël décrété le 1er juin ce qui - faute de pièces détachées - risquait de rapidement clouer au sol l’aviation de Tsahal (à l’époque, mais tout le monde l’a aussi oublié, essentiellement de fabrication ... française !).

- La mémoire juive, dans toutes les Diasporas et singulièrement pour les minorités subsistant encore en terre arabe, qui voyaient en une sinistre résonance, à la fois le souvenir proche de la Shoah - avec les propos du leader de l’O.L.P, Ahmed Choukeiry, disant que « en cas de conflit, il ne subsisterait guère de survivants juifs en Palestine » -, et la peur de pogroms là où ils vivaient. Oui, Israël avait attaqué le premier car il risquait d’être submergé par un monde arabe réclamant unanimement (à l’époque) sa destruction, oui ses frontières étaient presque indéfendables (et les bombardements de Sderot ces dernières semaines et du Hezbollah libanais l’année dernière rappellent son manque de profondeur stratégique). Et si, à l’époque, les opinions publiques le comprenaient fort bien, 40 ans de regards biaisés et de propagande l’ont fait oublier. Un livre de Raphaël Delpard ("la Guerre des Six Jours : la victoire et le poison"), sorti pour cet anniversaire, vient à point pour rappeler un certain nombre de vérités !

Ayant 16 ans alors, je me souviens avoir vécu - à distance, heureusement - les émeutes anti juives de Tunis comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Bénéficiant de vacances à rallonges (le lycée étant traditionnellement fermé dès le mois de juin pour permettre les épreuves du baccalauréat), je suivais - en maudissant les piles faiblardes de mon transistor - le début de la guerre au Proche Orient, m’inquiétant plus en fait pour le devenir immédiat d’Israël (on ne savait pas très bien qui avait attaqué ce lundi 5 juin, à l’aube, et les radios arabes rivalisaient dans les communiqués de victoire) que pour ma propre communauté. Je me souviens donc de notre stupéfaction lorsque nous avons appris qu’une foule déchaînée avait mis à sac la Grande Synagogue, brûlé des commerces juifs en centre ville, avant de s’en prendre successivement aux Ambassades de Grande Bretagne et des Etats-Unis ! Je me souviens de « l’évacuation » de ma grand-mère, qui vivait dans le quartier Lafayette où venait juste de passer cet ouragan, et qui était venue dormir chez nous. Je me souviens avoir entendu, distinctement sur une radio française « Ce soir à Tunis, les Juifs ont peur », et avoir éprouvé la bizarre impression que l’on parlait aussi de moi : de ce moment précis date mon engagement personnel, et mon refus de subir l’Histoire sans réagir. Je me souviens enfin (et cela éclaire un autre engagement, mais qui est venu plus tard), qu’il y a eu aussi des « justes » dans le peuple tunisien après ces évènements qui leur faisait honte : des amis musulmans qui nous ont appelés pour nous proposer de « passer la nuit chez eux, à l’abri » ; et le Président Bourguiba, qui condamna immédiatement à la radio les pogromistes, et envoya l’armée pour sécuriser la capitale, après ce qui (mais on ne l’apprit qu’ensuite) apparut comme une provocation montée par une Ambassade arabe - celle d’Irak, déjà l’Irak !

Pourquoi le nier ? Cette terrible journée m’a marqué, longtemps, gravant dans ma mémoire un fort ressentiment pour l’ensemble de la Tunisie, alors que cette abjection fut le fait de quelques centaines d’émeutiers. Il m’a fallu des années pour revenir sur cette rancœur, les évènements vécus plus de trente ans après en France (avec un manque de solidarité effrayant de la part de la majorité de mes compatriotes), y ayant fortement contribué ...

Il ne reste pratiquement aucune photographie disponible sur la Toile de ce pogrom du 5 juin 1967 à Tunis, hormis l’image de ce « Sefer Thora » brûlé dans la Grande Synagogue de Tunis, que j’ai mise en illustration. Je l’ai trouvée sur le site « Harissa.com » dont je vous parlais il y a deux jours. 

Également sur le même site, deux témoignages émouvants, que je vous invite à lire en liens :

- Le témoignage d'Alain Madar


Jean Corcos