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31 octobre 2007

« L’intégrisme, l’islam et nous » (1/3), une conférence de Dounia Bouzar



Dounia Bouzar
(photo tirée du site http://www.dynamique-diversite.fr/

Introduction :
Dounia Bouzar a présenté une brillante conférence lors de la soirée organisée le 25 octobre dernier à l’Assemblée Nationale par l’association « Paroles de Femmes », auprès de laquelle elle travaille comme consultante. Anthropologue du fait religieux, elle est experte pour l’Union Européenne sur la prévention de l’intégrisme. En janvier 2005, elle a démissionné du Conseil Français du Culte Musulman. Elle a été désignée par le Time Magazine « héroïne européenne » pour son travail novateur sur l’islam et vient d’être nommée Chevalier de l’Ordre des Palmes Académiques. Chargée de recherche à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, elle a co-fondé le projet « Dynamique Diversité ».
Avec son aimable autorisation, je publie en trois parties cette conférence, tirée de son dernier ouvrage « L’intégrisme, l’islam et nous, on a tout faux ! » (Editions Plon).


Depuis le 11 septembre, tout le monde croit savoir ce qu’est l’intégrisme.
Il s’est présenté à nous sous forme d’image spectaculaire, revenant en boucle avec un nom : Ben Laden. Et une religion : l’islam.
On s’est concentré sur cette « tête de réseau ». Pourtant, le piège consiste à personnaliser l’intégrisme. Car pendant ce temps, on oublie tous ceux qui l’aident et tous ceux qui l’approuvent. Car pendant ce temps, on oublie d’étudier pourquoi certains l’aident et l’approuvent ... Une solidarité internationale s’est mise en place. Des mesures militaires se sont déployées, sans précédent. Mais attention, la haute technologie ne combat pas l’idéologie. La défaite des terroristes sur le plan militaire ne diminuera pas leur dangerosité.
L’aspect matériel ne doit pas primer sur l’aspect psychologique.
Par quels procédés le discours intégriste arrive-t-il à métamorphoser des êtres humains en véritables machines meurtrières n’importe où et n’importe quand ? En France, comment ces discours font ils autorité ?
Rappelons que religion veut dire « relier ». Comment les intégristes transforment-ils les religions en frontières qui séparent les uns des autres ? Comment font ils pour réduire un message d’amour en conviction de haine ? Comment peut-on être à la fois médecin et intégriste ?

En France, les jeunes qui tombent dedans n’ont pas de lien direct avec les groupuscules politiques du Moyen-Orient.
Impossible dorénavant de les classifier selon des critères traditionnels : plus de zones géographiques définies, pas de revendications nationales construites, pas de courants religieux homogènes, pas de méthodes d’action structurées, pas de combat politique élaboré ... Une seule chose est claire : les intégristes recherchent la toute puissance.
L’intégrisme, c’est avant tout un projet de régénération et d’unification. L’intégrisme, c’est d’abord un processus. Un processus d’extension externe et de purification interne.
J’ai bien dit « purification interne », puisque que les populations musulmanes sont les victimes les plus nombreuses de l’intégrisme ! Et il instrumentalise l’islam pour se faire.

Aujourd’hui, j’espère vous prouver qu’il pourrait utiliser n’importe quelle autre religion, et même une idéologie politique. Des groupuscules veulent anéantir tous ceux qui ne sont pas comme eux en instrumentalisant l’islam. Il faut donc bien partir des réalités.

Mais présenter l’intégrisme comme l’application littérale de l’islam est une erreur grave.
Cette erreur sert l’intégrisme, puisqu’elle fait l’économie des procédés d’endoctrinement.
Cette erreur sert l’intégrisme, puisqu’elle fait l’économie des raisons d’endoctrinement.
Cette erreur sert l’intégrisme, parce que ceux qui veulent respecter la liberté des cultes vont nier ce phénomène.
Cette erreur sert l’intégrisme parce que tous ceux qui considèrent la religion musulmane comme responsable du radicalisme valident ainsi la définition des intégristes ...

D’ailleurs, les ingrédients du discours intégriste ressemblent étrangement à ceux du fascisme (1) :
- un sentiment de crise d’une telle ampleur qu’aucune solution rationnelle ne peut en venir à bout ;
- la seule façon de s’en sortir passe donc par la primauté du groupe. Pour privilégier l’exaltation, on coupe les musulmans de leurs cultures, on développe le sentiment d’appartenance à une communauté plus pure, ce qui permet de justifier n’importe quelle action contre les ennemis internes ou contre les ennemis externes ;
- puis on fortifie ce groupe purifié, en désignant un bouc émissaire.
On déplace ainsi l’agressivité sur l’extérieur. Les adeptes doivent considérer « les autres » comme un tout négatif afin de se percevoir comme un tout positif. L’estime de soi se nourrit du mépris de l’autre : les Occidentaux en général, les Juifs en particulier...
On dit qu’ils ont concocté un plan pour maintenir les musulmans en position de dominés ... Le discours intégriste a besoin de la haine à l’égard de l’Occident car il y trouve sa justification.
- ensuite, on prétend que la destinée historique du groupe dépend de l’instinct d’un chef sauveur, un héros, toujours masculin, qui détient la vérité, qui est supérieur à toute raison rationnelle ;
- enfin, on assure que si le groupe est en danger, c’est que « les autres » ont compris qu’il détient la vérité. Puisque le groupe détient la vérité, il est en droit de dominer les autres pour « sauver le monde » .

Et bien-sûr, tous les moyens seront bons.

Il ne s’agit pas de se soumettre à une religion mais de s’approprier l’autorité de cette religion en son nom propre pour s’ériger soi-même en autorité au-dessus de tous les autres hommes.
Il n’est donc pas question de Dieu dans ce processus. Les intégristes n’ont que faire de Dieu. Ce qu’ils veulent, c’est prendre la place de Dieu !

Dounia Bouzar
(1) : Robert O. Paxton , Le fascisme en action (The anatomy of fascism) , le Seuil, Trad. de William Olivier Desmond, en coll. avec l’auteur.