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04 février 2008

La partie à trois du Hamas, par Isabelle-Yaël Rose

Introduction :
Ma "correspondante" à Jérusalem, Isabelle-Yaël Rose dont les lecteurs fidèles connaissent le talent, m'envoie un petit bijou de finesse sur les dessous du nouveau coup de force du Hamas à Gaza. Où il apparait que, au delà de la détresse (réelle) de la population qu'il a prise en otage dans ce Territoire et des scènes filmées par toutes les télévisions (qui,une fois de plus, ont servi sa propagande), l'organisation islamiste vient d' avancer un nouveau pion sur l'échiquier compliqué du Moyen-Orient. Où il apparait aussi que chacun manipule l'autre, dans un théâtre d'ombres hélas inséparable des mœurs politiques de la région ... Autant d'éléments à ne pas perdre de vue, alors même que - si les kamikazes sont effectivement passés par la frontière égyptienne - ce lundi a peut-être vu, avec l'attentat de Dimona, la première conséquence tragique de l'infiltration massive de terroristes dans le Sinaï.
J.C

Le 22 janvier, le Hamas utilisait le prétexte du « siège » imposé par Israël pour forcer la frontière de Rafah et la mettre de fait sous son contrôle. Depuis, la situation n’a pas sensiblement évolué : les discussions de cette semaine au Caire, organisées à l’initiative du président égyptien Hosni Moubarak, ont révélé l’abîme qui sépare le Hamas de l’Autorité palestinienne. Mercredi 30 janvier, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, lors de sa rencontre avec Moubarak, a appelé à la restauration de l’accord de 2005 d’après lequel la frontière était gérée par l’Autorité palestinienne, sous la supervision d’observateurs européens. Mais Jeudi 31 Janvier, l’homme fort du Hamas à Gaza, Mahmoud Zahar, appuyé par le leader exilé en Syrie Khaled Meschaal, a rappelé la ligne politique du mouvement islamiste : opposition totale à la réactivation de l’accord de 2005, opposition totale à une présence « occidentale », opposition totale à un quelconque partage du pouvoir avec l’Autorité palestinienne. Tels sont les trois « non » sortis des entretiens du Caire. La bande de Gaza et l’Autorité palestinienne semblent donc s’acheminer, singulièrement, vers une situation assez semblable à celle qui précédait 1967 : tandis que l’Autorité palestinienne préserve ses liens avec la Jordanie, la bande de Gaza reprend son alliance avec l’Égypte. Le premier ministre Hamas de la bande de Gaza, Ismaël Haniyé, a confirmé ce mouvement samedi 2 février en annonçant que non seulement le Hamas était d’accord pour partager le contrôle de Rafah avec le Caire, mais qu’il entendait également se libérer de sa dépendance avec Israël en confiant les rôles de celui-ci - approvisionnement en eau et en électricité, acheminement de marchandises - à l’Égypte. Tout semble donc indiquer un rapprochement politique et économique entre le Hamas et le Caire, les deux se désolidarisant concrètement de l’Autorité palestinienne.

Mais cette stratégie revêt encore une autre dimension : une dimension culturelle et religieuse, au moins dans la forme. Il faut en effet se souvenir que le Hamas est une émanation des Frères musulmans. Le mouvement est très influent en Égypte et dans le Golfe. Quand le Hamas avait pris le pouvoir dans la bande de Gaza d’une manière violente, de nombreux Palestiniens avaient pointé du doigt l’influence chiite de l’Iran. Or, les Palestiniens sont sunnites et culturellement loin de l’Iran. C’est pourquoi, très habilement, Ismaël Haniyé et Khaled Meschaal ont réintroduit dans le jeu politique - avec éclat - l’Égypte et l’Arabie saoudite. Symboliquement, pour un sunnite, l’Égypte reste associée à la naissance du panarabisme (Nasser) et du panislamisme (les Frères musulmans), tandis que l’Arabie saoudite est la gardienne des lieux saints de l’islam que sont Médine et la Mecque. Celle-ci est intervenue à trois reprises : lors de l’accord de la Mecque qui était censé réconcilier le Hamas et l’Autorité palestinienne ; au moment de « l’affaire » des pèlerins bloqués à Rafah, que l’Égypte avait dû laisser passer sous la pression du roi Abdallah ; actuellement, toujours à propos du problème de Rafah. Les appuis politiques du Hamas sont désormais clairs, l’Iran n’étant qu’un allié occasionnel et financier : le Hamas utilise l’Arabie saoudite - le wahhabisme - pour faire pression sur le Caire ; il utilise aussi les Frères musulmans pour faire à l’occasion pression sur Riyad.
Ce rapprochement avec l’Égypte prend alors une nouvelle signification : non seulement le Hamas a pris le pouvoir dans la bande de Gaza et à la frontière, mais il est vraisemblablement une tête de pont manipulée par les éléments islamistes qui travaillent l’Égypte et le Golfe. Car le petit mouvement aura finalement réussi à faire céder - par deux fois et bientôt trois - l’éléphant égyptien. En utilisant la méthode habituelle des Frères musulmans : créer sur le terrain des « faits accomplis », créer des « réseaux ». Mais, un dernier acteur vient compléter le jeu à trois auquel se livre le Hamas avec intelligence : la Syrie.

En 1982, le père de Bachar Assad avait écrasé brutalement une tentative de coup d’État organisée par les Frères musulmans. A l’époque, ils avaient été utilisés par la Jordanie qui entendait ainsi se venger des tentatives de coup d’État palestiniennes fomentées par le pouvoir syrien. En 2008, la Syrie est dans une position singulière : quoique laïque dans le principe, elle utilise les organisations terroristes palestiniennes et sunnites pour s’acheter une légitimité dans le monde arabe et compenser son alliance stratégique avec l’Iran et le Hezbollah. Khaled Meschaal est l’une de ses cartes maîtresses sur le plan moral. Celui-ci, tout en étant à la tête d’un mouvement islamiste, est donc le pion - qui sait pourtant toujours garder l’initiative - de sa politique défensive contre l’Égypte et l’Arabie saoudite. Il est son laisser-passer islamiste tant auprès des Frères musulmans que des wahhabites. Meschaal ne se prive pas pour faire valoir ce parrainage, à chaque fois qu’il veut rappeler à l’Égypte ou à l’Arabie saoudite qui mène véritablement le jeu à Gaza.

La prochaine cible du Hamas - maintenant que l’Égypte n’ose plus lui dire « non » - est du coup évidente : l’Autorité palestinienne et la Jordanie. Le scénario est déjà écrit, il est le même que l’autre : prendre le pouvoir par la force en Cisjordanie en s’appuyant sur les éléments islamistes ; à partir de là, viser la Jordanie, dont le petit royaume est l’objet des intentions malveillantes non seulement des Frères musulmans, qui le travaillent de l’intérieur, mais aussi de l’Arabie saoudite. En ce qui concerne la Syrie, il semble qu’elle se soit rapprochée de la Jordanie ces derniers temps. Le Hamas prépare donc bien dans le monde arabe et musulman une conquête islamiste politique. Son objectif est tout le Proche-Orient.

Isabelle-Yaël Rose