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21 mai 2008

La fabuleuse genizah de la synagogue Ben-Ezra ou : « Le trésor juif du Caire »

Salomon Schechter au travail parmi les reliques
de la genizah, bibliothèque de l'Université de Cambridge, 1898
(photo : site du journal Al-Ahram weeekly)

Si le bus est probablement le moyen de transport le plus adapté pour se familiariser avec le Caire, en ce qu’il propose une rencontre immédiate et totale avec la ville, la variété de ses architectures et de ses quartiers, et les manières remarquablement courtoises de ses habitants, le métro ne doit cependant pas être boudé : construit par les Français (Alsthom), il permet de se déplacer rapidement et en toute tranquillité. A partir de la place centrale du Caire - Midan Tahrir, station Sadate - il se rend directement dans le vieux Caire - station Mar Girgis - dans lequel sont localisées toutes les anciennes églises ainsi que l’une des plus vieilles synagogues. Dix minutes pour passer du Caire musulman au Caire juif et chrétien, pour arriver dans le noyau urbain qui précéda la ville du Caire à proprement parler : car avant que la dynastie des Fatimides ne décide de faire du Caire sa capitale, en y construisant son palais ; avant que Saladin ne prenne la décision d’y construire sa citadelle, déplaçant le centre de gravité du Caire, existait une ville déjà rayonnante et prospère connue sous le nom de Fostat. Elle attirait commerçants, caravaniers, professeurs et étudiants à une époque où les hommes se déplaçaient pour se rencontrer. C’est précisément à Fostat que fut découvert, à l’intérieur de la synagogue Ben Ezra, un trésor qui révolutionna le monde juif et scientifique en bousculant la représentation qu’il s’était faite non seulement de la vie juive au Moyen-âge, mais plus généralement de la vie quotidienne sous le troisième Califat. Ce trésor de textes jette une lumière singulière sur ce que l’on pensait savoir du monde arabe.

L’imagination humaine est toujours excitée par les trésors, plus encore quand se mêlent à eux des légendes. Or, ces deux éléments, auxquels se rajoutent la figure du Juif et l’histoire arabe et musulmane, sont présents dans l’histoire de la genizah du Caire attachée intimement à celle de la synagogue. D’après l’histoire - ou la légende ? - la synagogue aurait primitivement été édifiée, tout près des pyramides de Guizeh, par les Juifs ayant fui Jérusalem suite à la conquête babylonienne. Alors qu’une partie de la communauté avait été exilée par Nabuchodonosor à Babel - où elle se développera jusqu’à devenir une communauté prospère d’un point de vue économique et intellectuel - d’autres, conduits par le prophète Jérémie, étaient venus trouver refuge en Égypte. Dans l’antiquité, l’Égypte fut en effet toujours un lieu d’asile pour les Hébreux comme en témoignent les histoires d’Abraham, de Jacob et de son fils Joseph. Toujours d’après la légende - ou l’histoire ? - la synagogue fut édifiée sur le lieu même où Moïse fut recueilli par la fille de pharaon dans son panier, qui deviendrait ultérieurement un lieu de recueillement, de célébrations et de prières. Il faut noter que le cours du Nil a varié au cours de l’histoire, plus encore depuis le développement de l’irrigation et la construction des grands barrages. Une église a plus tard été construite par les Chrétiens à l’ouest de la synagogue appelée à l’époque synagogue Jérémiah, en mémoire du prophète. Les Chrétiens, en cela héritiers de la tradition juive, ont pointé ce lieu comme étant celui où la Sainte Famille aurait trouvé refuge lors de sa fuite en Égypte, fuyant le décret d’Hérode ordonnant l’exécution de tous les enfants. Pour les Juifs comme pour les Chrétiens, le lieu est donc saturé de sens et de symbolique.
La synagogue Jérémiah aurait été détruite par les Romains lors de leur arrivée en Égypte. Avec l’Hégire et la conquête islamique, les biens et les lieux de culte furent rendus à leurs propriétaires : c’est de cette manière que l’église copte récupéra le terrain sur lequel elle construisit une église pour laquelle elle payait un tribut annuel relativement important au gouverneur musulman. En 1115, le grand rabbin Abraham Ben Ezra « racheta » le terrain et le bâtiment aux coptes, construisant à son emplacement la synagogue qui porterait désormais son nom. On n’entendit plus parler de Ben Ezra et de sa synagogue jusqu’à ce qu’un rabbin et érudit lituanien du XIXè siècle, Jacob Saphir, n’apparaisse au Caire à la recherche d’un trésor qui ne serait finalement trouvé officiellement par le rabbin anglais Salomon Schechter qu’à la fin du siècle : un trésor qui consistait en une genizah riche de 210.000 documents. C’est lui qui redonna à la synagogue toute son importance en mettant à la disposition des chercheurs une source de textes et de témoignages dont la valeur historique était sans précédent. Il faudrait attendre la découverte des rouleaux de la Mer morte pour que les mondes religieux et scientifique soient parcourus par une semblable excitation.
Le XIXè siècle a été le siècle des trésors et des chercheurs de trésors : après les pyramides et leurs tombeaux, après les pharaons et leurs hiéroglyphes, après Mariette et Champollion dont les travaux avaient permis de restituer toute une culture et toute une civilisation, les Juifs tenaient eux aussi leur trésor. Restait à décrypter sa signification et sa langue.

Une genizah [1] est le lieu ont sont entreposés tous les textes qui ne peuvent être détruits parce qu’ils contiennent soit des références sacrées, soit le nom de Dieu. Son contenu - comme celui de tous les trésors - est également entouré de mystères : la genizah du Caire contiendrait une planche de bois relatant les impressions du général arabe Amr Ibn Al-As lors de sa conquête de Fostat en 641, ainsi que la Torah d’Ezra. Si l’on se fie au compte rendu publié de la conférence annuelle de l’International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA), année 2000, Jérusalem, sous la direction de Stefan C. Reich, chercheur à Cambridge, on peut dire que les textes couvrent une période allant du IXè siècle au XIXè siècle. Ils consistent en des commentaires religieux (Midrash et Talmud), des décisions rabbiniques relatives à la loi juive (Halacha), des disputes théologiques particulièrement avec la secte des Karaïtes très présente en Égypte, mais aussi le texte du Siracide (l’Ecclésiastique) rédigé en hébreu. La présence de ce texte - en fait, seulement 3/5è du texte grec - est décisive quand on sait qu’il a été écarté du canon juif, précisément parce que les docteurs de la Loi n’en avaient pas une version en hébreu, mais seulement en grec ou en syriaque, au moment où le canon a été fixé à Yavneh [2]. La genizah permet donc d’une part de se faire une idée très précise du Judaïsme et de son évolution au long des siècles. Mais elle contient encore des documents administratifs, des contrats, des courriers, des questions et des transactions opérées depuis ou vers la Palestine, le Liban, la Syrie, la Tunisie, la Sicile et même les Indes. Les villes de Samarkand, Séville, Aden, Constantinople, Narbonne, Marseille, Gênes, Venise, Kiev et Rouen sont citées. La genizah permet donc d’autre part de comprendre la vie quotidienne des Juifs au Moyen-âge au Caire et les échanges entre les communautés. Car il faut rappeler qu’à cette époque il n’était pas rare que l’avis d’un savant - dans les matières halachiques, économiques, juridiques ou profanes - soit réclamé, qu’il ait été particulièrement réputé, ou grâce à cette unité géographique créée par le Califat qui couvrait des territoires aussi éloignés que l’Espagne et le Caucase. La dispersion des Juifs permettait encore ces correspondances, ces transactions, ces échanges d’intérêts et d’idées entre des lieux éloignés.
Si les Juifs, comme les Chrétiens, avaient dans le monde musulman le statut de dhimmi, le matériel de la genizah a en revanche permis d’établir que les échanges entre les trois communautés étaient constants et nombreux, particulièrement pendant la période des Fatimides. Les Juifs s’associaient avec des Musulmans, ils vendaient et achetaient, ordonnaient des transactions. Les trois communautés se rencontraient quotidiennement - les « ghettos » ne furent construit qu’à la période mamelouk, qui marqua le déclin de la culture arabe et musulmane - chacune rendant visite à l’autre au cours des fêtes religieuses. Le règne particulièrement brutal du calife fatimide Hakim, qui détruisit les synagogues et les églises, encourageant ses troupes au viol et au meurtre dans la ville du Caire et à Damas, fut une exception. Il ressort encore des documents de la genizah, qui témoignent largement de la vie juive en Palestine au Moyen-âge, que contrairement à ce que l’on pensait, l’installation des Juifs à Jérusalem fut encouragée après la conquête arabe de la ville au VIIè siècle. Des textes témoignent d’affrontements violents entre les tribus bédouines insurgées et le pouvoir fatimide. Ils font encore état d’une alliance entre les Juifs et les Musulmans contre l’invasion croisée. Contrairement à une idée reçue, la présence juive en Terre Sainte était significative pendant la période croisée. Les Juifs développèrent leur présence à Jérusalem après la victoire de Saladin qui deviendrait également le maître du Caire en 1187.
Max Rodenbeck, journaliste anglais et spécialiste du Caire, fait mention dans son livre « Cairo » publié par l’Université américaine du Caire en 1998, de la présence de textes faisant référence à Maïmonide dans la genizah de la synagogue ; ou de questions posées au grand philosophe juif, médecin particulier de Saladin, chef de la communauté, ainsi que du contrat de mariage de son fils. Maïmonide, originaire d’Espagne, était venu s’installer à Fostat où il enrichit ses connaissances talmudiques en les mettant au contact de la philosophie aristotélicienne telle qu’elle était enseignée par les philosophes islamiques. Les échanges étaient constants entre penseurs juifs, musulmans et chrétiens. Maïmonide, dans son œuvre centrale « le guide des égarés », fut le premier à tenter une synthèse entre la pensée hébraïque et la philosophie grecque qui ouvrit très certainement la voie à Thomas d’Aquin, qui tenterait la même expérience - d’un point de vue chrétien - dans sa « Somme théologique » quelques années après. Les textes de la genizah, dont certains sont écrits en judéo-arabe (en arabe avec l’alphabet hébraïque, ou en hébreu avec l’alphabet arabe) ont également ouvert un immense terrain de recherche pour les grammairiens - Maïmonide lui même a publié des traités de grammaire juive - et les linguistes.

La genizah de la synagogue Ben Ezra ne manque pas de rappeler la fameuse pierre de Rosette de Champollion : comme elle, les textes qu’elle a offert au monde donnent les clés qui permettent de jeter un œil même furtif sur une civilisation, peut-être même un monde. Certains de ses textes ont été vendus par des responsables de la synagogue à des voyageurs du XIXè siècle - comme des pièces de l’Égypte antique sont devenus objets de commerce. C’est de cette manière que l’histoire s’est dispersée à travers de multiples musées et bibliothèques : des documents de la genizah sont conservés à Saint-Pétersbourg, Paris, Londres, Oxford, Philadelphie. En 1897, Schechter obtint l’autorisation de la communauté juive du Caire de transférer 140.000 de ses documents à l’université de Cambridge où ils sont étudiés. 40.000 sont entreposés au Séminaire de théologie juive d’Amérique, et 11.000 fragments à la bibliothèque de l’université John Rylands à Manchester. Des projets de recherches mobilisant des équipes internationales continuent à tenter d’extraire tous les secrets enfermés dans le trésor peut-être pas totalement élucidé de la genizah du Caire.
La synagogue Ben Ezra, de son côté, a été rénovée dans une entreprise ambitieuse de 1982 à 1992. Elle a été classée par le gouvernement égyptien monument historique, tout en restant la propriété de la communauté juive du Caire. Celle-ci, qui comptait des milliers de personnes, n’est pratiquement plus existante. Les difficiles relations entre Israël et les pays arabes, les tensions consécutives à la décolonisation, les fractures internes au monde arabe et musulman sont parmi les raisons de cette disparition. Mais, de la même manière que les Égyptiens ont renoué avec leur passé pharaonique grâce à la redécouverte de la langue inscrite sur leurs temples ; de la même manière qu’ils ont reconstruit la bibliothèque d’Alexandrie - le projet intellectuel, philanthropique et universel - en se mettant à la recherche des vestiges enfouis dans leur port ; sans doute faut-il se permettre d’espérer une relance du dialogue humain, spirituel et scientifique qui s’enracine dans la reconnaissance de trésors partagés, écrits tantôt dans un même alphabet tantôt dans une même langue tout à la fois et totalement arabe et hébraïque.

Isabelle-Yaël Rose,
Jérusalem

[1] Prononcer "guéniza"
[2] Le Siracide n’est un texte canonique ni pour les Juifs ni pour les Chrétiens protestants. Il est en revanche reconnu par les Catholiques, les Orthodoxes et les églises orientales. Le texte était déjà connu de Saint-Jérôme, le traducteur de la Bible du grec en latin. Le document de la génizah est la seule version hébraïque du Siracide qui remonte sans doute à l’ère chrétienne et s’explique par les contacts entre Juifs et Chrétiens en Egypte. Le statut historique du texte est toujours amplement discuté.