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28 février 2011

Les sept raisons de la colère du monde arabe


La Libye, le Yémen, Bahreïn sont en proie à des révoltes semblables à celles qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte. Alors que la contagion se répand dans le monde arabo-musulman, « La Croix » du 22 février 2011 analyse les causes profondes de ces révolutions.

1. Des pouvoirs usés
Peut-on parler de« printemps arabe » ? « L’effet domino est une invention des médias », a déclaré le ministre algérien des affaires étrangères, Mourad Medelci, au quotidien espagnol El Pais. Une affirmation peu partagée… Bichara Khader, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac) de l’Université catholique de Louvain, estime, inversement, qu’aucun pays arabe n’est à l’abri, parce que l’on trouve dans la plupart d’entre eux les mêmes « ingrédients explosifs », notamment « un système politique sclérosé et répressif, une corruption généralisée et un ras-le-bol d’une situation bloquée à tous les niveaux », détaille-t-il dans son étude La Tunisie : est-ce l’hirondelle qui annonce le printemps arabe ?
Les intellectuels parlent de la « “tunisianisation” des Arabes », souligne-t-il. Pour autant, l’onde de choc, réelle, se traduira diversement. Il y a « un réel risque d’islamisation de la révolte » en Libye, à Bahreïn, au Yémen ou un risque de « régionalisation » de la révolte en Algérie ou au Yémen, estime-t-il. En Algérie, la situation est exceptionnellement complexe. « Le traumatisme de dix ans de guerre civile y est très fort », relève l’historien Mohammed Harbi, professeur émérite de l’université Paris VIII. « De plus, l’État a déployé des relais occultes dans toutes les instances de la société à un niveau qui n’existe nulle part ailleurs, poursuit l’historien. Or, ces relais qui peuvent être perçus comme opposition troublent considérablement le jeu et entravent l’émergence d’une dissidence organisée. »

2. Des héritiers détestés
Il semble que dans les pays monarchiques la royauté ne soit pas menacée. « Au Maroc, il y a une aspiration au changement, pour autant la monarchie jouit d’un vrai soutien », estime l’historien Mohammed Harbi. « À Bahreïn, la royauté n’est pas en tant que telle mise en cause, mais il est revendiqué une égalité de traitement pour la société à majorité chiite gouvernée par une dynastie sunnite minoritaire. Il n’y a pas non plus de volonté de renverser la monarchie en Jordanie », poursuit l’historien.
Inversement, la tentation dynastique des régimes autoritaires, au sein desquels le président monarque organise le passage du pouvoir à sa descendance, est la cible directe de la contestation qu’il s’agisse de Gamal Moubarak, considéré il y a peu encore comme le fils héritier de l’ex-président égyptien Hosni Moubarak, ou aujourd’hui de Seif Al Islam, fils du général Kadhafi, qui a promis une riposte sanglante à la révolte. Ces pratiques de confiscation du pouvoir par les descendants sont aujourd’hui « condamnées », estime Mohammed Harbi. 

3. Des populations jeunes et sans perspectives
En s’immolant par le feu, le jeune Tunisien a allumé sans le savoir la mèche de la contestation politique. Mohamed Bouazizi est vite devenu le symbole de cette jeunesse arabe sans perspective professionnelle, dans des pays où les moins de 25 ans représentent souvent plus de 40 % de la population.
« Du Maroc à l’Irak, toutes les nations arabes connaissent une croissance élevée des jeunes de 18 à 25 ans arrivant sur le marché du travail, bien qu’elle soit désormais en décélération, surtout au Maghreb, rappelle Youssef Courbage, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Or, les économies de ces pays sont incapables de créer des emplois adaptés à la demande. »
La natalité a fortement reculé dans le monde arabe, même s’il existe de grandes disparités entre la Tunisie, où le taux de fécondité est comparable à celui de la France, et le Yémen, où les familles de cinq enfants demeurent la norme. Certains pays ont achevé leur transition démographique et se rapprochent de l’Europe, tandis que d’autres sont en passe de la réaliser. « Le monde arabe connaît un processus entamé par l’Europe au XVIIe siècle, poursuit Youssef Courbage. Les garçons, puis les filles sont sortis de l’analphabétisme. Ils ont étudié et de plus en plus à l’université. On a assisté à la montée de l’esprit contestataire et à la sécularisation de la société, mais aussi à la remise en question de l’autorité parentale ; les autorités religieuses n’ont qu’un rôle marginal. »
Pour autant, les révolutions en cours ne sont pas à proprement parler des révolutions de jeunes : toutes les couches sociales défilent dans les rues. 

4. Des classes moyennes éduquées qui s’appauvrissent
Parmi les slogans entendus dans les rues arabes ces derniers mois figuraient de nombreuses récriminations contre la vie chère et les salaires très bas. « Le monde arabe a connu l’émergence d’une classe très éduquée, mais qui n’a pu prendre l’ascenseur social, du fait du manque d’emplois qualifiés », note Lahcen Achy, économiste marocain, chercheur au centre Carnegie pour le Moyen-Orient. En Égypte, près de 40 % de la population vit ainsi avec moins de 2 dollars par jour, soit au-dessous du seuil de pauvreté fixé par les Nations unies.
« Pire, la classe moyenne de ces pays qui avait émergé au lendemain de la décolonisation a vu son pouvoir d’achat s’effriter », poursuit le spécialiste. Par exemple, les enfants des fonctionnaires choyés par Nasser en Égypte dans les années 1960 n’ont pas trouvé de débouchés malgré leurs diplômes, descendant d’un cran dans l’échelon social. En Tunisie, le pouvoir d’achat des instituteurs et des avocats, touchés par la hausse des prix et notamment des matières premières, a baissé de 10 à 15 %. 

5. Des pays inégalitaires et corrompus
Les inégalités, la corruption, les sources d’enrichissement illégales expliquent en partie les mouvements de contestation observés dans plusieurs pays arabes. Ces États figurent parmi les plus inégalitaires en termes de ressources par habitant et les moins transparents sur l’indice annuel de la corruption établi chaque année par l’association Transparency International. « L’appareil administratif est corrompu, observe l’économiste Lahcen Achyn. Le citoyen ne peut pas déposer un recours devant la justice. Il ne peut se défendre, si bien qu’il voit dans le système une machine organisée pour l’appauvrir. »
La population observe en parallèle l’enrichissement d’une minorité proche du pouvoir, qui profite des vagues de privatisations ou des ventes des domaines de l’État pour accaparer des terres, des immeubles, des entreprises. « Si les différences salariales restent modérées, il y a de fortes inégalités en termes d’actif, poursuit Lahcen Achyn. Or, les politiques fiscales ne permettent pas une redistribution des richesses. » L’imposition reste faible, en effet, dans le monde arabe, par rapport à l’Europe. L’impôt sur le revenu est par exemple plafonné à 20 % en Égypte. 

6. Une absence de libertés fondamentales
Pour Kamel Jendoubi, président du Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme (REMDH), « l’oppression et l’absence de libertés fondamentales, notamment d’expression », sont « la cause essentielle » et commune des révoltes qui secouent le monde arabe.
En Tunisie comme en Égypte et dans les autres pays traversés par des manifestations, c’est selon lui cette situation, commune à toutes les couches sociales, qui crée un mouvement unifié. « Des jeunes défavorisés, des individus issus des classes moyennes, des diplômés au chômage se rencontrent dans une même aspiration à la liberté et à la dignité », explique-t-il. « Tout le monde arabe est traversé par ce profond désir de droits de l’homme et de démocratie ; les gens sont prêts à mourir pour ça », indique-t-il, même si « cette base commune se traduit différemment dans chaque pays ».
Pour lui, les habitants du monde arabe, en « regardant le monde », ont pris conscience de « l’importance de la citoyenneté, de l’individu ». Ils ont « vu des éléments de modernité sous le contrôle de régimes rétrogrades, conservateurs ». D’où une frustration qui s’exprime dans la rue. « Les gens ont décidé de faire sauter les verrous pour ouvrir une nouvelle page, celle de la liberté. »
D’ailleurs, estime-t-il, « ce n’est peut-être pas un hasard si c’est en Tunisie qu’a commencée cette lame de fond ». Le régime de Ben Ali était « un modèle de répression et de contrôle de la population ». 

7. Des médias très actifs
Les médias, électroniques en particulier, sont une « caisse de résonance des frustrations », analyse Lucie Morillon, spécialiste des nouveaux médias à Reporters sans frontières (RSF). Tout en notant que « les peuples n’ont pas attendu Internet pour faire la révolution », elle estime que « la connexion entre les mouvements en ligne et hors ligne est déterminante ».
Une analyse partagée par Stéphane Koch, spécialiste des technologies de l’information, pour qui la Toile est un « catalyseur ». « C’est un moyen par lequel les gens partagent un sentiment », explique-t-il. Il souligne qu’Internet crée de « la confiance » grâce à sa « puissance fédératrice qui aide à se considérer comme partie d’un mouvement de masse ». Sur Internet, les gens sont devenus contributeurs. « Quand je soutiens une initiative sur un réseau social en cliquant sur “like”, c’est le début d’une action », dit-il.
Les deux experts soulignent néanmoins qu’une minorité de la population est active sur Internet. La vague de contestation se répand donc aussi par le bouche-à-oreille. En Égypte, les manifestants appelaient leurs amis à les rejoindre par SMS. Ils soulignent la force des images à la télévision – la chaîne Al-Jazira couvre les manifestations – ou sur Internet qui « renforcent la colère ». Enfin, les médias favorisent « la contamination » de la révolte dans le monde arabe. « Des populations qui se taisaient voient les gens se lever », explique Stéphane Koch, tandis que l’information « rend la répression difficile ».
Lucie Morillon souligne que les réseaux sociaux « dépassent les frontières : il existe une grande solidarité entre les internautes », dit-elle, indiquant que les Égyptiens ont aidé les Tunisiens à contourner la censure. 

Camille Le Tallec, Olivier Tallès, Marie Verdier
"La Croix", 22 février 2011