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26 janvier 2006

Le séisme



Meeting du Hamas, ville de Hébron, 23 janvier 2005
Photo A.P


Je titrais hier soir « le choc » pour commenter les premiers résultats des élections législatives palestiniennes, qui laissaient présager la perte de majorité par le Fatah et un Hamas fort de 40 % des suffrages. La réalité a dépassé la pire des fictions imaginées : les Islamistes ont gagné, et largement ! Au vu de leur programme, la Communauté internationale s’inquiète et c’est bien un minimum (voir synthèse donnée sur le site de Libération). François Bayrou, dont j’ai loué la semaine dernière le « parler - vrai » (cliquer ici) qualifie l’évènement de « tremblement de terre » (voir sur le blog "politique arabe de la France"), d’où le titre retenu pour cet article.

En y regardant d’un peu plus près et en rassemblant des souvenirs ou des interviews marquantes d’invités, je me dis en fin de compte que Bayrou a raison, mais que c’est l’histoire du monde arabe qui va vivre un tournant - beaucoup plus que celle d’Israël. Et cela pour une raison simple : c’est la première fois qu’un gouvernement arabe risque (si le Hamas gouverne seul) d’être une émanation directe des " Ikhwan ", les " Frères " (musulmans). Faisons rapidement un point historique.

Islamiste, l’Iran l’est depuis la révolution de 1979, mais les Perses ne sont pas arabes ... et surtout ils sont chiites. Ce matin dans "le Figaro", s’inquiétant de la poussée fondamentaliste dans toute la région, Alexandre Adler souligne les contradictions internes qui peuvent endiguer la « vague verte ». Je reproduis ci-dessous un extrait de sa tribune :
« Mais il y a encore quelques obstacles sérieux à franchir pour parvenir à ce scénario de cauchemar. Isolons-en les trois principaux : le sentiment viscéral de solidarité politico-religieuse des chiites iraniens avec leurs frères du monde arabe qu'exclut à terme le lâchage de l'ayatollah Sistani par Téhéran, et menace très directement le maintien au pouvoir d'Ahmadinejad. Le second obstacle réside dans la lassitude générale de la population palestinienne qui, d'accord pour sanctionner un gouvernement inepte, ne le serait pas nécessairement pour reprendre les armes contre l’État d'Israël. Le dernier obstacle réside dans le sectarisme sunnite intéressé des principaux courants intégristes du Moyen-Orient, lesquels dépendent de subventions saoudiennes très officieuses. »

Islamiste, l’Arabie saoudite l’est depuis sa fondation, mais dans un moule particulier, celui d’un régime associant l’épée et le tapis de prière, le pétrole et la mosquée, propageant dans son peuple le dogmatisme étroit du Wahabbisme et un mépris pour l’Occident, mais en même temps cultivant une relation schizophrène avec les « mécréants », à la fois clients, gestionnaires du trésor de la couronne et fournisseurs discrets de plaisirs contraires à la lettre du Coran. A la clé, cela produit des rejetons dangereux comme Ben Laden, lui-même un croisement de toutes les mouvances islamistes du siècle précédent (celle des « Frères » fondé par l’Égyptien Hassan El Banna dans les années 20) ; celle du Pakistanais Mawdûdi, vrai théoricien d’une théocratie totale - la « Hakamiya » ; et celle du Wahabbisme). Relire « La maladie de l’Islam » de l’excellent Abdelwahab Meddeb ; Meddeb fut mon invité à deux reprises en mars 2004.

Islamiste, le Soudan l’est depuis plus de quinze ans, sous la férule du Général Al Bachir, avec application de la « Charia » et une dure répression de la population non musulmane (ou musulmane ne se considérant pas comme arabe comme au Darfour, voir notre émission de l’année dernière). Il n’empêche (comme nous l’avait exposé l’orientaliste israélien Emmanuel Sivan lors d’une conférence à Paris), que pour le reste du monde arabe, les Soudanais ... ne sont pas tout à fait des arabes ! ... et donc ce Pays, membre de la Ligue arabe et officiellement islamiste ne pouvait représenter un risque de contagion.

Donc il y aura bientôt, et pour la première fois, un gouvernement arabe qui sera une émanation directe d’une confrérie radicale islamiste ; ce que l’on aurait connu en Algérie si l’armée n’avait pas interdit après les élections de 1991 la prise de pouvoir par les « frères féroces » comme les surnomme la brillante universitaire franco-algérienne Latifa Ben Mansour (lire un extrait d'interview). Il sera rapidement temps de voir si, comme le disait à mon micro en décembre dernier le journaliste égyptien Ahmed Youssef, il y a « plusieurs sortes de Frères musulmans », des modérés et des extrémistes ...

Enfin et pour ne pas faire trop long, disons que, pour ce qui concerne Israël, et sauf l’hypothèse profondément néfaste d’un retour aux affaires de Bibi Netanyahou - possible seulement si le Hamas jouait tout de suite la carte du terrorisme, mais Tsahal veille et lui a donné des coups terribles -, cette victoire islamiste va rendre définitivement crédible le scénario de divorce prolongé et sans négociations incarné par Sharon, puis par Ehud Olmert. Ceux pour qui l’avenir est le plus sombre seraient en définitive les plus sympathiques et les plus ouverts du peuple palestinien - ceux qui soutenaient la démarche résumée par l’appel « 2 peuples - 2 états » (voir en lien permanent) ; et qui risqueront gros à présent, à exprimer des positions réalistes avec des fanatiques déclarés au pouvoir !

J.C