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22 janvier 2015

Charlie Hebdo: pour que ce qui a conduit au pire ne se reproduise pas 2/2



Liberté d’expression et «islamophobie»

Depuis des années, on a entendu de nombreuses et bruyantes dénonciations, largement médiatisées, de la soit-disant trop grande liberté d’expression dont bénéficiaient des journaux comme Charlie Hebdo, au regard de la religion musulmane tout spécialement.
Des bonnes âmes, à droite et à gauche, et beaucoup aussi au sein de la presse, ont considéré que la paix civile avec des extrémistes religieux valait bien de condamner publiquement caricaturistes et humoristes parce qu’ils «vont trop loin», «ne sont pas drôles» ou «insultent la foi de millions de croyants». Comme si le blasphème était devenu une catégorie normale et acceptable dans l’espace public à défaut d’être une norme dans notre droit laïque. La liberté d’expression, le droit à la caricature et celui de rire de tout, et finalement la laïcité elle-même, devenant, dans l’esprit de ces champions de la bonne conscience, la cause même de «l’islamophobie».
La liberté d’expression ainsi soumise à l’appréciation de multiples docteurs de la foi, le piège de la disqualification politique, finalement fatal, pouvait tranquillement se refermer sur toute parole qui ne leur convenait pas. Les prises de position contre Charlie Hebdo ont dès lors fleuri ces dernières années, à l’occasion, notamment, de la publication, à plusieurs reprises, de caricatures de Mahomet dans le journal.
Certaines ont atteint un degré de violence verbale inouï bien que peu relevé à l’époque –en raison du poids des bonnes consciences dont on vient de parler. C’est le cas, par exemple, dans une chanson réalisée par une dizaine de rappeurs à l’occasion de la sortie du film La Marche en 2013, dans laquelle ses auteurs réclamaient «un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo». Confondant, par inconscience ou par cynisme, l’appel à la violence et la caricature, ils s’en justifiaient ainsi: «Le rap, c’est une émotion, une humeur, ça sort des tripes. Charlie Hebdo brandit sa carte de caricaturiste à chaque fois qu’on le critique, laissez-nous brandir la nôtre. Nous aussi, on a le droit à l’outrance, à l’humour.» La confusion autour de la liberté d’expression se transforme en inversion pure et simple.
Autre attaque, plus subtile, mais non moins dangereuse, celle venue d’un collectif de sociologues, de journalistes et de militants associatifs, procédant aussi au retournement de la liberté d’expression au profit de la défense d’une vision uniforme sinon radicale de l’islam:
«Il est une liberté d’expression qui est bel et bien menacée, et même plus d’une: celle, pour commencer, des femmes qui voudraient s’habiller comme bon leur semble, sans qu’un Etat national-laïque leur impose par la loi un dress-code de bonne musulmane cheveux aux vents; celle de ces mêmes femmes lorsqu’elles voudraient faire entendre leur ras-le-bol des regards, injures et discriminations qu’elles subissent quotidiennement au motif qu’elles portent un foulard; celle des sans-papiers qui aimeraient avoir la parole et informer le public sur la réalité de leurs conditions de vie; celle des SDF, des chômeurs, des précaires, qui sont les perpétuels recalés de l’espace public officiel –cet espace de "libre expression" qu’il s’agirait aujourd’hui de défendre, main dans la main avec Charb, Luz, Riss et leurs supporteurs Claude Guéant, Ivan Rioufol et Marine Le Pen.»
Tout était bon pour dénoncer Charlie Hebdo et la liberté d’expression
Tout y est. Depuis la défense tous azimuts de plusieurs causes sans liens (liberté des femmes de se vêtir comme elles l’entendent, des SDF, chômeurs et précaires, des sans-papiers, des musulmanes voilées…) jusqu’à l’amalgame entre les dessinateurs de Charlie Hebdo, la presse conservatrice, la droite sarkozyste et, bien sûr, Marine Le Pen. Ici, ce qui frappe, c’est l’usage de l’amagalme comme méthode de discrédit. L’amalgame que les auteurs du texte dénoncent comme méthode inique lorsqu’il est fait entre djihadistes et musulmans. On remarquera aussi, en passant, la désignation d’un «Etat national-laïque», explicitement faite pour rappeler le national-socialisme. Le glissement de sens, l’amalgame pour culpabiliser, la confusion des ordres… tout est bon alors pour dénoncer Charlie Hebdo et la liberté d’expression.
Les auteurs de ce texte, publié trois jours seulement après l’incendie criminel qui a détruit les locaux du journal début novembre 2011, vont même jusqu’à considérer «qu’il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo, que les dégâts matériels seront pris en charge par leur assurance, que le buzz médiatique et l’islamophobie ambiante assureront certainement à l’hebdomadaire, au moins ponctuellement, des ventes décuplées, comme cela s’était produit à l’occasion de la première "affaire des caricatures" –bref: que ce fameux cocktail molotov risque plutôt de relancer pour un tour un hebdomadaire qui, ces derniers mois, s’enlisait en silence dans la mévente et les difficultés financières».
De tels propos ont contribué à créer un climat, une ambiance, depuis quelques années, sous la forme d’un chantage à «l’islamophobie», contre tous ceux qui entendent défendre aussi bien la liberté de se moquer de la religion que, plus largement, la laïcité. Une liberté que les victimes de ces derniers jours ont payé de leur vie et que le peuple est descendu défendre dans la rue le 11 janvier.
On pouvait toutefois penser que l’horreur de ce que l’on vient de vivre mettrait fin, sinon à de tels discours, du moins à l’impunité médiatique dont bénéficient ceux qui les tiennent. Ce n’est pas le cas. Les mêmes apprentis-sorciers du radicalisme religieux ont en effet repris quasi-immédiatement leur travail de sape et leur discours de perversion de la liberté d’expression au profit de leur douteux combat ou de leur petite entreprise identitaire.
Après avoir condamné, pour la forme, les terroristes et évacué en vitesse les condoléances d’usage aux familles des victimes, les voilà qui s’empressent de dénoncer pêle-mêle comme responsables de ce qui vient d’arriver «l’islamophobie» ou la «lepénisation de l'islam qui le rend dangereux», quand ils ne mettent pas carrément en accusation «l’Etat» ou «la France».

Ne plus rien laisser passer

Outre que l’on a visiblement affaire ici à d’éminents spécialistes de l’islam, capables de nous dire, sans trembler, ce qu’est un bon ou un mauvais musulman, et quelle est la bonne manière de croire ou non, on ne les entend pas ou si peu sur le djihadisme lui-même, et encore moins sur l’ampleur des enjeux réels que soulève le drame que l’on vient de vivre, notamment sur les liens entre les terroristes français et les mouvements dont ils se réclament au Proche-Orient ou en Afrique.
Les vendeurs de troubles n’hésitent pas à utiliser les morts de ces derniers jours au profit de leur petite entreprise.
À écouter ces marchands de discorde, l’équipe de Charlie Hebdo, les policiers et les clients du supermarché cacher de la Porte de Vincennes n’ont pas été assassinés parce qu’ils dessinaient des caricatures de Mahomet, parce qu’ils faisaient leur travail de protection des citoyens ou parce qu’ils étaient juifs, mais parce que des politiques sociales insuffisantes et un climat d’islamophobie généralisé en France ont entraîné de malheureux jeunes gens dans une radicalisation sinon justifiable du moins compréhensible.
Une fois mesuré le caractère indécent, odieux et irresponsable de tels propos, aussi bien pour la France et les Français que pour les millions de musulmans qui souffrent, dans de nombreux pays, de la terreur djihadiste, la question se pose de savoir quelle peut être l’attitude à avoir vis-à-vis de ceux qui les tiennent. Il s’agit là d’une importante leçon, collective, à tirer de ce que l’on vient de vivre.
Ces vendeurs de troubles devraient en effet, normalement, trouver moins d’écho, auprès des responsables politiques, des militants et sympathisants de gauche, après ce qui vient de se passer. Ils devraient en particulier avoir du mal à convaincre qui que ce soit que c’est en exaltant les différences culturelles, en insistant sur ce qui sépare les individus et les groupes au nom de leurs identités, que l’on peut lutter aussi bien contre les discriminations que contre le terrorisme djihadiste.
La vigilance reste néanmoins nécessaire: on a vu combien ils n’hésitaient pas à utiliser les morts de ces derniers jours au profit de leur petite entreprise, combien ils n’hésitaient pas à dresser à nouveau les Français les uns contre les autres, combien ils n’hésitaient pas à manipuler les mots. Cette vigilance sera le rôle de tous les républicains, des défenseurs de la laïcité et de l’égalité entre citoyens, des convaincus du caractère inaliénable de la liberté d’expression et du pluralisme, des adversaires résolus des dérives identitaires, qu’elles viennent d’un côté ou de l’autre du spectre politique. Ce sera le rôle du peuple qui s’est vite remis debout après le coup qui lui a été porté, un peuple qui n’acceptera pas d’en prendre un autre.

Laurent Bouvet
Slate.fr, 16 janvier 2015