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04 mai 2008

La Voix du Caire, par Isabelle Yaël Rose

Introduction :
Ma "correspondante" de Jérusalem vient de passer quelques jours très agréables dans l’Égypte voisine ... encore une preuve de la réalité, même fragile, de la paix entre Israël et au moins certains de ses voisins. Après l'illustre Ibn Khâldun évoquant il y a deux jours la splendide capitale du Moyen Age, voici une évocation très fine du Caire d'aujourd'hui, bien au delà des cartes postales et de l'exotisme à bon marché : cette ville a une âme secrète, et notre franco-israélienne passionnée d'histoire vous en livre quelques clés !
J.C

Dans la mémoire collective française, l’Égypte évoque immédiatement les pharaons et les temples, la remontée du Nil, et la vision des Pyramides qui se détachent géométriquement - leur géométrie parfaite est leur éternité - d’un désert absolu et sans forme. L’Égypte convoque encore la mémoire mythique d’Alexandre le Grand, de Cléopâtre, du Phare et de la bibliothèque d’Alexandrie, avant de faire un bond dans le temps pour nous mener à la campagne de Napoléon, au canal de Suez, et aux grands noms de l’égyptologie. Alexandre et plus tard Bonaparte en avaient eu l’intuition : en associant leur mémoire à celle de Ramsès et de Toutankhamon, ils entreraient définitivement dans l’histoire des hommes. Il n’est pas dit que l’engouement de François Mitterrand, Jacques Chirac, ou plus récemment du président Nicolas Sarkozy, au delà des simples considérations politiques, n’ait pas reflété une même quête d’absolu : les présidents, comme les rois ou comme les pharaons, ont peur de l’oubli et de la mort.

L’Égypte est un pôle pourvoyeur de sens dans la mémoire juive, écartelée entre l’Antiquité et l’histoire moderne de l’État d’Israël. Avant d’être le pays duquel on s’enfuit, l’Égypte était la terre de refuge en temps de famine : elle a accueilli les Hébreux à plusieurs reprises, offrant à l’histoire sacrée plusieurs de ses épisodes les plus célèbres. Et il n’est sans doute pas indifférent que Moïse ait été éduqué par ses scribes et par ses prêtres, comme les philosophes grecs viendraient chercher leur sagesse à Héliopolis ou à Thèbes. C’est au Caire que Maïmonide a élu domicile, enrichissant sa connaissance du Talmud et de la philosophie aristotélicienne. C’est en Égypte que Dieu s’est manifesté dans le buisson ardent. C’est en face de pharaon - qui n’était pas Amalek - qu’Il a révélé Sa puissance. Faisant de nouveau un saut dans le temps, c’est le Caire qui devait devenir le siège du troisième califat (les Fatimides), avant d’accueillir la dynastie de Saladin (les Ayyoubides), les Mamelouks, et plus tard Mohammed Ali. C’est en Égypte que s’est incarné le nationalisme arabe - il est né à Damas - dans la figure de Nasser et dans les bâtiments de la Ligue arabe. Et il est sans doute enivrant de contempler aujourd’hui ce bâtiment, dont l’architecture austère rappelle Moscou ou les grandes capitales de l’Europe de l’Est, arpentant les rues du Caire en mettant ses pas dans ceux des millions d’Égyptiens qui défilèrent en 1967 en criant leurs slogans. Ils appelaient à la destruction immédiate et totale d’Israël. Aujourd’hui encore, les images et la Voix du Caire sont restées vivaces dans la mémoire de Jérusalem. Et pourtant, quarante ans plus tard, on peut être un Israélien et voir avec ses yeux les rues du Caire. On peut s’y endormir, s’y réveiller, se laisser porter par le ronronnement enjôleur de la ville prête à griffer. Le Caire est un chat, un gros sphinx, qui cligne son œil blagueur et cruel quand on le caresse. Tel est l’héritage de Sadate. Son immense bras d’honneur lancé à l’Histoire. Parce que l’honneur - et le rire, son compagnon - est la valeur qui gouverne le monde arabe et musulman.
Le Caire est une expérience inoubliable. Le Caire est la grande expérience arabe. Et si la ville est saturée d’images, de paroles, et d’histoires encombrées dans un immense embouteillage politique, symbolique, et temporel où les temps et les symboles se croisent et se contredisent, le Caire est avant tout une rencontre. Une rencontre pythique.

Il faut voir Le Caire au moins à deux niveaux : en bas, en haut. Et comme toutes les villes orientales, il faut aussi le voir depuis l’intérieur et depuis l’extérieur : le Caire est un binôme. Entrer à l’intérieur de la mosquée Al-Azhar, pour être brutalement arraché à la trépidation du marché et pénétrer dans un monde soudainement silencieux, frais et ordonné. Entrer dans la maison de El-Suhaymi - dans sa chambre à coucher - pour entendre, caché derrière les moucharabieh, les pas des passants auxquels se mêle le trottinement d’ânes harnachés. Mais il faut aussi sortir, se perdre dans les petites rues, dans les grandes avenues, croiser les femmes et les hommes, les enfants insolents ou timides mais toujours curieux et fiers de prononcer quelques mots d’anglais. Le Caire n’est pas un. Il n’est pas non plus figé dans l’éternité d’un type ou de la pierre. Il faut donc monter dans les bus bondés - desquels on descend sans attendre l’arrêt ; il faut marchander une course de taxi ou un paquet de cigarettes. Il faut se coltiner la réalité bruyante et parfois agressive de la grande ville, de la ville d’en bas, pour monter, pour entendre et pour voir, l’appel à la prière répercuté par les milliers de haut-parleurs qui ceinturent les mosquées : entre un minaret fatimide et mamelouk, un gratte-ciel moderne, comme en bas, une charrette tirée par un cheval entre une Lada et une Mercedes. Le Caire est une ville inclassable. Un immense bazar arabe où tout se voit. Mais le bazar suit sa dynamique invisible et interne : il suit ses lois.
Dans cette mégalopole de 22 millions de personnes, il est une chose extraordinaire : son indolence. Les Égyptiens ne sont pas blasés. Ils ne sont pas non plus indifférents. C’est juste qu’ils ont appris à mettre une certaine distance entre eux et les autres, entre eux et la réalité. Les Égyptiens prennent la vie avec méfiance, comme si elle s’apprêtait à les voler. Ils considèrent les événements de loin, à la manière de mirages dans le désert. Comme tous les Arabes, ils cultivent un rapport cynique avec la vérité - ils soupçonnent toujours la fausse-monnaie. En fait, ils vivent comme si le monde devait se dérober sous leurs pieds, c’est pourquoi ils ne croient jamais en aucune promesse : le rapport au temps - et à l’autre - est instantané. Cash, tout ou rien, maintenant ou jamais. Le tout admet pourtant des réserves et le jamais peut être reporté. Si l’Arabe n’ouvre jamais tout à fait les portes - l’histoire lui a appris à les fermer - il ne les verrouille pas non plus tout à fait.
Le Caire, malgré sa taille et son poids historique et politique, n’aime pas l’anonyme. S'il doit établir une relation avec son visiteur - et il ne s’y sent pas obligé, car c’est lui qui décide selon son caprice et sa volonté - cette relation ne pourra en revanche qu’être personnelle. Comme le visage des cireurs de chaussure, comme le regard des marchands de journaux, comme le salut des gardiens aux portes des maisons. Au Caire, tout le monde est quelqu’un - et connaît tout le monde. Le Caire est un cinéma, où chacun joue tous les rôles. Tantôt acteur, tantôt spectateur, tantôt les deux à la fois comme dans les cafés-théâtre, le Caire s’improvise tragédienne, danseuse, mime, bouffon. Mais le Caire n’est pas une caricature : s’il aime la parodie, et se plaît à improviser ; s’il s’adonne aux commérages et aux exagérations le cœur lourd ou léger, le Caire a l’âme d’une diva. C’est pourquoi il faut le laisser venir à soi, à sa manière - Le Caire aime faire des manières.
Chaque ville a ses bruits. Le touriste retient souvent celui des klaxons, qui sont comme un signe de reconnaissance du Caire et des Cairotes. Pourtant, tous les matins, à sept heures, le vieil homme monte sur son vélo qu’il a chargé de bouteilles de gaz. Il fait sa tournée, claquant un petit instrument en fer contre ses bouteilles, et malgré le bruit des klaxons, de la ville qui se réveille dans la cacophonie des voitures et des télévisions, les Cairotes l’entendent. Ils appellent l’homme, parfois depuis l’étage, et l’homme les entend. Ce bruit de métal frappé à la main, un tout petit bruit intime, artisanal, régulier, qui se faufile entre les klaxons, les interpellations et les auto-radios, comme à la dérobée - ce claquement sourd, clandestin, qui couvre la voix des pharaons, des Napoléon, et les appels à la prière : c’est la voix du Caire. Contrairement aux apparences, qui sont toujours trompeuses en Égypte, le Caire est donc une ville qui se prête aux tête-à-tête. Et les tête-à-tête, comme les grandes amours, aiment le silence. Et les non-dits. Le Caire, gueulard et tapageur, aime l’obscurité.

Isabelle-Yaël Rose
Jérusalem