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19 janvier 2007

Carnets de Jordanie, 4 : "l'Appel d'Amman", ou "le Chemin de Damas"

On se plaint souvent de l'ignorance historique des écoliers français. Pourtant, quelques dates résistent - ou semblent résister - au trou noir temporel que deviennent parfois leurs petites têtes. Parmi elles, l'Appel de Londres. Eh bien nos charmantes petites têtes blondes - et les moins blondes également - devront rajouter une nouvelle date qui deviendra fondamentale dans l'Histoire moderne du monde: "l'Appel d'Amman".

La gare routière du quartier Abdali est l'un des endroits les plus fantastiques de la ville. Entre les pots d'échappement des autobus - de toutes tailles et de toutes formes - des voitures, des taxis; des vendeurs ambulants font griller des cacahuètes, des pralines, des brochettes, le tout dégageant une fumée noire à l'odeur cependant alléchante. Beaucoup d'hommes, qui montent ou descendent des autobus arrivant ou partant pour le Liban, l'Arabie Saoudite, la Syrie. Toujours des hommes, qui apostrophent les passants pour les inviter à utiliser leur compagnie routière plutôt que l’autre.

Des dizaines de fois nous sommes passée, enchantée par tout ce tintamarre et une perspective géographique qui semblait ouverte. Semblait. Il arrive en effet que l'on se sente à l'étroit à l'intérieur des frontières - que l'on nous demande pourtant de rétrécir encore - du petit État d'Israël. Des dizaines de fois des messieurs nous ont approchée - très poliment - pour nous demander si nous étions intéressée à voyager. Toujours la même destination, car pas une fois on ne nous aura proposé autre chose : Damas. La grande Damas. Une fois, un homme nous accosta en nous expliquant qu'il lui manquait seulement un passager pour boucler : si nous avions la bonne grâce de nous sacrifier, l'autobus, qui n'attendait plus qu'une personne pour pouvoir démarrer, pourrait enfin partir, soulageant ainsi la dizaine de passagers qui attendaient entre les cacahuètes et les brochettes de poulet. Une autre fois, tandis que nous payons notre taxi, un autre nous ouvrit carrément la porte, prétendant nous embarquer directement dans son autobus qui partait incessamment pour la Syrie. A chaque fois, le même mot accueillait notre passage sur la grande place turbulente : Damascus, Damascus ! Nous finîmes par nous demander si les hommes n'étaient pas des Palestiniens déguisés qui avaient compris que nous étions israélienne : n'était-ce pas un piège pour nous tenter? Et nous liquider au passage de la frontière ! A la vérité, sans doute avaient-ils compris que nous ne rêvions que d'une chose : aller à Damas. C'était écrit sur notre tête.
Nous pensâmes plusieurs fois, excédée, leur répondre tout simplement, histoire de voir leur tête a eux:" Écoute, monsieur. Moi, je veux bien aller à Damas, et je veux même bien te payer dix fois le prix du voyage. Mais toi, peux-tu m'arranger le passage à la frontière, avec un passeport israélien, et un passeport français bourré de visas pour Israël ? " Nous contrôlâmes notre agacement: ils n'y étaient pour rien, les pauvres ! Ainsi la vie des petits est-elle parfois l'otage de l'Histoire et des calculs des Grands.

Nous-nous décidâmes, un beau matin, à taper haut. Nous étions-nous levée du pied gauche? Un songe nous avait-il visitée pour se jouer de notre conscience? L'idée : nous adresser directement aux autorités qui étaient effectivement compétentes. Un visa, cela se délivre dans une Ambassade. C'est ainsi que nous primes un taxi - on ne sait pas pourquoi, mais quand nous dîmes au chauffeur: "Ambassade de Syrie ! ", l'homme devint très jovial. Il resta d'ailleurs très jovial pendant tout le chemin, quoique silencieux, et quand nous arrivâmes devant l'Ambassade de Syrie, il refusa catégoriquement de nous donner un prix : à nous de décider ce que nous voulions. Toujours soupçonneuse, nous pensâmes que c'était une ruse mystique destinée à vérifier à combien nous estimions le prix de notre tête, C'est pourquoi nous payâmes au chauffeur une somme qui, sans être exagérée, nous sembla pourtant tout a fait réaliste et correcte.

Devant l'Ambassade de Syrie. On prend son souffle, comme un plongeur qui s'apprête a plonger en apnée. Certes, il ne faut pas trop non plus s'exagérer l'importance du danger - le touriste reporter aime se faire des frayeurs qui lui laissent penser qu'il est un héros - mais tout de même : l'Ambassade de Syrie, ce n'est pas non plus l'Ambassade de France ! On regarde le bâtiment, le drapeau, le garde, et on entre à l'intérieur. Comme un enfant, ou un somnambule qui se réveille brutalement au milieu de son rêve, pour se découvrir dans une autre pièce sans comprendre comment il y est arrivé, on n'y croit pas : ça y est, on est en Syrie ! La photo officielle du Président Assad est affichée au mur et nous regarde : nous, c'est a dire moi. Une question imbécile nous traverse la tête: un Juif est-il déjà entré dans cette Ambassade ? Un Israélien ? Monsieur le Président Assad a t-il déjà vu un Juif ? Et les personnes qui sont là, en train de délivrer des visas ? On préfère laisser la question en suspens : soudainement, on se sent comme le premier homme sur la Lune, sauf que nous n'avons ni combinaison, ni masque respiratoire, ni fusée. Et puis on n'a pas du tout dans l'intention de sortir notre drapeau israélien pour le planter.
Traversant la salle destinée aux visas, nous avisons une petite porte entrouverte qui mène vers des bureaux. Ayant interrogé du regard un homme, qui nous invite a continuer, nous entrons: et nous voila au cœur de l'Ambassade, devant des portes fermées. Un jeu vidéo, sauf que c'est la réalité. Des personnes vont et viennent, qui ne portent pas grande attention a notre présence. Notre cœur bat très fort. Nous sautons alors sur une jeune femme, à qui nous expliquons que nous écrivons pour un journal français, mais que nous souhaiterions rencontrer quelqu'un de l'Ambassade pour discuter d'un possible voyage à Damas. Elle nous demande si le Consul ferait l'affaire. "Le Consul ?! Mais certainement pas, Mademoiselle!" On pense en effet que si on rencontre le Consul, il va être très fâché contre nous quand on lui dira qu'on est bien française mais aussi juive et israélienne. Alors comme il n'est pas possible de dire comme cela tout de go à la jeune femme que nous sommes juive et israélienne - il faut respecter un protocole quand on entend faire ce genre de déclarations - on lui donne notre carte, pour le bureau vers lequel elle va, carte sur laquelle est écrit que notre journal est JUIF. Pourvu qu'il le voit, le monsieur à qui elle va parler: c'est pour ça qu'on l'a écrit sur notre carte personnelle!
Le message est passé: la jeune femme ne nous parle plus du Consul. Nous retournons dans la salle des visas ou un jeune homme nous demande ce qu'on veut. Et nous de balbutier : "on veut aller a Damas. Mais cela peut sans doute être problématique à cause de notre identité". Il nous demande notre identité. On se voit mal lui répondre avec les dizaines de personnes qui sont agglutinées autour de nous dans le hall. C'est d'une main tremblante que nous lui tendîmes les deux passeports : le français et l'israélien. Notre main en tremble encore.

Le jeune homme est beau, brun, la peau claire, les traits fins. Il regarde dans un premier temps le passeport israélien, et puis, que Dieu bénisse les Syriens, le jeune homme sourit. Il ne nous sourit pas, pas à nous: il sourit. Il sourit en regardant le passeport israélien. Combien en a t-il tenu dans sa main? Combien de passeports israéliens sera t-il amené à rencontrer ? Seulement le mien ? Des centaines ? Nous regardons la photo du Président Assad, et nous pensons: "tout dépend de cet homme. Lui seul a le pouvoir de décider." Mais déjà, nous sommes heureuse. Oui, heureuse: heureuse d'avoir tendu notre main à un jeune homme syrien qui a pris notre passeport israélien de notre main. Pour nous, nous sommes en train de vivre un moment très important : la rencontre entre deux univers qui ne sont pas faits pour se rencontrer. Dans notre émotion, nous pensons a Amman, aux Jordaniens, à leurs ancêtres, à leurs enfants, et à notre famille chrétienne, en France : ce sont eux qui ont permis, chacun à leur façon, cette rencontre. Le jeune homme sourit : on aimerait savoir ce qu'il pense.

Sur la place Abdali, toujours les même invitations : Damascus ! Damascus ! Les hommes politiques parlent de leurs conditions: le Golan, les frontières. La sécurité, les armes, peut être la guerre. Et puis la France, l'Iran, la Russie, les USA, l'ONU, l'Europe. Et puis Khaled Meschaal, le Hamas, le Hezbollah. Et puis les autres. Des frontières plus certaines que n'importe quelles barrières qui me séparent de mon rêve: les calculs - nécessaires eux aussi - des Grands. Mais les jordaniens de la gare routière sont têtus : Damascus ! Damascus ! Je les regarde, je leur souris, avec en l'esprit les visages superposés du Président Assad, du Premier Ministre Olmert, et du jeune homme de l'Ambassade de Syrie : "Damascus! Damascus ! Inch Allah, bientôt ! "

Le douze janvier deux mille sept, Amman
Isabelle-Yaël Rose