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24 juin 2008

Une histoire des Juifs de Tunisie : 3/6, le Protectorat français et l’émancipation culturelle des Juifs

Au milieu du XIXe siècle, les Juifs de Tunisie, dans leur grande majorité, étaient encore des sujets du Bey, au nombre desquels on ne comptait guère de lettrés dans la langue du pays, et qui vivaient repliés sur leurs préceptes, n’ayant d’instruction que religieuse ; et encore était-on vraiment instruit lorsqu’on n’avait qu’une instruction religieuse ? Une fois soustraites la moitié féminine et la grande majorité des garçons qui n’apprenaient plus qu’à ânonner leurs prières, peu nombreux étaient ceux qui lisaient et écrivaient l’hébreu. La maîtrise d’une langue qui ne fût pas l’idiome parlé était encore un capital rare et convoité. Contrairement aux Juifs d’autres pays musulmans, notamment ceux de l’Orient, les Juifs de Tunisie, sauf exceptions, n’avaient rien acquis des lettres arabo-musulmanes. Ainsi n’avait pu naître entre les élites arabes et juives cette complicité que confère une culture réflexive commune.

Avant le Protectorat français, les populations juives soufrèrent de leur qualité d’israélites.Des sujets de second rang, certes toujours tolérés par l’Islam, mais qui se voyaient dominés, diminués dans leurs droits, leurs activités, leur costume, et ainsi dans leur être. La quête de l’universel a fait que les juifs « grâna » (originaires de la ville toscane de Livourne) étaient les premiers qui se tournèrent vers les écoles italiennes. Les écoles chrétiennes, catholiques ou protestantes, qui s’ouvrirent à Tunis dans la seconde moitié du XIXe siècle et dès avant le Protectorat de 1881, attirèrent de plus en plus les enfants des familles juives. Les Juifs « twânsa » (les autochtones dont l'implantation en Tunisie était antérieure à l'islam) s’efforcèrent, quand à eux, d’emprunter la voie de la culture française.

C’est d’ailleurs le Protectorat français qui apporta le premier élan d’émancipation pour l’ensemble de la communauté juive de Tunisie. En choisissant la culture que leur apportèrent plus largement l’École de la République et celle de l’Alliance Israélite Universelle, les Juifs de Tunisie voyaient de nouvelles portes qui leur étaient ainsi ouvertes sur le plan culturel et socioprofessionnel. Cependant ils ne pouvaient se franciser par l’instruction sans se rapprocher des manières françaises, par un usage progressif du français dans la conversation, l’adoption du costume européen, l’acceptation de rythmes de travail hebdomadaires qui n’étaient pas les leurs, etc. Cela ne se fit pas sans difficultés : on risquait de se trahir soi-même en abandonnant un à un des traits qui faisaient l’identité collective. Mais en quelques générations, cela se fit, par de multiples transitions.

C’est ainsi que la présence française véhicula un mouvement inéluctable d’émancipation appuyé sur la culture française. Cette émancipation de la communauté passa inévitablement par le choix de l’instruction.C’est la raison pour laquelle l’Alliance israélite n’allait cesser de se développer en Tunisie, l’impulsion étant donnée par son premier directeur, David Cazès, Juif français qui avait été formé à l’École normale d’instituteurs de l’organisation centrale : « l’École orientale préparatoire de Paris ». Ainsi, après l’école de garçons, fut ouverte en 1882 à Tunis une école de filles qui comptait 340 élèves en 1886 et déjà 847 en 1891 [1]. Deux autres écoles furent créées en 1883, l’une à Sousse et l’autre à Mahdia. Une autre le sera à Sfax en 1905, une seconde école de garçons à Tunis en 1910, tandis qu’une expérience de ferme école, tentée en 1895, tourna court [2].

Dans les écoles de l’Alliance, les instituteurs, formés par l’organisation elle-même, ne se contentèrent pas d’enseigner la langue française, comme l’on enseignerait une langue étrangère. Outre le fait que cet enseignement impliquait l’apprentissage fondamental de la lecture et de l’écriture, c’est tout un système de valeurs qui était transmis, ainsi que de nouvelles idées d’émancipation. Aussi l’action de l’Alliance ne fut-elle pas acceptée par les tenants de la tradition et des pouvoirs traditionnels au sein de la communauté, qui pouvaient mobiliser contre elle des fractions variables des communautés locales. Mais cette résistance était vaine face à un mouvement porteur de tant d’espérances. La scolarisation se développa donc, surtout dans la capitale, mais pas uniquement dans les écoles de l’Alliance. Les établissements français qui s’ouvrirent après le Protectorat, et notamment le Lycée Carnot - en lequel se transforma en 1893 l’ancien collège Saint Charles tenu par les Jésuites -, attirèrent de plus en plus d’enfants juifs.

Le Protectorat français alliait ainsi à la promotion de la culture le souci de l’émancipation de ses protégés par l’instruction, conformément à l’esprit de Jules Ferry. Parmi les Tunisiens, les Juifs en furent incontestablement les premiers bénéficiaires. Mais c’est aussi qu’ils avaient tout à gagner en s’engageant dans cette voie qui s’offrait à eux : une amélioration de leur situation matérielle, certes, mais surtout un statut social, une dignité qu’ils n’auraient pu autrement espérer, et qui leur permit d’inverser la relation de domination entre eux et les Musulmans. La dynamique du changement culturel ne cessa de s’amplifier, même si les communautés locales n’évoluèrent pas toutes au même rythme, et que certaines, notamment la grande communauté de Djerba, ne furent que très faiblement concernées. Le processus s’est étalé dans le temps long des générations, partant de la classe la plus aisée, occidentalisée avant le Protectorat, jusqu’à certains éléments des plus modestes, mais touchant principalement une très large partie des classes moyennes.

L’occidentalisation de la communauté se développa sans cesse, même dans les périodes de tension entre celle-ci et les autorités politiques et administratives. Les changements socioculturels accompagnèrent les progrès sociaux et économiques dus à l’accès à des situations professionnelles nouvelles. Ils les permirent dans un premier temps, et furent eux-mêmes accélérés par ces derniers ensuite. Les jeunes Juifs sortant des écoles et des centres d’apprentissage (école professionnelle de l’O.R.T. [3]) trouvèrent à s’employer dans les ateliers, les magasins et les bureaux qui se multipliaient dans les villes tunisiennes. Le nombre des juifs tunisiens instruits augmenta considérablement : il s’agissait de jeunes ayant acquis la connaissance parfaite du français, mais qui maîtrisaient suffisamment l’arabe parlé pour être des intermédiaires entre les français et les indigènes. A la génération suivante, les enfants étaient poussés à aller au-delà de l’instruction primaire, les parents ayant acquis une conscience aiguë du lien étroit entre la promotion sociale et un plus haut niveau d’études. Ainsi, depuis le protectorat la communauté dans son ensemble a été prise dans un mouvement accéléré d’ascension socioculturelle, après une longue période de stagnation.

Dès la fin du XIXe siècle, les familles disposant de ressources financières suffisantes offrirent la possibilité de poursuivre des études secondaires à leurs enfants, et même l’accès au supérieur devint possible avec l’obtention du baccalauréat français. De nombreux Juifs tunisiens devinrent alors médecins ou avocats. En effet, les professions libérales leur étaient ouvertes, en plus ils leur était possible, à condition d’avoir obtenu la naturalisation française, de travailler dans l’administration du Protectorat.

Ainsi le Protectorat français fut accueilli avec un certain enthousiasme par les juifs de Tunisie, convaincus que leur condition s'améliorerait sous l'égide d'une France qui avait été la première nation à émanciper les juifs. Et de fait, la situation économique de la communauté juive prospéra à la faveur de l'économie de la Régence. À la première école de l'Alliance israélite s'en ajoutèrent de nouvelles à Tunis, Sousse et Sfax. Mais la jeunesse juive fut aussi de plus en plus nombreuse à fréquenter les écoles publiques ouvertes dans les villes de Tunisie. La scolarisation des nouvelles générations engendra l'acculturation de la population juive. Les familles juives aisées abandonnèrent la « Hara » pour s'installer dans les nouveaux quartiers « européens ».

Souhail Ftouh,
Tunis


Notes :
(1) Bulletins semestriels de l’Alliance Israélite Universelle, années 1881 et suivantes.
(2) Archives de l’Alliance Israélite Universelle, dossier I B, II B.
(3) "Œuvre, Reconstruction, Travail".