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07 septembre 2006

Lettre ouverte de François Léotard au Président Ahmadinejad

François Léotard
(photo tirée du site de Tina merandon )

Introduction :
C’était dans le journal « Le Figaro » du 5 septembre. Un pleine page, découverte alors que, par hasard, je l’avais acheté ce matin-là. Une page publiée grâce au CRIF (qui malheureusement n’a pas mis en ligne la version intégrale sur son site), où sous une écriture impeccable la colère froide le dispute à la détermination. Il y a des jours où on a le spleen, et où on n’en peut plus de ces articles complaisants ou défaitistes, qui nous disent - en sourdine - qu’il faut « faire avec » les néo-nazis de Téhéran et avec leur chef, le nabot hystérique qui nie la Shoah et en promet une autre à Israël. Il y a des étés d’avant élection présidentielle où on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer en voyant Jack Lang se prendre pour un grand diplomate au pays des Ayatollahs, et Douste Blazy dire que l'Iran est "un élément stabilisateur du Moyen-Orient". Il fallait un ancien ministre pour rendre encore plus pathétiques leurs gesticulations ; un ancien espoir de la politique française, qui a renoncé à toutes les illusions et toutes les faiblesses du pouvoir ; et qui montre - avec quelle maestria ! - que lorsqu’il n’y a plus rien à perdre on est sûr de conserver son âme.
Lisez ce texte, diffusez-le à des amis, partout. Mon Dieu, comme cela fait du bien d’appeler des salauds par leur nom ... et de leur dire qu’ils ne nous font pas peur !
J.C

Monsieur le Président,

Franchement, en commençant cette lettre, je n’avais pas envie de vous appeler de cette manière.
Ce titre implique en effet un minimum de respect.

Je le fais néanmoins parce que c’est vous qui vous exprimez au nom des Iraniens. Sur les photos, je vous vois devant des foules, des visages, des mains levées.

Sans doutes peut-on y deviner une forme d’enthousiasme, en tout cas d’adhésion.

Nous avons, en Europe, connu ces foules. C’était un mauvais moment pour nous. Une période tragique dont nous continuons à porter la honte et l’angoisse.

L’un des peuples les plus cultivés du monde, un peuple qui avait élevé à un haut degré la philosophie, la musique, la poésie, la science, un peuple qui avait étonné ses voisins par son rayonnement avait sombré dans la haine, la folie raciale, l’ignominie.

Des dizaines de millions d’individus ont subi dans leur chair, leur culture, leur dignité, cette étrange barbarie qui se voulait un ordre nouveau. Ce furent d’abord les propres ressortissants de cet État, des Allemands, puis peu à peu les autres, tous les autres ...

On appela cette folie une guerre mondiale.

Mais ce fut surtout une guerre contre tout ce qu’il y avait d’humain en nous. Les livres furent brûlés, les enfants déportés et assassinés, les intelligences brisées.

Tout ce qui faisait l’honneur de l’homme fut piétiné. Et puis ...

Et puis j’en viens à vous : une partie de l’espèce humaine, le peuple juif, fut destiné à l’enfer. Oh je vous le concède, une petite partie.

C’étaient des hommes et des femmes qui avaient porté, très longtemps et très loin leur foi, leurs questions sur le monde, sur Dieu, sur la nécessité de vivre ou de souffrir, sur le bonheur d’aimer. Généralement, ils fréquentaient les livres. Ils réfléchissaient beaucoup, ils ne comprenaient pas pourquoi on ne les aimait pas, pourquoi on les appelait des « sous-hommes », des Untermensch, pourquoi on les considérait comme des insectes ... Ils furent pourchassés dans toute l’Europe, pendus, fusillés, brûlés ...

Vous savez parfaitement tout cela, mais je l’évoque devant vous pour trois raisons au moins :

- La première, c’est que nous (je dis « nous », c’est une façon de parler) n’accepterons pas que ça recommence. Je ne suis pas juif, mais les Juifs sont, comme les Perses, mes frères en humanité.
- La seconde, c’est qu’ils ont le droit, comme vous, comme moi, d’avoir une patrie. Que ce soit la France ou Israël ne change rien à l’affaire.
- La troisième raison ne vous plaira pas. Mais tant pis : ce qu’ils apportent au monde (et probablement c’est ce que vous voulez « rayer de la carte »), c’est une conception de l’homme et de son destin qui a enrichi plusieurs siècles de civilisation, et qui fait honneur au peuple juif comme à l’État d’Israël.

Monsieur le Président, vous avez le droit d’être nationaliste. Vous avez le droit d’être fier de l’histoire du peuple persan. Vous avez le droit d’être croyant et de prier le Dieu « clément et miséricordieux » comme il est dit au début de chaque sourate du Coran.

Vous pensez avoir le droit de voiler les femmes, de torturer les opposants, d’emprisonner les journalistes qui vous contredisent, de condamner à mort des enfants mineurs, de persécuter vos minorités.

Mais vous n’avez pas le droit de porter sur Israël le regard trouble, imbécile et haineux qui accompagne vos discours. Car il semble que vous haïssez dans cet État la libre parole, la diversité des partis, le rôle de l’opposition, l’indépendance de la justice, la recherche universitaire et sans doute aussi ... le courage.

C'est-à-dire tout ce que nous sommes en droit d’admirer.

Les hommes qui ont organisé la réunion de Wannsee où fut décrété l’anéantissement des Juifs d’Europe sont tous morts aujourd’hui. Naturellement, comme chacun d’entre nous, vous suivrez ce destin.

Je souhaite seulement que pour vous-même, pour le peuple perse, pour les jeunes enfants d’Iran ou d’Israël, il ne vienne à personne l’envie d’aller cracher sur votre tombe.

François Léotard
"Le Figaro", 5 septembre 2006