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12 septembre 2006

Peretz pris au piège ?


Amir Peretz, Ministre de la Defense
et leader du Parti Travailliste

Introduction :
La classe politique israélienne est plongée dans une nouvelle crise, qui a débuté juste après la deuxième guerre du Liban. Reprenant sa collaboration avec le blog, Isabelle--Yaël Rose m'envoie depuis Jérusalem cet article un peu féroce, où elle dissèque les manœuvres, arrières pensées et calculs des principaux dirigeants politiques du pays, avec à la clé le sort de celui qui semble le plus fragile, Amir Peretz. Comme quoi, Jérusalem et Florence n'ont pas seulement en commun d'être des villes-monuments à la splendeur historique ... le qualificatif de "florentin", utilisé il y a bien longtemps pour surnommer un futur Président français, ce surnom si évocateur de chausses-trappes et complots de spadassins, semble malheureusement aussi bien à propos pour la politique israélienne !
J.C

Israël est une démocratie où pas un jour ne se passe sans une nouvelle annonce, déclaration, rumeur politique qui nous promet à chaque fois un cataclysme imminent. La situation « d’après-guerre » ne fait qu’exacerber une constante de la vie politique israélienne : la révolution permanente. Ainsi, de nombreuses voix se consacrent quotidiennement à la chronique de la mort annoncée du premier gouvernement Kadima : elles prophétisent l’expulsion imminente d’Amir Peretz. Et, avec sa « liquidation » politique, le départ des Travaillistes du gouvernement. Parallèlement, on parle d’une éventuelle entrée du Likoud et d’Israël Beitenou pour former une nouvelle coalition, rumeur alimentée par le silence troublant de Benjamin Netanyahou, actuel chef de l’opposition. Enfin, pour brouiller encore davantage les pistes, on a pu assister à des tentatives de rapprochement, pour ne pas dire d’entente cordiale, entre Israël Beitenou, le Likoud, et le Ihroud Léoumi. Cela ressemble à de l’hébreu, et même furieusement ...

Il est certain qu’Amir Peretz ressort très affaibli par cette guerre. L’effet pourrait s’avérer dévastateur, même s’il est encore difficile, dans l’état actuel des choses, de prévoir où s’arrêtera l’onde de choc : l’affaiblissement, voire la démission de l’actuel Ministre de la Défense, ne mettra t-elle pas en danger, et pour longtemps, la crédibilité de l’Armée, du Chef d’État-Major, du Chef du gouvernement ? Car il est une évidence : Amir Peretz ne se laissera pas tranquillement « sacrifier ». Deux indicateurs. D’une part, sa tentative d’impliquer six ans [1] de commandement militaire (Mofaz, Barak, et même Sharon) dans ce qui est exagérément présenté comme un fiasco total de l’Armée israélienne. Si Amir Peretz devait tomber sans filet de sécurité, sans doute essayerait-il d’entraîner dans sa chute et le Chef d’État Major, et Ehud Olmert. C’est pourquoi ces deux là ont impérativement besoin d’une très prochaine victoire spectaculaire (peut-être la libération de Guilad Shalit dont la presse parle de plus en plus). D’autre part, Amir Peretz a adopté une position beaucoup plus agressive par rapport aux contestataires de son propre parti : les fameux « généraux » (Matan Vilnaï, Ayalon, etc.) qui lui avaient déjà donné du fil à retordre. Le message est clair : « si je dois démissionner, vous n’aurez pas le poste de Ministre de la Défense ».

Reste à signaler une « pirouette » qui peut être nous mettra sur la piste de ce qui est amené à se produire un jour ou l’autre : un proche de Peretz, Ben Eliezer, qui bénéficie d’un passé militaire, et qui fut d’ailleurs pressenti pour le poste de Ministre de la Défense du temps où Peretz devait recevoir le portefeuille des Finances, vient d’adopter une position pour le moins surprenante. Un rappel : Olmert s’est déclaré en faveur d’une enquête gouvernementale, prenant à contre-pied les appels de plus en plus urgents - relayés par une partie de la population - pour une enquête parlementaire sur la guerre du Liban. Le lendemain de cette déclaration, Peretz a réclamé une enquête parlementaire, provoquant la colère d’Olmert, d’une partie de l’Armée et du gouvernement. Là encore, Peretz a fait la preuve, si besoin en était, qu’il ne se laisserait pas « éliminer » à si bon compte. Or, curieusement, Ben Eliezer s’est prononcé en faveur d’une enquête gouvernementale, critiquant très âprement le principe d’une enquête parlementaire ; il a aussi multiplié les signaux « amicaux » en direction de l’État-Major, d’Olmert et de l’Armée. Cela semblerait indiquer qu’il prépare en douceur son transfert au Ministère de la Défense ... Reste la grande inconnue : que faire d’Amir Peretz ? Sans doute les « dissidents » du Parti Travailliste ont-ils leur idée.

Le silence de Benjamin Netanyahou est troublant. Surtout quand on est habitué à ses sorties virulentes. Cependant, il ne faudrait pas en tirer des conclusions trop rapidement : rien n’indique clairement qu’il soit destiné à rejoindre une coalition. Tout au contraire : Bibi et Liberman semblent intéressés à rester dans l’opposition, où chacun se dispute d’ailleurs très violemment l’autorité de l’autre. Une seule réponse alors au silence tactique de Bibi : il attend. Il attend l’issue de certains événements qui détermineront à coup sûr la direction du vent politique non seulement en Israël mais dans toute la région ...

La presse juge très sévèrement les résultats de cette guerre. Peut-être peut-on voir dans cette sévérité le projet - inconscient ou manipulé ? - de casser Peretz. Il ne faudrait cependant pas prendre pour acquise la démission de Peretz : elle n’est pas dans l’intérêt d’Olmert et du gouvernement. Car finalement, un Peretz affaibli, dont la parole a perdu tout crédit, contesté à l’intérieur de son propre parti, dont chaque jour passé au poste de la Défense, parce qu’il est à contre-emploi au regard des attentes de son électorat et ne convient pas à l’homme, mine un peu plus une autorité déjà défaillante en même temps qu’elle fait grandir le désordre et la contestation au sein de la gauche, est sans doute un avantage : elle sabote l’avenir politique de l’homme et le désigne comme responsable de toutes les défaillances. Peretz à la Défense, c’est un homme voire un parti tout entier qui se présentera cassé aux élections ... Certes, il y a des successeurs à Peretz. Sans doute même trop.

Jérusalem, le 9 Septembre 2006.
Isabelle - Yael Rose

[1] Retrait du Liban des forces militaires israéliennes.