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01 juillet 2007

Faut-il sauver le journaliste Johnston ? Une tribune libre d’Isabelle Yaël Rose


Capture d'écran du message des ravisseurs
du journaliste britannique Alan Johnston
(photo Reuters)

Tribune libre

Nous le savons depuis longtemps : l’une des armes favorites des « organisations terroristes » est l’utilisation des médias et de la propagande. En cela, le Hamas ne fait pas exception. Il vient d’en faire la preuve en diffusant une vidéo qui met en scène le correspondant Johnston. Dans ces circonstances, les journalistes qui couvrent les événements se retrouvent souvent, et bien malgré eux, pris « entre deux feux » : montrer les images, et devenir des instruments de propagande en jouant un autre jeu ; ou rester silencieux, ce qui est contraire à leur métier et à leur mission. Il est pourtant une autre manière de poser l’enjeu qui permettrait peut être de trouver une solution. Plutôt que de s’interroger sans fin sur la déontologie journalistique, prendre la question à l’envers : qui a le plus besoin des journalistes ?

Les images ou les informations qui pourraient nous venir de Gaza n’apporteront de toutes façons rien de véritablement nouveau : tout ce qu’il y a à connaître de la situation, et de son évolution inévitablement catastrophique pour la population, nous le savons. Le monde connaît déjà tous les visages de la souffrance au Moyen-Orient. Ce n’est donc pas un reportage de plus qui pourra nous informer, et encore moins « faire bouger ». En revanche, il est tout à fait certain que le Hamas, et précisément actuellement, veut lancer une campagne d’opinion. Tout simplement parce qu’il est sous pression. Il a donc un besoin impératif des médias. Maintenant. Pour preuve, la diffusion simultanée de la cassette vidéo de Johnston et celle de la voix de Guilad Shalit. Pour preuve encore, cette conversation téléphonique entre l’assistant d’Ismaël Haniyé et le père de Guilad Shalit. Il y aurait encore d’autres preuves à produire, mais que celles-ci nous suffisent : le Hamas veut se faire voir et entendre par l’intermédiaire des journalistes.
Alors, si les journalistes - et les décisionnaires - sont effectivement solidaires de leur confrère, il ne leur reste plus qu’une chose à faire. Tout de suite. Laquelle ? Rappeler tous les journalistes de Gaza et refuser de couvrir aucun événement jusqu’à ce que leur collègue soit libéré. Certes, se retirer du terrain est contraire au principe même de ce métier. On aura ainsi vu des journalistes se faire assassiner, kidnapper, menacer, pour être immédiatement remplacés, que le spectacle continue. Certains auront même bénéficié de ces remplacements au pied levé pour faire avancer, d’une manière aussi soudaine qu’inespérée, leur carrière personnelle. Le Hamas compte bien sur cette primauté du spectacle sur les acteurs quand il fait ce qu’il fait. Il a déjà vu comment les choses se sont déroulées au Liban. Le dilemme des journalistes - et des décisionnaires - peut maintenant être reformulé : jouer le jeu des kidnappeurs en continuant à « couvrir » Gaza sans véritablement produire des informations qui se justifient, ou être prêts à jouer un autre jeu selon leurs propres règles pour tenter de sauver la vie de leur collègue - et partant, leur propre vie. Car telle est la vraie question : que vaut la vie d’un journaliste ?

Pour finir : ceux qui connaissent le Moyen-Orient le savent : quand on veut obtenir quelque chose, il faut savoir profiter des rapports de force au bon moment. Il ne faut pas se laisser impressionner par les bruits, les cris, ni les images. Et surtout : il ne faut se faire aucune illusion sur les bonnes intentions de l’autre. En l’occurrence, le temps joue contre nous. Donc : couper le son et les images, jusqu’à ce que Johnston retourne auprès de sa famille. Un message clair pour le Hamas. Et tous les terroristes. Quel est-il ? « Puisque nous sommes les instruments involontaires de votre propagande, pas touche à notre vie ! ».

Jérusalem,
Isabelle-Yaël Rose

Nota de Jean Corcos :

Juste quelques précisions à propos de cet article (brillant, comme à l’accoutumé) de ma « correspondante » en Israël.
Tout d’abord, j’ai choisi de le publier sous la forme d’une « Tribune libre », car elle propose une option qui fera bondir beaucoup de monde ... se retirer du terrain peut aussi être interprété comme une forme de capitulation devant le terrorisme, et s'il n’y a plus personne pour témoigner, on prend le risque de laisser les islamistes mettre paisiblement en coupe réglée la Bande de Gaza, sans pouvoir rien dénoncer !

Ensuite, les ravisseurs d’Alan Johnston ne se réclament pas du Hamas mais d’une mystérieuse « Armée de l’Islam », ce qui fait furieusement penser à une franchise d’Al-Qaïda ; ils demandent d’ailleurs la libération d’un idéologue de cette mouvance emprisonné à Londres. Et, étrangement, le Royaume Uni vient de revivre les heures sombres du terrorisme islamiste, avec les attentats (heureusement ratés) à la voiture piégé, à Londres comme à Glasgow.

Enfin, est-il besoin de dire combien ces salauds qui menacent d'égorger comme un agneau le journaliste britanique m’inspirent du dégoût ? Mais en même temps, avouons-le, je suis maintenant plus réticent à me sentir pleinement solidaire de nos voisins d’outre-Manche, quand je pense à leur fameuse BBC - dont Johnston était le correspondant à Gaza- qui a toujours fait preuve d’une complaisance écœurante vis-à-vis du terrorisme palestinien ; à leurs syndicats (manipulés ou sincères ?) qui viennent de lancer des appels racistes au boycott d’Israël ; et puis aussi à leur lâcheté, qui a permis le développement d’un « Londonistan » dans leurs propres murs - lire cet article sur le blog !