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06 mars 2017

Pourquoi l’Iran n’a plus la cote dans le monde musulman



L’image que renvoie un pays vers l’extérieur est toujours importante, mais elle l’est encore davantage dans le cas d’un régime qui se veut révolutionnaire. Cela a été particulièrement le cas dès la fondation de la République islamique.

Le régime iranien, créé par l’ayatollah Khomeiny en 1979, est une «république islamique». Même si, par la force des choses, il s’appuie sur la prééminence du chiisme à l’intérieur du pays et sur les communautés chiites à l’extérieur, il ne se présente cependant jamais comme une république «chiite». Bien au contraire, il se veut le meilleur soutien de l’unité islamique (vahdat-e eslam) et le champion de la lutte des masses musulmanes contre «l’arrogance mondiale» et les régimes musulmans «complices» de l’Occident selon le jargon du pouvoir iranien. Il a développé un discours idéologique où il se présente comme le défenseur des «opprimés» face aux Etats-Unis, identifiés comme «le Grand Satan».
Dès le départ, Téhéran s’est aussi présenté comme le leader du «front du refus» face à Israël et un soutien indéfectible de la cause des Palestiniens. Ces diverses dimensions de son discours idéologique lui ont valu par le passé d’importants gains en termes d’image et d’influence dans l’opinion publique musulmane en général et dans le monde arabe en particulier.

Cette image de la République islamique comme avant-garde des luttes du monde musulman dans son ensemble, située au-dessus des clivages sectaires, a été, bon an mal an, maintenue jusqu’au déclenchement des «printemps arabes» où les événements de Bahreïn et surtout le soutien multiforme que Téhéran a apporté au régime syrien l’ont considérablement détériorée. Cette dégradation s’est encore accentuée en raison de la politique iranienne en Irak et au Yémen, ­Téhéran étant accusé dans les deux cas par ses détracteurs de pour­suivre une politique pan-chiite comme au Bahreïn et en Syrie.
Même la Turquie, pourtant prudente dans ses rapports avec l’Iran, a sévèrement critiqué sa politique dans ces deux pays et plus généralement ses ambitions régionales. Au final, la situation d’alignement de facto de Téhéran sur les causes chiites partout au Moyen-Orient – même s’il tente de s’en défendre – a fait tomber sa politique étrangère dans le piège du sectarisme qu’elle avait pourtant longtemps réussi à éviter avec un certain talent.

Cette situation, dangereuse pour les intérêts nationaux de l’Iran, a dégradé très significativement le capital de sympathie dont il bénéficiait dans le monde musulman. De nombreux observateurs de la scène politique moyen-orientale avaient déjà constaté depuis quelques années l’érosion de l’image de Téhéran dans l’opinion publique musulmane. Mais cette évolution ressentie n’avait jamais été mesurée de manière plus ou moins précise, chiffres et statistiques à l’appui. Le dernier rapport du Global Attitude Project, une série de sondages d’opinion réalisés sur plusieurs années dans le monde entier par le Pew Research Center, un think tank américain basé à Washington, apporte des détails et des éclaircissements à ce sujet qui méritent que l’on s’y attarde*.
Selon ce rapport, l’Iran est perçu négativement dans la plupart des pays du Moyen-Orient étudiés. Neuf Israéliens sur dix (92%) ont une opinion négative de Téhéran, ce qui n’est pas vraiment une surprise. Mais parmi les Israéliens, plus de six Arabes israéliens sur dix partagent cette vision négative (63%). En Jordanie, 89% des sondés ont aussi une opinion défavorable de l’Iran. Cette proportion s’élève respectivement à 64% en Turquie, 57% dans les territoires palestiniens et 58% au Liban. Dans ce dernier pays, les attitudes se divisent cependant le long des lignes religieuses. Plus de neuf chiites libanais sur dix (95%) expriment une opinion positive de l’Iran contre seulement 29% des Libanais chrétiens et 5% de Libanais sunnites. Cette dégradation de l’image de l’Iran ne fait que confirmer une tendance qui s’étend sur la décennie.
En effet selon Pew, depuis 2006-2007, les vues favorables à l’Iran dans les pays à majorité musulmane sondés se sont considérablement restreintes. Ainsi, les opinions favorables à l’Iran ont chuté de 41% respectivement en Indonésie et en Jordanie. L’image de l’Iran dans l’opinion publique turque s’est également considérablement détériorée (-36 points) durant la même période. On peut aussi relever une diminution importante de la position de l’Iran en Malaisie (-22 points), dans les territoires palestiniens (-21 points) et au Pakistan (-15 points). Ce dernier pays reste le seul pays musulman sondé par Pew où une majorité (57%) considère l’Iran favorablement.

Bien entendu, les sondages ne peuvent par définition donner qu’une image partielle et imparfaite, et même parfois tronquée de la réalité. Il faut donc les prendre avec prudence et les mettre en parallèle avec d’autres informations pour en tirer des conclusions solides. Mais leur valeur indicative est néanmoins importante quand ces sondages permettent de mesurer une évolution sur plusieurs années, ce qui est le cas en l’occurrence.
Au final, ce sondage contredit entièrement le discours triomphaliste affiché ces derniers temps à Téhéran quant à l’essor de son rôle au Moyen-Orient et au-delà. Situation très inconfortable pour une ­république populiste qui se veut populaire à l’intérieur de ses frontières comme à l’extérieur…
Le régime se voulait le meilleur soutien de l’unité islamique. Mais sa politique étrangère est tombée dans le piège du sectarisme

 * Hani Zainulbhai, Richard Wike, «Iran’s Global Image Mostly Negative» (juin 2015)

Mohammad-Reza Djalili, professeur honoraire à l’IHEID, et Thierry Kellner, chargé de cours à l’ULB (Belgique)

Le Temps (Suisse)
28 juin 2015