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28 décembre 2008

Hamas, Syrie, Jordanie, Iran ou "le billard à quatre bandes"

Le "Jerusalem Post" du 26 décembre a publié un article intéressant signé par David Kimche, ancien directeur-général du ministère des affaires étrangères. S'il est impossible de revenir sur tous les détails du texte, on peut en revanche identifier deux idées majeures conductrices : d'abord, reprenant en cela une inspiration d'Ephraïm Halevy, ancien directeur du Mossad, artisan de l'accord de paix entre Israël et la Jordanie, Kimche avance l'idée d'une entente informelle entre Israël et Khaled Meschaal, de manière à parvenir à une trêve avec le Hamas pour une période indéterminée. Le Royaume hachémite de Jordanie se proposerait comme intermédiaire. La seconde idée consiste à rejeter un accord de paix avec la Syrie, sous prétexte d'une part qu'Ariel Sharon y était opposé et d'autre part que la priorité n'est pas le dossier syrien mais le Hamas, les qassams, et les grads qui prennent pour cible le sud d'Israël. Bref, la conception de Kimche et d'Halevy se propose de revenir à la doctrine de Kissinger - « step by step ». Cette doctrine postule également que l'on peut traiter séparément la question du Hamas et de la Syrie, comme si les deux n'avaient pas de lien organique. C'est ce postulat que nous voulons interroger, pour démontrer tout au contraire que non seulement on ne peut pas isoler le dossier Hamas du dossier syrien mais qu'on ne peut pas non plus ne pas prendre en considération d'autres pays tels que l’Égypte, la Jordanie et l'Iran. Dit autrement : si les qassams doivent ne plus tomber sur nos têtes, ou tout au contraire si les tirs doivent s'intensifier, la raison est moins à chercher à Gaza qu'à Damas, Amman, le Caire et ... Jérusalem. Parce que la politique est une dynamique compréhensive, globale, et non pas isolée et partielle.

Le Hamas est un mouvement terroriste. Mais ce mouvement terroriste poursuit des buts politiques. Le Hamas est scindé entre une direction gazaouite à strictement parler, placée sous influence égyptienne, et dont les figures marquantes sont le premier ministre Ismaël Haniyé et Mahmoud Zahar. La direction syrienne, représentée par Khaled Meschaal, a pris ces derniers temps ses distances avec le régime de Bacher Assad - en fait, depuis l'assassinat d'Imad Mouhgnieh et depuis que la Syrie s'est rapprochée de la France et d'Israël - pour se rapprocher d'une manière spectaculaire de la Jordanie dont Meschaal a la nationalité. Celui-ci, parce qu'il se trouve dans une position de plus en plus inconfortable, cherche en effet de nouveaux alliés : d'une part, comme l'a montré le grand rassemblement organisé à Gaza pour célébrer les 20 ans d'existence du Hamas, Haniyé a progressivement éclipsé la figure de Mechaal à Gaza, le transformant en acteur politique secondaire. Cette éclipse a commencé après la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, qui a entamé la transformation du mouvement terroriste en mouvement politique responsable administrativement et politiquement des Palestiniens de Gaza. D'autre part, le changement d'orientation politique de la Syrie est également un revers pour Khaled Mechaal. Pour Mechaal, l'équation est très simple : perdre son influence politique à Gaza = ne plus être un personnage politique incontournable = devenir un personnage politique gênant = la mort. C'est pourquoi Mechaal cherche à revenir sur le devant de la scène en faisant de nouvelles alliances. Il a trouvé sur son chemin le roi Abdullah de Jordanie.
L'intérêt de la Jordanie est multiple : d'abord, parce qu'Haniyé est sous l'influence du Caire, la Jordanie cherche à contrer l’Égypte. Ensuite, la Jordanie n'est pas du tout intéressée à voir une normalisation de la Syrie qui lui permettra de se développer politiquement et économiquement. Enfin, la Jordanie s'est rapprochée de l'Iran qui est devenu influent en Irak - et la Jordanie a une frontière très importante avec l'Irak, qui était son partenaire politique et économique principal avant la fin de Saddam Hussein. Mieux : la Jordanie avait choisi l'Irak contre la Syrie et l’Égypte, pour leur faire contre-poids sur la scène arabe et internationale. Alors le calcul d'Abdulah est simple : jouer la carte de Mechaal contre la Syrie et l’Égypte ce qui lui permet également de plaire à l'Iran et à son opinion publique. Il ne faut en effet pas oublier que la société jordanienne est composée d'une majorité de Palestiniens dont la fidélité au régime hachémite dépend en grande partie de la manière dont celui-ci se comporte sur le dossier palestinien. Si cela permet en même temps au roi de Jordanie de se poser comme le leader de la nation arabe - rôle auquel un shérif ne peut pas renoncer - tant mieux : l'Irak n'existe plus et la Syrie est marginalisée depuis qu'elle se rapproche d'Israël.

Alors en fait, qu'est-ce que proposent Kimche et Halevy ? Une alliance avec Mechaal via la Jordanie qui prend le contre-pied total de l'option choisie par le ministère de la Défense et de toutes les forces de sécurité israéliennes avec lui : une entente avec Haniyé via l’Égypte. Peu importe qu'Haniyé soit la figure centrale de Gaza. Peu importe que ce revirement aura pour effets : 1) reprise des tirs de roquettes et de grads. 2) risque d'une agitation du Hamas en Égypte. En fait, c'est même mieux : 1) on pourra accuser Haniyé et montrer la vanité de l'option de Barak. 2) on pourra montrer l'absence d'efficacité de la médiation de Moubarak. 3) mieux vaut que l'agitation sociale et politique menace Moubarak que le Roi. En faisant à Mechaal le cadeau de le remettre à l'ordre du jour, Halevy et Kimche envoient également à Assad un message hostile qui n'est sans doute pas pour déplaire à la Jordanie.

Ce n'est pas tout. Il y a l'Iran.

Halevy, le conseiller politique de la ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni, est partisan d'un dialogue avec l'Iran. Entre Damas et l'Iran, il a fait son choix : Téhéran. Pour Kimche, il a toujours été séduit par les aventures perses, quoiqu'elles ne lui aient pas réussi pourtant. Car c'est Israël qui avait poussé Reagan dans l'impasse et la trappe - et non l'inverse. Le moins que l'on puisse dire est que les résultats avaient été décevants. Pour tout le monde. Pour comprendre la conception qui sous-tend ce choix, il faut la resituer dans l'idéologie des néo-cons. Ainsi, la journaliste Caroline Glick avait-elle développé dans un article le projet fondateur de cette vision : arriver à un accord avec ... l'Irak. Grâce à la médiation de la Jordanie, qui entretient des rapports stratégiques avec l'Irak et l'Iran, il serait possible d'arriver à une entente avec la République Islamique et à un accord - dans un premier temps officieux - avec l'Irak. Pourtant, il est peu probable que la direction irakienne, qui souffre d'un manque de légitimité, puisse se permettre une telle chose comme l'ont montré les derniers essais. Et pour les intentions iraniennes, à chacun de juger. En attendant, il faut remarquer trois choses :
La première, que cette conception est également celle du Likoud. A une conférence organisée à l'université de Bar Ilan il y a 15 jours par le "centre Begin-Sadate", en présence de Daniel Pipes mais également d'officiels de l'ambassade jordanienne qui prenaient des notes avidement au premier rang, et dont le thème était « les relations israélo-syriennes », le député Youval Steinitz, très virulent contre la Syrie, a expliqué que l'Iran était un pays plus démocratique que la Syrie. C'est sans doute oublier qu'en Syrie, même si le pays n'est certainement pas un exemple de démocratie, on ne voit pas encore les pendaisons publiques et les lapidations de femmes adultères. De la même manière que les déclarations électorales de Bibi contre la Syrie ne l'engagent pas politiquement - c'est ce que dit Kimche - il faut noter que celles de Bibi et de Tzipi contre l'Iran ne les engagent pas davantage, en suivant le même raisonnement.
La seconde chose est la suivante : à partir de Janvier, la situation va sérieusement se compliquer en Cisjordanie avec la fin du mandat présidentiel du président Mahmoud Abbas. Comme l'explique Avi Shlaim dans sa magistrale biographie du roi Hussein de Jordanie (1), les Hachémites n'ont jamais tout à fait renoncé à la Cisjordanie et à Jérusalem. En tous les cas, si Hussein, forcé par l'histoire, y a effectivement renoncé, ce n'était que d'une manière semble-t-il provisoire et stratégique : à cause du sommet de Rabat mais surtout de la première Intifada qui avait installé l'OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien. Parce que l'Autorité Palestinienne semble s'effriter, il est tout à fait logique que le roi Abdullah saisisse l'occasion pour réactiver « l'option jordanienne » et récupérer son bien dynastique et personnel. D'une manière directe, ou par la médiation du Hamas dans sa version iranienne. Problème pour Israël : cette tentative jordanienne, accomplie avec la complicité d'Israël, risque fort de radicaliser encore plus la société palestinienne.
Enfin, et c'est la troisième chose, le Hamas actuellement actif à Gaza est le Hamas égyptien. En faisant le choix de Mechaal et d'Abdullah, Kimche et Halevy se proposent non seulement de bouleverser le fragile équilibre de la politique arabe mais surtout de :1) réactiver la frontière Sud (2) 2) mettre encore plus en danger la « frontière » avec la Cisjordanie (3) 3) réveiller la frontière Nord avec le Liban et la Syrie (4). Pour arriver où au bout du compte ? A une installation de l'Iran - via Mechaal et la Jordanie - à Gaza et en Cisjordanie. C'est peut être un peu beaucoup pour une nouvelle aventure iranienne ... dont les espoirs de réussite ne sont pas plus raisonnables que l'autre.

Alors non : le dossier syrien n'est pas indépendant du dossier palestinien. Comme la Jordanie et l’Égypte ne sont pas sans liens avec le Hamas. En fait, tout se tient d'une manière organique. Plutôt que de nous proposer de nouvelles escapades - le Moyen-Orient aime trop les escapades - dont le prix ne sera pas payé par Kimche, Halevy, Bibi ou Tzipi, mais par Tsahal et nos soldats, sans parler des habitants du Sud (5), les hommes politiques sérieux - ils sont rares - feraient mieux de revenir les pieds sur terre et de consolider nos rares acquis dans le monde arabe. L'avenir n'appartient pas aux politiques. Il n'appartient pas aux intellectuels. Il n'appartient même pas aux diplomates. L'avenir d'Israël ne sortira pas des bancs prétentieux et délirants des universités de Grande-Bretagne.

Isabelle - Yaël Rose,
Jérusalem, le 26 décembre 2008 

(1) « Lion of Jordan, The life of King Hussein in war and Peace », Avi Shlaim, 2007.
(2) Haniyé et Moubarak ne vont certainement pas se laisser éjecter par Mechaal et le Roi sans répliquer. Pour montrer qu'ils sont toujours des forces actives, ils devront donc reprendre la « lutte armée » contre Israël.
(3) Non seulement il faut s'attendre à un conflit entre le Hamas et l'A.P, mais aussi entre le Hamas égyptien et le Hamas iranien, entre les Palestiniens fidèles à l'OLP et ceux qui ont fait allégeance au Roi Jordanien.
(4) La Syrie va répliquer à l'agression de la Jordanie. Pour se faire, elle peut utiliser le Hezbollah.
(5) On ne mentionne même pas le prix que les Palestiniens devront payer : il semble que l'histoire - l'histoire arabe - ait décidé de les oublier.