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04 juillet 2019

Le blogueur pakistanais Bilal Khan sauvagement assassiné


Muhammad Bilal Khan compte près de 16.000 abonnés sur Twitter, 22.000 sur Facebook et plus de 48.000 sur sa chaîne Youtube.

Très populaire sur les réseaux sociaux du pays, où il s’exprimait notamment sur les questions religieuses, ce jeune citoyen-journaliste a été tué à l’arme blanche en banlieue d’Islamabad. Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités du Pakistan à faire toute la lumière sur ce meurtre.

C’est une effroyable embuscade qui lui a été tendue. Le blogueur Muhammad Bilal Khan, âgé de 22 ans, a été retrouvé mort hier soir, dimanche 16 juin, en banlieue d’Islamabad. Un peu plus tôt, en fin de journée, il avait reçu un appel lui enjoignant de se rendre dans la zone dite G-9/4, selon les premiers éléments recueillis par la police. Là, plusieurs individus l’ont attaqué et traîné dans une zone boisée, où il a été achevé à la machette. Un coup de feu a été tiré. Dans leur rapport préliminaire, les policiers décrivent la scène comme ayant été mue par “une haine ou une colère profondes”.   

S’exprimant notamment sur les questions religieuses, Bilal Khan était particulièrement actif sur les réseaux sociaux, drainant une vaste audience : son compte Twitter compte 16.000 abonnés, son compte Facebook plus de 22.000, et sa chaîne Youtube réunit plus de 48.000 abonnés. Dans une vidéo, son père affirme que son fils n’avait pas d’ennemi personnel : “Sa seule faute aura été de parler du Prophète et de ses compagnons.”

“Tous les éléments indiquent que Bilal Khan a été tué en raison de son activité de blogueur, s’inquiète Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Il est crucial qu’une enquête complète identifie au plus vite les auteurs et les commanditaires de ce meurtre. L’impunité qui entoure les exactions commises contre ceux qui diffusent leurs points de vue sur Internet ne peut plus durer, et toutes les pistes doivent être envisagées.”

En janvier 2017, cinq célèbres blogueurs avait été enlevés en quelques jours depuis différents points du Pakistan, pour être relâchés plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard. L’un d’entre eux, Ahmed Waqass Goraya, aujourd'hui en exil, estime que ce sont les services de renseignement du pays qui ont agi ainsi pour intimider les voix dissidentes en ligne.

En chute de trois place, le Pakistan se situe à la 142e position sur 180 pays dans l’édition 2019 du Classement mondial de la liberté de la presse récemment publiée par RSF, autour de la thématique de la “mécanique de la peur” qui frappe aujourd’hui les journalistes.

Source : Reporters sans Frontières, 17 juin 2019

12 juin 2018

En Turquie, une presse sous contrôle


Manifestation devant les locaux du journal d'opposition Cumhuriyet, 
Istanbul 1er novembre 2016

Depuis la tentative de putsch de 2016, la répression du président Erdogan contre les journalistes s'accélère. Exemple avec le quotidien "Cumhuriyet".

« Ceux qui déploient le tapis rouge aux terroristes sous le regard de la police sont les mêmes qui, sous la dénomination de magazine, diffusent des affiches contre nous. J'ai noué des liens avec mon peuple, qu'importe les affiches, qu'importe ce que vous dites. » Quelques jours après « l'affaire du Pontet », où des partisans du président turc ont obligé par la menace un kiosquier de cette commune du Vaucluse à faire retirer notre une Le dictateur (lire l'éditorial d'Étienne Gernelle), Recep Tayyip Erdogan n'a pas laissé filer l'occasion. Dans un meeting électoral à Manisa (ouest du pays), il a clairement soutenu ceux qui s'en sont pris à notre magazine et, dans un étrange amalgame, attaqué Emmanuel Macron (le président français a récemment reçu à l'Élysée les principaux commandants des forces kurdes combattant Daech en Syrie).

Erdogan n'aime pas la presse. Depuis plusieurs années (comme ce fut le cas à de nombreuses reprises dans l'histoire du pays), les journalistes turcs sont dans le collimateur du pouvoir. Dans son rapport annuel, Reporters sans frontières (RSF) estime que, depuis 2016, « la Turquie est de nouveau la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias. Passer plus d'un an en détention avant d'être jugé est devenu la norme et, lorsque tombent les condamnations, elles peuvent aller jusqu'à la prison à vie incompressible ». L'ONG avance ce chiffre : depuis deux ans, 170 journalistes ont effectué un séjour en prison. Avec ce sombre bilan : RSF classe le pays au 157e rang pour la liberté de la presse.

Accusation surréaliste

Le pouvoir s'acharne plus particulièrement sur certains médias. C'est le cas du quotidien d'opposition Cumhuriyet. Il y a quelques semaines, quatorze de ses responsables et collaborateurs ont été condamnés à des peines allant de deux ans et demi à sept ans et demi de prison pour leur prétendu soutien à des « organisations terroristes ».
Le patron du journal, qui vient de passer cinq cent quarante-deux jours derrière les barreaux, a ainsi été condamné à sept ans et demi de prison. Emprisonné pendant treize mois en 2011 pour avoir dévoilé les agissements des gülenistes (à l'époque alliés à Erdogan), le reporter vedette Ahmet Sik a lui aussi été lourdement condamné (il a été incarcéré pendant sept mois) sous cette accusation surréaliste : il serait devenu proche de ceux dont il a autrefois révélé les abus. L'éditorialiste Kadri Gürsel a, lui, écopé de deux ans et demi de prison pour avoir reçu des messages sur une application utilisée par les auteurs de la tentative de putsch de juillet 2016.

Révélations embarrassantes

Autre condamnation symbolique, celle du caricaturiste Musa Kart (trois ans et neuf mois). En 2004, un tribunal l'avait déjà condamné à une amende d'environ 3 000 euros pour avoir osé représenter Erdogan, alors Premier ministre, sous les traits d'un chat empêtré dans le fil d'une pelote de laine. Il avait aussi été mis en examen en 2014 pour « insulte au chef de l'État ». Cette fois, le voici accusé de liens avec une organisation terroriste.
À en croire les réquisitoires des magistrats, les journalistes auraient des liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan, avec un groupuscule d'extrême gauche, ainsi qu'avec le mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, considéré par Recep Tayyip Erdogan comme l'instigateur de la tentative de coup d'État de juillet 2016. Trois organisations pourtant rivales.
Une accusation qui n'est évidemment qu'un prétexte. Car le quotidien kémaliste Cumhuriyet est en réalité devenu la bête noire d'Erdogan dès 2015. À l'époque, ses journalistes avaient démontré, vidéo à l'appui, que les services secrets turcs fournissaient des armes à des rebelles islamistes en Syrie. On y voyait des camions affrétés par une organisation humanitaire proche du pouvoir s'apprêtant à traverser la frontière turco-syrienne. Ceux-ci transportaient des médicaments destinés aux victimes de la guerre civile syrienne. Mais les boîtes dissimulaient surtout un millier d'obus de mortier, des dizaines de milliers de munitions, ainsi qu'une centaine de lance-grenades. Les camions appartenaient en fait aux services de renseignement turcs. Après ces révélations embarrassantes, Erdogan avait averti Can Dündar (le rédacteur en chef d'alors) qu'il allait « payer le prix fort » pour avoir diffusé cette vidéo.

Contre-pouvoirs

Depuis l'été 2016 et la tentative de putsch avortée contre le président turc, le pouvoir se livre à une chasse aux sorcières d'une ampleur sans précédent : plus de 50 000 personnes ont été arrêtées, plus de 140 000 fonctionnaires limogés. Mais ces purges ne ciblent pas seulement les proches des putschistes. Elles visent tous les contre-pouvoirs - ONG, mouvements d'opposition, milieux pro-kurdes - ainsi que, bien sûr, les médias : 150 entreprises de presse ont été fermées administrativement.
Les proches d'Erdogan ont, enfin, acheté de nombreux organes d'information puissants. Les ONG des droits de l'homme estiment qu'aujourd'hui 70 % des médias turcs sont détenus par les cercles proches du pouvoir. Et beaucoup de ceux qui ne sont pas encore tombés dans le giron des amis du président turc évitent de parler de politique.
La télévision publique est, elle aussi, sous contrôle. Après le putsch de 2016, 300 personnes en ont été licenciées. Directrice de l'Ihop, une association de défense des droits de l'homme, Teray Salman estime que depuis le début de l'année, alors que le pays est en campagne électorale, le pouvoir a bénéficié de trente-sept heures de programmes sur les ondes publiques, contre moins de dix minutes à l'ensemble des partis d'opposition. En Turquie, le pouvoir et les supporteurs d'Erdogan n'ont même pas à s'en prendre aux affiches des journaux.

Le Point, 31 mai 2018

11 juin 2018

Quand les soutiens d'Erdogan s'en prennent au « Point »


En Turquie, Erdogan fait emprisonner les journalistes qui ne lui plaisent pas. En France, les partisans du chef de l'État turc font retirer les affiches des journaux qui ne leur plaisent pas. C'est ce qui est arrivé au dernier numéro du Point. La scène a été filmée au Pontet, en banlieue d'Avignon. Sur la vidéo abondamment partagée sur les réseaux sociaux en France et en Turquie, on voit un groupe de jeunes hommes en majorité turcs presser un employé de la société JC Decaux de retirer des affiches du Point d'un kiosque à journaux. En une de notre journal, une photo du président turc et ce titre : « Le dictateur. Jusqu'où ira Erdogan ? Enquête sur le président turc, sa folie des grandeurs, ses réseaux en France, son offensive sur l'Algérie, ses crimes… » Le titre ne plaît manifestement pas aux partisans du président turc du Pontet.

Le kiosquier, Sylvain Ali, raconte sa journée de vendredi : « Le matin, je me suis fait interpeller par un passant qui me demandait si je n'avais pas honte d'afficher ça sur mon kiosque. Puis d'autres, majoritairement turcs, sont venus. Ça râlait au café d'en face. Il a fallu que j'explique que nous, kiosquiers, n'avions ni écrit les articles ni choisi d'afficher la une du Point sur le kiosque », explique le commerçant gêné. « J'ai bien essayé de plaider la liberté de la presse, mais ils n'ont rien voulu entendre. »

Menaces de mettre le feu

Les kiosquiers, qui n'ont pas la clé leur permettant de retirer eux-mêmes les affiches, ont appelé le prestataire, craignant les débordements. Au fur et à mesure de l'après-midi, les partisans d'Erdogan s'attroupent autour du kiosque du Pontet et tentent par tous les moyens de faire retirer les deux exemplaires de l'affiche. Ils contactent Le Point, le commissariat, la mairie, la société JCDecaux puis la société Médiakiosk avant de revenir sur place, un portrait du président turc sous le bras. « Il y avait de plus en plus de monde, de la police et des jeunes qui menaçaient de mettre le feu au kiosque. J'ai fini par appeler Médiakiosk pour qu'ils viennent retirer l'affiche », raconte Julie, l'épouse du kiosquier.
Un employé est dépêché donc depuis Marseille pour faire retirer l'affiche, encouragé comme le montre la vidéo par des partisans d'Erdogan au cri de : « Vas-y, c'est comme ça qu'on enlève des affiches, sois un homme ! » Puis les supporteurs du président turc promettent de faire retirer toutes les affiches de la région. Un second cas de destruction d'affiche par des sympathisants de l'AKP est recensé à Valence.
La campagne d'affichage du Point est maintenue sur tout le territoire. Dès samedi, Le Point a demandé le rétablissement des affiches dans les kiosques précités, ce qui fut fait dans les deux heures. Le kiosque du Pontet est désormais placé sous la protection des gendarmes.

Harcèlement, insultes, injures antisémites

Après une semaine de harcèlement, d'insultes, d'intimidation, d'injures antisémites et de menaces à notre intention sur les réseaux sociaux, voici venu le moment où les sympathisants de l'AKP s'attaquent aux symboles de la liberté d'expression et de la pluralité de la presse. Ce numéro du Point, consacré au président turc en pleine campagne électorale, a fait ces derniers jours l'objet d'une intense campagne de dénigrement dans les médias officiels turcs et de la part d'organisation politiques franco-turques comme le Cojep (Conseil pour la justice, l'égalité et la paix), une pseudo ONG servant de faux nez à l'AKP en France, prétendant organiser « des activités sur la participation démocratique, la citoyenneté » et qui a interpellé notre journal dans un communiqué : « Le Mandela du XXIe siècle est Recep Tayyip Erdogan. […] Vous, les tenants d'une idéologie occidentale hégémonique, qui le qualifiez de dictateur […], sachez que nombreux sont ceux, en France, en Europe et dans le reste du monde, qui le considèrent comme le Nelson Mandela du XXIe siècle. » Peut-être. Mais Nelson Mandela ne faisait pas enfermer ses opposants, ni des juges, ni des journalistes. Il ne faisait pas non plus de nettoyage ethnique chez ses voisins, comme Erdogan le fait en Syrie.

Le Point, 30 mai 2018