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07 mars 2017

Abbas Kiarostami, emporté par le vent

Abbas Kiarostami, photo prise le 27 mai 2009 à Paris

Le cinéaste iranien, Palme d’or du Festival de Cannes en 1997 avec « Le Goût de la cerise », est mort des suites d’un cancer, a-t-on appris lundi.

C’est une perte majeure, celle d’un immense artiste – par ailleurs photographe, poète et peintre – qui aura marqué d’une empreinte indélébile l’histoire du cinéma  mondial. Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami est mort à 76 ans, a-t-on appris lundi 4 juillet, des suites d’un cancer. Selon l’agence de presse ISNA, le réalisateur, dont l’état de santé s’était dégradé, avait quitté Téhéran la semaine dernière pour subir un traitement en France, après avoir été opéré à la mi-mars dans la capitale iranienne.

La vie s’arrête donc, y compris pour l’auteur de Et la vie continue. Dans ce film magnifique de 1992, un cinéaste de Téhéran, double de l’auteur, revenait en compagnie de son fils sur les lieux du tournage d’un film précédent, où venait de se produire un tremblement de terre meurtrier, à la recherche de survivants parmi les enfants qui y avaient participé.
Cette quête de la vie dans un paysage de mort, cette aspiration humaniste sous le carcan qui oppresse, fut en vérité l’admirable constante de l’œuvre d’Abbas Kiarostami. Une œuvre menée avec courage sous les fourches caudines de la censure islamique, jusqu’à épuisement de l’auteur, parti tourner sous d’autres cieux lorsque le régime durcit son autorité.

Un nouveau cinéma iranien

Né à Téhéran le 22 juin 1940, formé aux Beaux - Arts, réalisateur de films publicitaires, Abbas Kiarostami participe en 1969 à la création du département cinéma de l’Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes (le Kanoun), dans le cadre duquel il va réaliser de nombreux courts-métrages. Ce sont des films à vocation civique et pédagogique, d’emblée sublimés par le sens effarant de la mise en scène qui s’y exprime.
Le tout premier, réalisé en 1970 et intitulé Le Pain et la Rue, annonce le génie de Kiarostami à transformer un scénario de trois lignes en un monument de comédie humaine, ipso facto en morceau d’anthologie du cinéma. Ici, l’histoire d’un garçonnet cheminant par les ruelles pour ramener le pain du déjeuner à la maison, quand un chien menaçant, soudain, lui barre la route.
En 1979, commencé sous le régime du chah, il réalise Cas n° 1, cas n° 2. Un exemple de dilemme moral comme il les affectionne (des élèves exclus de la classe pour chahut, puis la dénonciation par l’un d’eux du coupable) qu’il soumet à l’appréciation de diverses personnalités, dans ce qui est devenu, durant le tournage, la République islamique d’Iran. Beau panel utopique, qui réunit un communiste, un rabbin, des artistes, ainsi que l’ayatollah Sadeq Khalkhali, homme affable qui se montre l’un des plus libéraux envers les enfants. C’est le même qui, au titre de chef du Tribunal révolutionnaire, fera pendre haut et court des centaines d’opposants au régime. Le film disparaît rapidement de la circulation.

L’enfance comme motif central

Le Kanoun n’en devient pas moins, sous l’impulsion de Kiarostami, le havre d’une relative liberté artistique, en même temps que le laboratoire d’un nouveau cinéma iranien qui émerge sur la scène internationale. L’Asie, en effet, prend à cette époque le relais des nouvelles vagues qui refluent partout ailleurs. De Taïwan (Hou Hsiao-hsien), de Hong Kong (Wong Kar-waï) et donc aussi d’Iran renaissent des propositions esthétiques stimulantes. Etonnamment, sous un régime autoritaire et iconoclaste, que tout semble vouer à devenir un no man’s land cinéphilique, apparaît un courant qui, se fortifiant des interdits de représentation qu’on fait peser sur lui, requalifie à nouveaux frais, par son mode opératoire et sa vive préoccupation sociale, le néoréalisme italien.
Avant que les cinéphiles ne découvrent sur la scène des plus grands festivals cette silhouette qui leur deviendra familière – lunettes fumées, élégance discrète, humour fin, sourire désarmant –, on peut dater le moment de sa découverte en France. C’était en mars 1990, avec la sortie en salles de son quatrième long-métrage, Où est la maison de mon ami ? (1987). L’histoire simple, et néanmoins épique, d’un garçonnet qui a chipé le cahier de son ami, et cherche, de village en village, à le lui rendre, faute de quoi il pourrait se faire renvoyer de l’école. Le film, remarquable, tend vers le conte et condense l’esprit du cinéma de Kiarostami : l’enfance comme motif central, la fraîcheur revigorante du regard porté sur le monde, le dépouillement de l’argument allant de pair avec la complexité de la structure narrative.
Mais, à peine découvert, le cinéaste change déjà de braquet. Il signe en 1990, avec Close up, le premier chef-d’œuvre d’une série qui le consacre comme l’un des plus grands cinéastes du monde. L’utilisation du document comme source d’une fiction indécidable est renforcée, le vertige baroque creusé. Le film reconstitue la trame d’un fait divers, avec dans son propre rôle le principal protagoniste : Hossein Sabzian, un imposteur cinéphile qui se fait passer pour le célèbre réalisateur Mohsen Makhmalbaf. Kiarostami a également eu la possibilité de filmer le vrai procès de Sabzian, dont le verdict est infléchi par la présence des caméras. Ici donc, l’entremêlement entre la réalité et la fiction, la réflexion sur la passion du cinéma et son rapport à la vraie vie atteignent un point de fusion et de jouissance étourdissant.

Un « code » Kiarostami

A 50 ans, le cinéaste va vivre la décennie la plus fertile de sa carrière. Et la vie continue (1992) et Au travers des oliviers (1994) suivent Où est la maison de mon ami ?, chacun renvoyant à un élément, réel ou fictionnel, qui touche au précédent, la trilogie tissant une trame fascinante où la figure du cinéaste et le processus du tournage se trouvent chaque fois remis en abyme selon le principe des poupées russes. Le miracle en l’espèce est que cette construction retorse est conçue pour redonner droit à l’accident, à la pure présence, à la vie débarrassée des scories de l’apprêt.
En 1997 arrive ce qui devait arriver : Le Goût de la cerise (1997) remporte la Palme d’or au Festival de Cannes. L’histoire d’un type nommé « monsieur Badii », dont l’idée fixe est de se suicider , et donc de trouver une main charitable pour jeter de la terre dans la fosse où il escompte terminer ses jours. Sillonnant les environs de Téhéran dans un antique 4 × 4, ce singulier pionnier du covoiturage propose le marché à chaque passager qu’il embarque. Deux ans plus tard, effleurant avec toujours autant de grâce la dialectique de la mort et de la vie, Kiarostami donne Et le vent nous emportera (1999), une sorte d’En attendant Godot installé dans un village du Kurdistan, où un anthropologue qui attend de pouvoir observer les rites funéraires locaux finit par sauver la vie d’un ouvrier prisonnier d’un trou.
A cette date, un « code » Kiarostami s’est imposé à tous les cinéphiles. Routes serpentines accrochées aux vallons, paysages somptueux traversés de voitures-caméras, panoramiques amples et langoureux, récits tragiques et drôles, délibérément indéterminés. Une croyance s’en dégage : un film ne sera jamais que le début d’un chemin qui s’achève dans l’esprit du spectateur. Artiste de la dépossession, comme Kafka avait imaginé un artiste du jeûne, Kiarostami crée en un mot un cinéma qui est une épreuve de la liberté dans un système qui n’a de cesse de la contraindre .
Cette inclination le conduira plus loin dans la remise en cause des prérogatives de l’auteur et de la mise en scène. Une nouvelle période va ainsi s’ouvrir, plus expérimentale, qui privilégie le dispositif, manière de laisser le monde entrer à plein dans le cadre plutôt que de le subjuguer. Force est de constater que cette inflexion a lieu au moment où, en Iran, la lutte entre les forces réformatrices et conservatrices est en train de tourner à l’avantage des secondes. Après vingt ans de régime islamique, qui en a passé dix à attaquer et à interdire l’artiste célébré en Occident, une possible lassitude a peut-être gagné Kiarostami, dont les deux derniers films n’évoquent sans doute pas pour rien le motif de l’enterrement vivant.

Minimalisme

Ten (2002) inaugure donc une série de films dont le minimalisme va aller en s’accentuant (Five, Shirin…), estompant de fait la présence de ce maître du cinéma sur la scène internationale. Le premier titre reste le plus exaltant : une séduisante conductrice dans la circulation de Téhéran, deux caméras installées sur le tableau de bord, dix séquences numérotées de 10 à 1, correspondant chacune à un personnage qui monte à bord. Une société réelle, ayant soif de démocratie, y bout d’impatience. On connaît la suite. Election de Mahmoud Ahmadinejad comme président en 2005, répression sanglante des manifestants lors de sa réélection en 2009.
Kiarostami change alors de cap : le tournage à l’étranger, possiblement avec vedette. Au fond de lui-même, y croit-il vraiment, lui qui avait naguère défendu la nécessité pour le cinéaste de demeurer sur son terreau ? Copie conforme (2010), variation rossellinienne avec Juliette Binoche, puis Like Someone in Love (2012), respectivement tournés en Italie et au Japon, confirmeraient ce doute, sans le moindre déshonneur. Son ultime tournage, resté inachevé en raison de la déclaration brutale de sa maladie, aura eu lieu en Chine. Kiarostami aurait d’ailleurs pu, de longue date, s’installer à l’étranger. Il s’y est toujours refusé, car il lui importait de tourner dans son pays, auquel le rattachait, spirituellement et plastiquement, toute la tradition poétique et picturale persane, très sensible dans ses films.

Poignante déclaration

Ce souci justifiait le refus courtois qu’il opposait aux sollicitations politiques des journalistes occidentaux. Mais en juillet 2009, dans les jours les plus noirs de la répression, il n’y tint plus. Déclarant, alors qu’on le retrouvait en Toscane sur le tournage de Copie conforme :
« La situation politique est telle que la possibilité même d’y travailler paraît très compromise. Et je ne sais pas, franchement, si ça sera possible à l’avenir. Nous sommes ici informés tous les jours, par Internet, des événements qui ont lieu en Iran. Ce qui nous parvient de la violence de la répression donne l’impression qu’une page vient d’être tournée, sans retour. Pour ce qui me concerne, tout ce que je sais, c’est que je veux retourner à Téhéran, que mon désir est de tourner des films dans mon pays. J’ai été jusqu’à présent un citoyen très conciliant, dans la mesure où l’on ne montre plus mes films en Iran depuis douze ans. Si la situation devait encore empirer , si l’on me privait de mes droits, une chose est certaine, c’est que je ne renoncerai jamais à mon métier. »
Poignante déclaration d’un créateur épuisé par le combat contre l’obscurantisme. Comment, s’agissant de sa propre mort, ne pas songer à l’épilogue sublime, une des plus belles fins de l’histoire du cinéma, du Goût de la cerise ? A ce monsieur Badii, allongé dans sa fosse par une nuit orageuse, à sa solitude infinie et silencieuse sous le ciel sombre et déchiré, à l’écran noir qui le fait durablement disparaitre, avant ce retour inopiné du jour et du mort dans une prise vidéo d’amateur et phosphorescente de la fin du tournage.
On y voit Badii fumer une cigarette avec Kiarostami, on y accueille la lumière frémissante d’une aube nouvelle, on y suit des soldats jouant comme des enfants, on y entend s’élever un bouleversant instrumental du funèbre Saint James Infirmary. Ebloui, sonné, on n’y comprend plus rien : « twist » conceptuel ? Résurrection de Badii ? Pied de nez à la censure religieuse qui proscrit le suicide ? Du moins voit-on que la vie, bel et bien, continue.

Jacques Mandelbaum
Le Monde, 4 juillet 2016

08 février 2017

Argo, le film choc sur l'affaire des otages



Il y a eu très peu de films occidentaux évoquant l'Iran depuis la Révolution de 1979, et singulièrement les mois très agités qui virent s'installer, par la ruse et l'intimidation, une République Islamique en lieu et place de la dictature du Shah. Mais soulignons cependant une brillante exception, le film "Argo" sorti bien après les faits, en 2012.

Ce n'est pas un documentaire, mais il est basé sur des faits réels. Extrait de l'article Wikipedia consacré au film :
"En 1979, un responsable de la CIA charge un agent de libérer des diplomates américains réfugiés à l'ambassade du Canada à Téhéran, à la suite de la prise de l'ambassade américaine dans ce pays. Il monte de toutes pièces un projet de film, faisant passer les diplomates pour les membres d'une équipe de tournage venue faire des repérages pour un film de sciences fiction, intitulé "Argo".

J'avoue avoir éprouvé une intense satisfaction en le voyant, car ce n'est pas tous les jours qu'on a le courage, dans nos démocraties, de dénoncer l'abject régime des Ayatollahs. En outre, il y est directement évoqué l'acte de gangstérisme inédit dans l'Histoire, que fut l'assaut d'une Ambassade et la séquestration de diplomates. On le sait, cette prise d'otages dura longtemps, et il fallu 444 jours pour que soient libérés les 52 Américains ( lire sur Wikipedia ) : mais au moins, six diplomates furent exfiltrés à la barbe - c'est le cas de le dire - des Iraniens, et cela est bien réjouissant.

Dans la courte vidéo ci-dessous, le trailer du film en Français.

J.C

21 avril 2016

Ronit Elkabetz, la fanfare est en deuil

Ronit Elkabetz

J'ai éprouvé un choc et une grande peine en apprenant ce mardi 19 avril le décès prématuré de l'actrice israélienne Ronit Elkabetz : elle n'avait que 51 ans, et elle luttait courageusement depuis deux ans contre un cancer.

Née dans une famille originaire d'Essaouira, au Maroc, ayant grandi dans le Sud pauvre du pays où se sont installés beaucoup d'immigrants de ce pays, elle était un des symboles de la réussite d'artistes et intellectuels défavorisés au départ, et qui devaient malgré tout contribuer au rayonnement culturel du pays. Ceci me renvoie en écho à mon émission du 10 avril dernier avec Simon Skira (lire sur ce lien).

Sa filmographie est très riche, et si on consulte l'encyclopédie Wikipedia, mieux vaut se référer à la fiche en langue anglaise, beaucoup plus complète. Le journal "Le Monde" lui a consacré aussi un excellent article sous la signature d'Isabelle Regnier .

J'avais vu plusieurs de ses films, mais sa composition m'avait particulièrement marqué dans "La visite de la fanfare", parabole amère à la fois de la solitude d'une Femme israélienne, vivant dans une ville perdue dans le Néguev, et de la solitude régionale du pays, qui rend improbable la visite d'un orchestre égyptien. Comme résumé dans la présentation de cette histoire imaginaire, "Un groupe de musiciens perdus au beau milieu d’une ville perdue. Peu de gens s’en souviennent, cette histoire semblait sans importance".
J'avais à l'époque consacré un article à ce film, article publié dans un dossier intitulé "Le mois de l’Égypte". Vous pourrez le lire ou le relire  en cliquant ici, et en hommage à cette grande actrice disparue.

J.C

19 février 2016

Treize heures d’enfer américain en Libye



Dans la nuit du 11 au 12 septembre 2012, l’attaque successive de deux implantations des Etats-Unis à Benghazi a causé la mort de quatre Américains, dont l’ambassadeur en Libye, Chris Stevens. Cette tragédie a inspiré au réalisateur Michael Bay le film « Treize heures, les soldats secrets de Benghazi » (Thirteen Hours, the secret soldiers of Benghazi), sorti en salles aux Etats-Unis le 15 janvier 2016.

Une telle superproduction ne peut que relancer la polémique sur les failles de l’administration Obama, et plus spécialement de la secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton. Le « New York Times » s’est interrogé gravement sur l’impact éventuel de ce film sur les caucus qui ouvriront, le 1er février en Iowa, la course à l’investiture présidentielle pour les partis démocrate et républicain.
Côté républicain justement, Jeb Bush, gouverneur de Floride de 1999 à 2007, a accusé Hillary Clinton de « suivre la même voie qu’à Benghazi ». Il est vrai qu’il est distancé dans les sondages par les deux tenants de la droite la plus dure, le sénateur texan Ted Cruz et le milliardaire Donald Trump. Cruz a invité ses compatriotes à aller voir « Thirteen hours », tandis que Trump… a loué un cinéma dans l’Iowa pour y offrir une séance gratuite du film.
Jamais Obama ni Clinton ne sont pourtant mentionnés dans « Thirteen hours ». Le scénario en est basé sur le livre éponyme, publié à l’automne 2014 par le journaliste Mitchell Zuckoff, sur la base des témoignages de cinq des six gardes embauchés par la CIA pour protéger son antenne supposée secrète à Benghazi (le sixième garde a péri dans l’attaque au mortier de cette implantation). Ce recrutement de vétérans américains des forces spéciales a été systématisé par les Etats-Unis depuis l’invasion de l’Irak en 2003, selon une formule que l’on pourrait qualifier de mercenariat d’Etat.

Le film, comme le livre avant lui, adopte le point de vue de ces six « chiens de guerre », dont le courage est indéniable, mais dont le sens politique est asymptotique à zéro. Leur seul souci est de différencier les « gentils » (good guys) des « méchants » (bad guys) et, l’entreprise s’avérant au-delà de leurs forces, ils décident que tout Libyen est un « méchant » jusqu’à preuve du contraire. Leurs remarques, lâchées entre deux rafales, sont parfois chargées d’un humour involontaire : ainsi « les Français et les Indiens attaquent toujours à l’aube », au moment de l’assaut final contre l’antenne de la CIA. Comme dans les westerns d’ailleurs, seuls les Américains ont un visage, leurs ennemis n’étant que les cibles sanguinolentes d’un jeu vidéo.

Michael Bay a disposé d’un budget de quelque cinquante millions de dollars pour « Thirteen hours », soit quatre fois moins que pour chacune de ses deux précédentes superproductions d’anticipation (de la série « Transformers »). Le tournage a été réalisé en partie à Malte et au Maroc, d’où le caractère incongru de coupoles d’église ou de falaises atlantiques dans ce qui est censé être Benghazi et son littoral. La Franco-néo-zélandaise Alexia Barlier incarne le seul personnage féminin, une analyste de la CIA, initialement choquée par la brutalité des « héros », mais qui tombe naturellement sous le charme de leur bravoure.

L’affiche du film martèle en gros caractères que « lorsque tout s’effondra (went wrong), six hommes eurent le courage de faire ce qui était juste (what was right)». L’opposition binaire entre « wrong » et « right » ne peut évidemment que rejeter les « bureaucrates » de la CIA ou du Département d’Etat dans le premier camp pour magnifier les six combattants dans le second. On assiste ainsi à un double décalage, la Libye n’étant plus qu’un décor, comme souvent dans les films d’action américains, mais le contexte diplomatique ne servant lui-même que de toile de fond aux performances de héros bodybuildés.
Rien n’est dit de « L’Innocence des Musulmans », cette virulente charge contre le prophète Mohammed, qui a suscité des violences anti-américaines en Egypte et en Tunisie, voisines de la Libye. L’ambassadeur Stevens, pourtant un diplomate chevronné, est présenté comme un « illuminé » (true believer) qui prône avec émotion une diplomatie de proximité, tandis qu’un des « héros » pique du nez durant cette présentation. Notons d’ailleurs que « faire ce qui était juste » n’impliquait pas de sauver à tout prix l’ambassadeur, abandonné dans sa résidence en flammes (Stevens, apparemment retrouvé vivant par des Libyens arrivés à la rescousse, serait décédé d’asphyxie durant son transfert à l’hôpital).
Rien n’est dit non plus dans « Thirteen Hours » sur Ahmed Abou Khatalla, accusé d’avoir mené l’attaque de la résidence de l’ambassadeur, puis de l’antenne de la CIA, à la tête de sa milice personnelle, pompeusement baptisée Obeida Ibn Jarra, en référence à un des compagnons du Prophète. Cette milice avait déjà été désignée, en juillet 2011, comme responsable de l’assassinat d’Abdelfattah Younès, le plus haut gradé de Kadhafi à avoir fait défection pour le camp révolutionnaire.

C’est dire que les conflits entre insurgés faisaient rage bien avant la mort du dictateur, en octobre 2011, et l’émergence à Benghazi de l’organisation jihadiste des Partisans de la Charia (Ansar Charia), auxquels Abou Khatalla et sa milice prêtaient main forte. En juin 2014, les forces spéciales américaines ont enlevé à Benghazi Abou Khatalla, sur ordre personnel du président Obama. Le fait que le principal suspect libyen dans les attaques de Benghazi soit désormais détenu sur le territoire des Etats-Unis n’est pas non plus mentionné dans le film.

Je me suis rendu à Benghazi en juin 2012 pour donner à l’université locale une conférence en arabe sur la profondeur historique des processus révolutionnaires en cours. Le cortège de l’ambassadeur britannique avait été visé la veille par une attaque à la roquette. C’est pourquoi la milice des « Martyrs du 17 février » (date emblématique du début de la révolution libyenne en 2011) m’avait affecté d’office deux imposants gardes du corps. J’avais eu beaucoup de mal à les congédier avant mon intervention sur le campus, où je ne voulais en aucun cas être responsable de l’introduction d’armes. Le soir même, je retrouvais les rappeurs les plus actifs sur la scène locale.
C’était trois mois avant les attaques anti-américaines de septembre 2012. L’administration Obama, déjà tétanisée par le calamiteux héritage de George W. Bush au Moyen-Orient, adopta une politique encore plus prudente dans la région. Loin de conjurer la menace jihadiste, ce désengagement affiché fit le lit de Daech, d’abord en Syrie et en Irak, aujourd’hui en Libye, entre autres. Et ce n’est pas « Thirteen hours » qui permettra de comprendre quoi que ce soit à un tel désastre. La sortie du film en France est prévue le 30 mars 2016.

Jean-Pierre Filiu
Blog Un si Proche-Orient, Le Monde, 19 janvier 2016