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26 janvier 2007

Bush peut-il réussir au Moyen-Orient ? par Alexandre Adler

Introduction :
La pensée d'Alexandre Adler est parfois déroutante, souvent séduisante. A force de lire ses chroniques du "Figaro" (et celle du 13 janvier que je reproduis ici en est une belle illustration), je suis convaincu qu'il possède des dons rares parmi ses confrères : celui de prendre de la hauteur, en considérant une situation géopolitique dans toutes ses dimensions, géographique, économique, militaire ou idéologique ; et celui de révéler, parmi les acteurs, des clivages oubliés ou peu mis en valeur, et qui pourront expliquer des comportements inimaginables. A partir de là, tout devient possible, y compris des excès d'imagination ou des virages sur l'aile : ainsi le même Adler qui faisait partie des opposants résolus à la guerre en Irak soutient aujourd'hui le nouveau "plan Bush", qui vient de rejeter fermement les "recommandations" de la commission Baker-Hamilton. Soyons donc aussi complexe et analytique que cet illustre modèle, que j'espère avoir à nouveau comme invité ... Oui, la capitulation sans conditions préconisée par Baker était un désastre, et on espère que "Bush 2 nouvelle formule" pourra s'en passer. Mais non, la croyance en un fort courant "modéré" dans la République Islamique d'Iran est - probablement - un miroir aux alouettes. A vous de juger !
J.C

En ce début de 2007, on ne trouvera pas grand monde pour miser sur la réussite de George Bush au Moyen-Orient. Comme tout accusé, il a droit à une défense. Je vais essayer de montrer comment l'Amérique pourrait in extremis se sortir du bourbier actuel. Il faut, avant d'entrer dans les détails, rappeler deux évidences contradictoires : la première, que, de toutes les manières, l'ambition proclamée de transformer l'Irak en une vitrine démocratique du Moyen-Orient n'avait aucun sens ; la seconde, que l'explosion du conflit sunnite-chiite en Irak n'est pas en elle-même un échec des États-Unis, ou même de George Bush. Cette guerre civile à base religieuse n'avait été prédite dans son ampleur et sa barbarie par personne, et peu des acteurs de la région ne la souhaitaient véritablement. Il s'agit d'un processus et non d'un complot, qui ne fait les affaires ni des extrémistes ni des modérés, aussi bien en Iran qu'en Arabie saoudite.

Ces deux préalables étant énoncés, on peut envisager comment l'Amérique peut encore se sortir de ce piège qui se referme peu à peu sur sa politique moyen-orientale. À l'évidence, l'Amérique ne conserve qu'une carte dans son jeu, mais elle est forte : le gouvernement chiite de Bagdad. En effet, le maintien de ce gouvernement au pouvoir dépend de la présence américaine à Bagdad. Faute de ce facteur américain, la guerre civile pourra tourner au bain de sang, avec des sunnites qui ont eu l'habitude de constituer la seule élite militaire et policière du pays. Malgré une supériorité numérique évidente, les chiites peuvent être battus et le bain de sang s'étendre. Or aucun des voisins de l'Irak ne peut tirer profit d'une telle situation.

L'Iran, bien sûr, qui devrait alors intervenir militairement au profit des chiites irakiens menacés et qui perdrait ce jour-là toutes les sympathies patiemment emmagasinées dans le monde arabe, en raison de sa fermeté en matière nucléaire qui plaît à la rue antiaméricaine. Pire encore, il y a de grandes chances pour qu'une armée iranienne d'invasion s'enlise plus gravement encore que l'armée américaine aujourd'hui, provoquant l'isolement et l'affaiblissement à terme du régime de Téhéran. Il va de soi que la Turquie, qui souhaite toujours faire partie de l'Europe, ne peut envisager un seul instant davantage que des opérations de police très limitées dans le temps et dans l'espace, en territoire irakien. Si la Syrie soutient activement le djihad sunnite en Irak, en grande partie pour acheter sa sécurité face à ses propres islamistes sunnites, il est évident que l'émergence d'un quasi-État sunnite et intégriste sur sa frontière de l'Est ne pourrait aboutir à terme qu'à un renforcement dramatique de la composante sunnite intégriste à Damas. Quant à l'Arabie saoudite, son actuelle direction modérée aurait tout à perdre à se fourvoyer dans une intervention directe au profit des sunnites irakiens qui ne pourraient que radicaliser son opinion publique.

Dans ces conditions, comme tout le monde l'aura constaté, pas un État de la région n'élève la voix contre la décision de George Bush d'envoyer 20 000 hommes supplémentaires, les protestations véritables et sincères se bornant pour l'instant à l'opinion américaine. Que peut donc faire le président Bush d'un tel mandat de gestion conditionnel et limité dans le temps ? Il peut sauver, dans la meilleure des hypothèses, l'unité de l'État irakien et, ce faisant, s'acquérir la reconnaissance de deux types bien distincts de forces qui ont le même intérêt que lui à maintenir cette unité.

La première, et la plus évidente de ces forces, c'est le bloc sunnite modéré qui se groupe autour du roi d'Arabie et inclut la monarchie jordanienne, les orphelins de Hariri au Liban, le Fatah en Palestine et surtout cette minorité substantielle de sunnites arabes d'Irak d'école hanafite qui ne veulent pas être représentés sur le plan politique par le bloc des orphelins de Saddam Hussein et des sectateurs d'Oussama Ben Laden. Parmi eux, la puissante tribu des Shammar est établie sur les trois grands États de la région, Irak, Syrie et Arabie saoudite, et le roi Abdallah lui-même en fait partie par sa mère, tout comme en faisait partie le premier président provisoire du nouvel Irak, Ghazi Yawar. Tous ces sunnites modérés pourraient, avec des garanties sérieuses, accepter la nouvelle hégémonie kurde et chiite à Bagdad pour peu que les extrémistes chiites de Moqtada Sadr et ses coupe-jarrets de l'Armée du Mahdi soient mis au pas définitivement. Or il se trouve que, pour quelque temps encore, les modérés iraniens, qui procèdent calmement et systématiquement à l'encerclement politique de leur président énergumène Ahmadinejad, peuvent accepter tacitement l'écrasement des hommes de Sadr qui n'ont de rapport à Téhéran qu'avec l'extrême droite chancelante des hodjatieh.

Si, par l'usage d'une violence réparatrice contre les plus violents, les Américains agissent à présent non pas en missionnaires allumés d'une démocratie inexistante mais en brokers honnêtes des intérêts à long terme des modérés saoudiens et iraniens, ils peuvent encore se sortir d'Irak la tête haute. On aimerait voir le visage ébahi des critiques pacifistes qui, aujourd'hui, avec la présidente Nancy Pelosi, pensent avoir déjà le scalp de Bush et de Rice à portée de leur tomahawk.

Alexandre Adler,
"Le Figaro", 13 janvier 2007