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10 novembre 2005

Le paradoxe français, ou "pourquoi les Français ont seulement une grande gueule à l'Etranger ?"

Tribune Libre

Introduction :
Isabelle Rose, dont vous avez pu apprécier le talent de polémiste (article du 16 octobre), m’envoie de Jérusalem ce pamphlet qui fera grincer des dents certains lecteurs, mais que j’ai trouvé percutant. Professeur agrégé de philosophie ayant fui - au sens physique et moral du terme - la France, elle a l’expérience du terrain et en particulier de l’éducation nationale « dans les quartiers sensibles ». On peut ne pas être d’accord sur tout, même si je partage sur beaucoup de points son analyse. Le débat ne fait que commencer (voir sur le « Haaretz » le courrier des lecteurs, article du 7 novembre) ... à bientôt sur les ondes et sur le blog pour d’autres points de vue !
J.C

« Il est sans doute des moments où les hommes politiques, pourtant gourmands de friandises médiatiques, se passeraient bien des progrès de la technologie. Monsieur le Président Chirac, et son Premier Ministre qui s’était assigné comme tâche du temps où il était aux Affaires étrangères de porter dans le monde la voix de la différence culturelle française, en savent quelque chose : il aura fallu du temps pour que le Président - manifestement convalescent - prenne la parole ; c’est presque en s’excusant que Monsieur De Villepin, qui nous avait pourtant habitué à un autre ton quand il pourfendait du haut de sa tribune le vilain tonton, aura fait ce lundi soir une apparition prudente. La mine ahurie de P.P.D.A, qui n’est quand même pas né d’hier, en disait long. Le même jour, j’ai vu sur C.N.N une responsable beur porter le drapeau tricolore ... Qualités de l’argumentaire censé témoigner de la formidable vitalité de la culture française : zéro. Les professeurs de l’Education Nationale, au lieu de manifester, feraient mieux de se poser certaines questions. Pareil pour les parents. Ne juge t-on pas des maîtres et des parents sur leurs enfants ? Encore qu’à vingt ans, la plupart des habitants de la planète ne sont plus des enfants mais des adultes. On ne répétera jamais assez la perversité du paternalisme de la République et de l’état - providence.
Cette demoiselle nous aura ressorti le discours de la « fracture sociale » et des « identités humiliées » ; certes, en moins joli : mais c’est qu’elle parlait en anglais. Elle nous aura dit - nous, c’est la France et le Monde entier - que les Français sont des méchants racistes qui ne respectent pas les populations les plus faibles. On ne voit pas trop en quoi les bandes de voyous qui terrorisent les quartiers et paralysent un pays, s’attaquant en bandes à des personnes isolées, sont des populations faibles, mais si elle le dit c’est que cela doit être vrai. Et pour ce qui est du racisme des Français, là non plus, on ne voit pas trop en quoi il est plus rédhibitoire que celui de cette « belle jeunesse » qui ne supporte tout simplement pas ce qui n’est pas comme elle. Elle nous aura aussi expliqué que ce que veulent ces jeunes révoltés, c’est de vivre comme tout le monde et travailler. Vivre comme tout le monde ? Peut être : un laxisme total qu’ils ont pris l’habitude d’appeler droit au respect. Quand le mythe-fondateur d’un peuple qui prétend l’exporter comme valeur universelle est une révolution irrationnelle, cela peut encore faire des dégâts quelques siècles après. Mais pour ce qui est du travail, il faut croire que nous n’avons pas la même expérience des quartiers : car des élèves nous avaient expliqué - sans rire - qu’ils gagnaient leur vie mieux que nous en faisant leur commerce. Et puis s’ils ne gagnaient pas mieux leur vie, au moins ils se marraient. Sachant qu’un professeur agrégé n’a pas à se plaindre de son salaire, cela nous avait fait rêver, et c’est d’ailleurs de cette époque que nous nous décidâmes, aigrie et désabusée, à démissionner !
Enfin, elle aura expliqué très sérieusement qu’il faut donner de l’argent, parce que les jeunes attendent de l’argent. Mais qui n’attend pas quelque chose en France ? Elle a même dit qu’ils avaient des idées mais qu’ils ne pouvaient pas les réaliser faute de blé ... Alors comme nous ne sommes pas en France, nous avons pris le temps de penser à tous ces événements : nous avons pensé qu’en France, contrairement à dans de nombreux pays, l’école est gratuite de même que l’université (la somme est symbolique si on compare avec les autres pays d’Europe, les Etats Unis, ou Israël). Nous avons aussi pensé que les Français bénéficient d’une Sécurité Sociale, d’allocations familiales, d’allocations chômage, de multiples subventions de l’Etat, ce qui nous a furieusement rappelé la vieille histoire juive de la manne dans le désert : ces jeunes ont trop lu la Torah, on aurait du le deviner.
Monsieur Chirac, si vif et susceptible dans la défense des intérêts de la Patrie, a oublié une règle élémentaire : c’est à la maison que ça se règle. Il se comporte comme ce macho qui roule des mécaniques en bombant le torse : dehors, il ouvre sa gueule qu’il a très grande ; à la maison, il se fait battre par sa femme et ses enfants. C’est cette image de la France qu’il est en train de diffuser dans le Monde. Il est vrai que cela est parfaitement indifférent : le Monde sait mesurer depuis longtemps la dérive de ce vieux Pays. »

Isabelle Rose,
Jérusalem