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25 mai 2008

Va-t-on vers une redistribution radicale des cartes au Moyen-Orient ?

Pour ceux qui s’intéressent à la diplomatie, cette semaine aura été particulièrement intéressante au Moyen-Orient. Dans le désordre, nous aurons vu un accord signé entre les factions libanaises sous les auspices du Qatar, l’annonce d’approches du Hamas par la France, la déclaration officielle et simultanée en Syrie, en Turquie, et en Israël de contacts diplomatiques entre Damas et Jérusalem, la médiation égyptienne entre le Hamas et Israël, la rencontre entre le ministre de la Défense israélien Ehoud Barak et le président égyptien Hosni Moubarak accompagné de ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères et du chef des services de renseignements égyptien Omar Souleiman. La succession de ces événements aura coïncidé - en diplomatie, il n’est point de coïncidences - avec la visite du ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner. Dans ce contexte, on ne peut qu’être frappés par la singularité du silence et de l’absence de trois grandes puissances de la région : l’Arabie-Saoudite, les États-Unis et l’Iran. Sans compter l’Autorité palestinienne qui semble enfermée dans un mutisme qui traduit non seulement sa passivité mais sa totale impuissance.

En diplomatie, il est difficile pour ceux qui ne sont pas dans le secret de se faire une représentation de la réalité qui ne soit pas faussée : la diplomatie étant un brutal jeu de poker - le plus souvent mortel - la manipulation des apparences est l’un des instruments qu’elle emploie pour lancer sur des fausses pistes ceux qui tentent de percer ses secrets. Néanmoins, il est toujours intéressant, quand on a la volonté et l’audace d’oser, d’essayer de reconstituer la trame des faits.
La semaine s’est terminée par l’annonce de contacts diplomatiques officiels et directs entre Israël et la Syrie grâce à la médiation de la Turquie. Cette annonce a été diversement reçue en Israël où l’opposition a accusé le Premier ministre Ehoud Olmert de chercher à faire diversion au moment où il est poursuivi par une nouvelle « affaire ». Fait intéressant : Tsipi Livni, la ministre des Affaires étrangères, n’était pas dans la confidence, contrairement à Barak, et donc le ministère de la Défense. Livni a accueilli l’annonce avec beaucoup de réserve, critiquant la démarche indirectement, en rappelant que la condition préalable à l’ouverture d’un canal israélo-syrien était l’engagement de la Syrie à rompre son alliance avec le Hezbollah, les groupes terroristes palestiniens qui siègent à Damas, et l’Iran qui les finance. Autre fait intéressant : la réaction américaine est également venue du côté du ministère des Affaires étrangères - Condolezza Rice - dont le visage crispé masquait mal la colère et le mécontentement. Elle s’est contentée de déclarer que les États-Unis suivaient l’évolution du dialogue - personne ne parle encore de négociations - avec intérêt, tout en insistant sur le fait que les négociations israélo-palestiniennes étaient la priorité de la Maison-Blanche. Rappelons encore que Livni préside l’équipe israélienne chargée des négociations avec l’Autorité palestinienne. Dans ce contexte, le silence de l’Autorité palestinienne se comprend aisément, même s’il faut encore rappeler que Mahmoud Abbas s’est rendu à Damas il y a deux mois, événement tout à fait remarquable quand on connaît les relations traditionnellement détestables entre la Syrie et l’Autorité palestinienne.
L’annonce d’un dialogue diplomatique entre Israël et la Syrie, même s’il est peu probable qu’il se conclue par un accord de paix dans l’immédiat, est incontestablement embarrassante, voire inquiétante, sinon pour le Hezbollah du moins pour le Hamas et l’Iran. La Syrie est en effet un « client » de l’Iran, qui l’utilise pour transférer armes et argent au Hamas et au Hezbollah. C’est pourquoi la Syrie, qui ne peut pas prendre le risque de remettre en cause son fragile équilibre politique, social et ethnique a dû « donner » quelque chose au Hamas et au Hezbollah en échange. Elle a été aidée pour se faire de la pression que l’Égypte et la France ont mise sur le Hamas, et de la pression que la France a mise sur le Hezbollah.

A priori, le Hezbollah et le Hamas se ressemblent : deux mouvements terroristes, l’un chiite, l’autre sunnite, qui cherchent à mettre en œuvre une révolution islamiste. Cependant, il ne faut pas se laisser tromper par les apparences, car si ces deux groupes terroristes nourrissent effectivement le même projet, il n’ont ni la même histoire ni le même développement. En effet, le Hamas a montré l’année dernière qu’il était capable de prendre le pouvoir par la force - et il l’a fait dans la bande de Gaza d’une manière anarchique et incohérente. Il s’apprête maintenant à faire la même chose en Cisjordanie. En revanche, le Hezbollah a montré la semaine dernière qu’il était capable de prendre le pouvoir par la violence au Liban - mais il ne l’a pas fait. Il lui suffisait de montrer qu’il était en position de force pour arriver ainsi aux négociations qui se sont tenues au Qatar le 21 Mai et qui ont abouti, au moins dans le principe, sur un accord entre les factions sunnite, chrétienne, druze et chiite. En fait, les violences de la semaine dernière ont montré qu’il n’existait plus au Liban que deux vraies forces politiques : les sunnites et les chiites. Le Hezbollah a donc obtenu ce qu’il voulait - et fait la preuve de ce qu’il voulait - à moindre frais. La différence entre le Hezbollah et le Hamas s’explique par trois raisons : d’une part, le Hezbollah est devenu familier du jeu parlementaire et de la tenue d’élections. Qu’on le veuille ou non - mais la diplomatie n’est pas le monde du souhaitable, seulement du possible - le Hezbollah est une force politique qui existe au Parlement et qui en connaît d’ailleurs tous les ressorts. D’autre part, le Hezbollah maîtrise parfaitement le jeu diplomatique et des alliances. Enfin, contrairement au Hamas qui choisit toujours la politique du pire, le Hezbollah sait finalement quand s’arrêter. Il faut dire qu’il a connu, lui, la guerre civile et qu’il s’est également frotté aux représailles massives israéliennes. Pour conclure sur ce point : même si la doctrine du Hezbollah est moralement et politiquement indéfendable, le mouvement est sur la voie de devenir une organisation politique. Au contraire, le Hamas ne fait preuve d’aucune maturité. C’est à ce niveau que la France intervient. Et d’une manière il faut dire plutôt spectaculaire.

Les relations que la France entretient avec le Hezbollah ne sont pas un secret. Ces relations, aussi dangereuses soient-elles, car ce genre de mouvement finit toujours par « mordre la main de son maître », donnent un levier aux Français. Ils l’ont utilisé la semaine dernière. Ils l’ont utilisé dans les négociations qui ont eu lieu au Qatar. Ils l’utilisent encore comme instrument stratégique entre Israël, la Syrie, et l’Iran. La politique étrangère française, qui tâtonnait encore il y a quatre mois avec sa nouvelle administration - pour preuve, la bourde de Kouchner qui avait annoncé « qu’il ne quitterait pas le Liban tant que le Liban n’aurait pas de président » - a fait depuis des pas de géant.
En ce qui concerne le Hamas, le Maariv du 20 Mai a publié en partie une traduction d’un article du Figaro dans lequel un haut diplomate français déclarait des contacts entre la France et les dirigeants du Hamas à Gaza. C’est à dire Mahmoud Zahar et Ismäel Haniyé. Rappelons que les deux n’apparaissent plus en public, conscients du fait qu’ils sont parmi les cibles de l’armée et des forces de sécurité israéliennes. Car il est vraisemblable qu’ils seront éliminés dès qu’ils sortiront de leur cachette, en représailles aux attaques constantes de roquettes. Haniyé et Zahar, qui sont également mis sous pression par l’Égypte, qui n’a pas du tout apprécié la violation de son territoire quand la frontière de Rafah a été démolie à coups de bulldozer ; Moubarak apprécie encore moins la propagande anti-égyptienne que le Hamas organise d’une manière quotidienne en s’appuyant sur les Frères musulmans ; Haniyé et Zahar cherchent donc un appui pour sauver leur tête. La main a été tendue par les Français. Reste à savoir à quelles conditions et jusqu’à quel point. Pour conclure également sur ce point : il semble qu’un équilibre soit en train de se créer entre la pression d’Israël, des États-Unis, de l’Égypte et de certains pays de l’Union européenne, et l’intervention des Français. En ce qui concerne le Hezbollah, il a obtenu l’accord signé au Qatar et sa reconnaissance comme acteur politique majeur sur la scène libanaise.
Le Hezbollah et le Hamas ne seront pas rayés de la carte. Ils sont une force électorale trop considérable. La seule chose possible à laquelle il soit possible d’arriver est de les neutraliser par un jeu subtil qui mélange force, pressions, chantages, éliminations ciblées, et « cadeaux ». Le vieux principe de la carotte et du bâton. Il est notable que le sort des soldats israéliens kidnappés n’a pas été abordé par le haut diplomate français si l’on se fie à la traduction partielle de l’article du Figaro.

La Syrie est la carte maîtresse. Non seulement des relations israélo-palestiniennes - point de paix avec les Palestiniens sans la Syrie - mais de toute la région. Il faut s’attendre à une riposte agressive voire même très dangereuse de l’Iran, qui pourra prendre des formes indirectes telles que l’agitation de mouvements terroristes ou de minorités ethniques - du moins dans un premier temps. En tous les cas, le silence de l’Iran ne présage rien de bon ... y compris pour la France.

Isabelle-Yaël Rose 
Jérusalem, le 23 Mai 2008