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28 mars 2007

Un conte oriental

Introduction :
Isabelle-Yaël Rose, ma « correspondante » à Jérusalem, a conservé une forte nostalgie de son voyage en Jordanie, dont j’ai publié sur le blog les « carnets » si originaux (voir dans les archives, janvier 2007) ... Fascination orientale ? Syndrome de Lawrence d’Arabie ? En cliquant sur ces deux libellés en fin d’article, vous verrez que ces sujets m’intriguent, moi aussi, et j’y reviendrai certainement à l’avenir. En attendant, elle s’essaye à un nouveau genre - après les analyses politiques et le journalisme de terrain : voici donc un « conte oriental » à la symbolique bien transparente, pour qui saura reconnaître sous la parabole les jeux douteux des grandes puissances au Moyen Orient !
J.C

Il était une fois deux royaumes voisins dans le désert où le soleil ne se couche jamais. Leurs terres, balayées par le vent et la poussière, revêtaient par moment une douce couleur violette. Longeant la frontière, des montagnes aux couleurs multicolores, taillées dans des minéraux allant du noir, profond, à la douceur de l’ocre, se mélangeaient dans un ciel invariablement bleu sans qu’il soit possible de dire où se situait la séparation.
Le premier Royaume avait pour nom Royaume de Shabbat, du nom des sorcières qui s’y livraient à la divination et autres pratiques ancestrales transmises de génération en génération. Ce Royaume était le territoire des femmes aux yeux marron. Le second Royaume avait pour nom Royaume d’Hachem, du nom des hommes dont les yeux, noirs et vifs, parfois soulignés d’une ligne de khôl, aux visages indéchiffrables, tantôt impénétrables comme les montagnes des hauts plateaux, tantôt illuminés d’un sourire, savaient lire les traces laissées dans le sable par les scorpions, les chacals, les renards, les serpents, et toutes sortes d’animaux. Les hommes du Royaume d’Hachem, parce qu’ils avaient appris à dompter les chevaux, étaient devenus les maîtres du vent.
Ces deux royaumes, qui s’étaient fait la guerre pendant longtemps, vivaient désormais en paix. Cependant, elle restait menacée par les intrigues des géants venus du Pays du Froid, à l’ouest de la mer.

Le Royaume de Shabbat et le Royaume d’Hachem, comme tout royaume, échangeaient des Ambassadeurs : ces deux Royaumes, aux hommes et aux femmes fiers, susceptibles sur le protocole et les questions de préséance, comme tous les êtres du désert, étaient très attachés à la tradition. Il se trouvait aussi des Ambassadeurs et des conseillers envoyés par le Pays du Froid.
Au Royaume de Shabbat se trouvait un Ambassadeur du Pays du Froid profondément épris d’amour pour la région. C’est qu’il la connaissait bien, et depuis longtemps. En vérité, il aimait la paix et était venu au Royaume de Shabbat de sa propre décision : il ne s’agissait point d’une mutation aléatoire, qui conduisait indifféremment les diplomates dans des pays dans lesquels ils n’avaient aucune attache, transformant leur mission en calcul carriériste, nécessaire, où l’Ambassadeur n’avait point d’autre choix que d’attendre, sans rien faire, et d’en prendre son parti. Non, celui-ci pensait qu’il avait une mission, et il avait bien dans l’intention de faire bouger les choses. Ce qui est assez rare dans l’administration.
De l’autre côté, l’Ambassadeur du Pays du Froid au Royaume d’Hachem était animé des mêmes intentions.

Mais le Prince du Pays du Froid, de l’autre côté de la Mer, jaloux de ses prérogatives de Prince, se méfiait très fortement de ses Ambassadeurs. Il leur avait donc adjoint des conseillers dont la fonction était de les tenir sous surveillance : contrôler, rapporter, limiter leur marge d’action, et si nécessaire, utiliser ce qu’ils entendraient ou verraient - quitte à le déformer - de manière à les neutraliser. En un mot, leur travail consistait à espionner.

Les conseillers étaient animés d’une très forte ambition : nommés au poste de second conseiller, partageant un mépris égal pour les hommes du Royaume de Shabbat et pour ceux du Royaume d’Hachem, ils étaient prêts à tout pour devenir premier conseiller, et un jour peut être Ambassadeur, mais dans une autre région du monde. Ils haïssaient en effet les manières des hommes de Shabbat et des hommes d’Hachem, quoiqu’ils le dissimulassent derrière des manières courtoises, aimables et avenantes : ils avaient appris dans leurs écoles l’art de dissimuler.
Un jour, le second conseiller s’avisa que l’Ambassadeur au Royaume de Shabbat commençait à trop aimer le Royaume et ses sujets. Ce qui contrariait les calculs du Prince de la Mer de l’Ouest. Il fut informé aussi du fait que l’Ambassadeur au Royaume d’Hachem commençait à souffrir du même mal que l’autre. Sans doute l’autre second conseiller lui passait-il les informations quand il venait en visite dans la capitale toute proche du Royaume. Les deux Ambassadeurs s’étaient manifestement attachés à la région et commençaient très sincèrement à souhaiter que la paix se consolide entre les hommes des deux Royaumes. Ce qui n’était pas dans l’intérêt du Prince du Pays du Froid. Les deux conseillers, aiguillonnés par l’ambition, attisés par une mutation ou par une promotion qui plairait davantage à leurs dispositions, inquiets aussi de la colère de leur hiérarchie qui menaçait de les tenir pour responsables de chaque chose, décidèrent un beau matin qu’il était grand temps d’agir. Dans leur intérêt réciproque. C’est pourquoi ils préparèrent de concert un plan.

D’abord, il fallait éloigner l’Ambassadeur au Royaume de Shabbat qui commençait à prendre trop d’influence. Au détriment de son second conseiller. Ensuite, il fallait transférer l’Ambassadeur au Royaume d’Hachem vers le Royaume de Shabbat. Cela avait plusieurs avantages : d’une part, à cause de la méfiance qui subsistait malgré tout entre les deux Royaumes, le transfert de l’Ambassadeur du Royaume d’Hachem au Royaume de Shabbat ne pourrait que réveiller la suspicion au sein de la population. Ce qui du même coup éviterait qu’il puisse prendre trop d’influence. Au profit du second conseiller qui avait réussi à se faire une bonne réputation en se présentant toujours comme l’ami de l’Ambassadeur au Royaume de Shabbat dont il venait d’obtenir la démission. A l’occasion, il pourrait toujours dire qu’il devait durcir sa politique sur instruction du nouvel Ambassadeur : ainsi, non seulement il se présentait comme le seul interlocuteur de confiance, mais il discréditait encore davantage l’Ambassadeur à qui il laisserait les miettes de la représentation. Ensuite, comme le second conseiller connaissait mieux le pays et était parvenu à se créer un réseau d’amitiés - grâce à l’Ambassadeur qu’il avait fait virer - il pourrait tenir plus facilement sous son contrôle le nouvel Ambassadeur déjà entouré d’une naturelle suspicion qu’il ne faisait que renforcer par ses insinuations. Enfin, le nouvel Ambassadeur au Royaume de Shabbat, qui venait de traverser la rivière, était évidemment moins au fait des réalités de ce nouveau royaume, ce qui l’exposait plus facilement aux opinions toutes personnelles du second conseiller qui s’empressa de l’encercler de ses relations les plus inoffensives, les moins influentes, et de lui bourrer le crâne avec ses propres divinations. Le second conseiller avait déjà réalisé l’un de ses premiers projets : le pouvoir. Restait le second : obtenir sa promotion sous la forme d’une mutation.

Mais comme le conte le dit dès le début, le Royaume de Shabbat est la propriété des sorcières qui se transmettent leurs dons de génération en génération. Aussi, leur présence contrariait fort le second conseiller qui craignait pour ses plans. Dans un premier temps, il essaya tout simplement de manipuler les sorcières. Dans un second temps, de les boycotter socialement et de les discréditer au regard des autres. Dans un troisième temps, de les casser spirituellement. Enfin, à cours d’idée, il ne lui restait plus qu’une seule voie : les supprimer d’une manière ou d’une autre. Mais ce que le second conseiller ne savait pas, c’est que les sorcières, quand elles boivent le poison, s’empressent, en cachette, de le cracher. A la gueule des seconds conseillers le plus souvent. Oh, certes, elles peuvent bien aussi se faire maltraiter. Il arrive aussi qu’elles aient des moments de faiblesse. C’est que les sorcières, justement à cause de la nature fragile de leur identité qui leur permet de prophétiser - c’est le revers de leur don de vision - sont des êtres particulièrement néfastes et entêtés. D’autant plus néfastes qu’elles n’ont aucune ambition, ce qui les met à l’abri des tentations, des tentatives de corruption, des tentatives de séduction, et de bien d’autres choses. Et puis surtout : les sorcières sont liées par un serment. Un serment qu’elles ont fait au Roi de ce monde. C’est leur seule foi, et leur seul engagement. Face à ce serment, que valent les intrigues des hommes ? Les sorcières aussi ont su apprivoiser les chevaux, c’est pourquoi aussi elles sont les maîtres du vent. Derrière leur apparence indolente.
Aussi, quand l’une des sorcières du pays de Shabbat compris les manigances du second conseiller du Pays du Froid - sans doute n’était-elle pas la seule : les hommes du Royaume d’Hachem savent lire les traces des serpents et des chacals - elle s’empressa de déposer une plainte devant le tribunal. Elle parla aussi du travail de cochon du second conseiller dans toutes les institutions qui dépendaient de l’autorité du Royaume du Froid. Sans doute avait-il pensé en faire porter la responsabilité aux Ambassadeurs, tandis que lui se présenterait comme le seul homme compétent. Utilisant pour cela le pouvoir de divination des sorcières qu’il tenta dans un premier temps d’exploiter.

La sorcière fut redevable d’au moins une chose au second conseiller du Royaume de Shabbat : il l’avait définitivement guérie de la peur. De la peur de la mort. C’est ainsi qu’elle devint une vraie sorcière. Et qu’elle apprit une très grande chose : faire la guerre aux ennemis du peuple de Shabbat et du peuple d’Hachem. Faire la guerre - sans pitié - aux conseillers envoyés par le Prince du Pays du Froid. Car si les sorcières ont besoin des hommes pour exercer leurs pouvoirs de divination - les sorcières ont besoin d’aimer pour avoir leurs visions - les hommes ont aussi besoin des sorcières : ce sont elles qui parlent dans les oreilles de leurs chevaux.

A mes maîtres cachés qui m’ont appris à lire les traces des scorpions dans le désert ...

Isabelle-Yaël Rose