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23 mars 2017

L'Iran d'hier à aujourd'hui

L'Art dans les rues de Téhéran


J’ai assisté ce 17 mars au colloque : «Iran : la Révolution en héritage. Comprendre les enjeux économiques et culturels de l'Iran actuel». Un titre assez fourre-tout, mais annonçant un peu la couleur (La Révolution en héritage, c'est un peu élogieux pour une théocratie). Deux co-organisateurs. D’une part, l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI), représenté par Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient, qui modéra la seconde table ronde. D’autre part «Les Lettres Persanes», site d'information sur le pays [1], représenté par son directeur Roohollah Shahsavar, qui modéra la première.      

Disons-le tout de suite : j'étais venu d'abord par curiosité. Une rapide visite des Lettres Persanes fait en effet deviner un outil de lobbying du régime en France, bien à l'image du Soft Power de la République islamique qui est infiniment plus subtile dans ses discours destinés à l'étranger que les États arabes. Animé par des jeunes Français ou Iraniens vivant en France, ce site offre des infos uniquement venues d'Iran, « pour éviter de dire des bêtises » comme devait l'affirmer en introduction une jeune de son équipe au sujet d’un pays qui figure au peloton de queue de la liberté de la presse, selon le classement de Reporters sans frontières [2] ; cela ne manquait pas de piquant ! Beaucoup de nouvelles concernent l'économie sur ce site, ce qui est naturel à l'heure de la réouverture du pays sur l'Occident suite aux accords sur le nucléaire de juillet 2015 ; mais aussi la vie politique interne, comme si on avait affaire à une vraie démocratie ; bien entendu rien concernant l'état des libertés ou le traitement de certaines minorités ; mais il y a aussi de nombreux articles généraux traitant de la vie quotidienne, des sites touristiques ou de culture, à l'adresse d'un public français fasciné - et cela se comprend - par une très vieille et riche civilisation. Ajoutons à cela le look du directeur - barbe islamique finement taillée, chemise blanche sans col bien conforme au régime - je m'étais donc dit que j'allais subir quelques heures de langue de bois. Or, plusieurs interventions m'ont ensuite agréablement surpris.

 

Première table ronde, intitulée « Entre révolution et modernité, les forces politiques en présence ». Et premier intervenant, Alain Frachon, journaliste et ancien directeur éditorial au journal Le Monde. Il connait bien l'Iran, pour y avoir été correspondant de l'AFP pendant la révolution islamique de 1979. Il parla de ce qu'il avait vécu à l'époque, avec une réelle distanciation critique. Pour lui, rien n'était joué au moment de la chute du Shah, il a conservé l'impression d'une « pagaïe invraisemblable » avec des milices s'affrontant dans la rue, de l'extrême gauche aux islamistes de toutes obédiences. Le fameux concept du « Veyalat e-faqih » (gouvernement des sages) assurant la prééminence des religieux sur les politiques, faisait l'objet de débats même chez certains Ayatollahs. Pour lui, il en a la certitude, ce qui a été le véritable évènement fondateur de la République Islamique, ce ne fut pas la révolution mais l'attaque de l'Irak l'année suivante, une guerre terrible qui dura huit ans et où quasiment le monde entier - les Arabes, mais aussi les États-Unis, l'Europe et au moins au début l'URSS - étaient contre l'Iran. Cela a soudé le pays, rallié les militaires au régime, et fortement contribué à la mentalité collective du pays : Alain Frachon n'a pas eu peur d'utiliser le mot paranoïa. Cette guerre a aussi vu la montée en puissance des Gardiens de la Révolution, au début simple milice puis devenue une véritable armée, mais surtout force de contrôle économique du pays par l'intermédiaire d'une multitude de fondations.


Deuxième intervenant dans la même table ronde, Azadeh Kian, professeur de sociologie, iranienne vivant en France et directrice du CEDREF (Centre d’Enseignement, de Documentation et de Recherches pour les Etudes Féministes) à l'Université Paris 7. Elle a fait des recherches sociétales en Iran pendant 14 ans, et on devine que sa liberté pour aller et venir avait pour condition une certaine « neutralité » vis à vis du régime. Cela ne l'a pas empêché, cependant, de ne pas trop parler la langue de bois, à propos de l'idéologie de la révolution, traitée « d'hétéroclite », et du régime, qualifié de « factionnel, plébiscitaire et institutionnalisé », et qu'elle n'a jamais traité de démocratie. Elle a rappelé que l'Ayatollah Khomeiny était à l'origine hostile au multipartisme ; les tentatives d'organiser les élections autour de partis politiques datant des élections de 1996 n'ayant jamais abouti. Elle a souligné que les candidats aux différentes élections - Présidence, Parlement - passaient pas le filtre du Conseil des Gardiens. Pour une présentation résumée du système iranien, voir par ailleurs sur mon blog [3].

 

Ainsi, on n'a pas vraiment de structuration par partis du Parlement (Majles), mais des regroupements souvent opaques de mouvances, souvent par affiliation à une personnalité religieuse. Ceci étant, on dénote des évolutions : davantage de femmes députés (elles sont maintenant au nombre de 18) et une certaine ethnicisation avec des listes d'Azéris et de Kurdes. Pour les élections à la Présidence de la République islamique, qui ont lieu deux semaines après la présidentielle en France, elle prévoit un succès de Rohani, les conservateurs, les populistes et les ultra conservateurs étant divisés. Mais Azadeh Kian devait, pour terminer son exposé, tenir des propos assez iconoclastes. Pour elle, ce qui menace le régime, ce n'est pas l'Arabie Saoudite, ce n'est pas non plus Israël, dont elle a souligné la différence d'approche entre Netanyahou et les responsables sécuritaires, qui jugeraient favorablement l'évolution de l'Iran après l'accord sur le nucléaire, permettant son développement pacifique. Non, pour elle la menace est intérieure car la corruption s'est énormément développée ; le régime se dit conforme aux principes éthiques du Coran, or ce n'est pas le cas, et cela peut finir par une révolution comme en 1979 !

 

Par contraste, le troisième intervenant, Hamze Ghalebi, présenté comme « consultant indépendant, ancien conseiller ministériel », vivant à Paris - et lui aussi au look bien typé de supporter du régime - a fait un exposé nettement plus conformiste. Présentation de chiffres objectifs certes, mais à la gloire de la République islamique. Il y a maintenant 233.000 ingénieurs dans le pays, plus en pourcentage qu'aux USA ; l'espérance de vie a augmenté d'une vingtaine d'années ; les femmes sont maintenant majoritaires à l'Université, 20% travaillent. Il a souligné des invariants géopolitiques depuis l'époque des Shahs, sentiment d'isolement pour un État entouré de sunnites, désir d'avoir une fenêtre sur la Méditerranée, désir aussi d'avoir une armée moderne. Et il a choisi comme dernière illustration de son exposé les photos couplées des deux personnalités les plus populaires d'Iran, Mohammad Jawad Zarif, ministre des Affaires Étrangères qui négocia les accords sur le nucléaire, et le général Soleimani, chef des forces Al-Qods au sein des Gardiens de la Révolution. Bien entendu, il n'a pas rappelé en public l'objectif stratégique de ces forces, tournées contre le régime sioniste, leur soutien logistique au Hezbollah et au régime de Damas. Prenant la parole avec beaucoup de finesse, Alain Frachon remarqua alors que le général Soleimani « devait se sentir chez lui, en Irak, en Syrie et au Liban », que l'Iran cherchait à sortir de « son statut de paria » et que ce pays a un « tropisme de puissance régionale ».

 

La seconde table ronde était intitulée « Socialisme et capitalisme iraniens à l'heure de la mondialisation : une économie révolutionnaire ? ». Un titre bien pompeux en fait, et démenti par les trois intervenants. Passons rapidement sur les deux premiers, qui se sont exprimés en anglais et ont fait des présentations power points souvent trop techniques. Hamzeh Arabzadeh, économiste et enseignant à l'Ecole d'Economie de Paris, a présenté les faces lumineuses et sombres de la situation. Côté lumineux, trois universités iraniennes font maintenant partie du Top 50 international, le pays compte plus d'établissements supérieurs scientifiques que la Turquie ou le Mexique. Mais trois handicaps se sont accumulés au cours des décennies, les sanctions, la corruption et la fuite des cerveaux. L'indice de corruption est au même niveau que la Russie. Enfin, l'obligation d'utiliser des intermédiaires pour contourner les embargos a couté des centaines de milliards de dollars à l'économie.

 

Second intervenant, Mehrdad Emadi, économiste au cabinet Betamatrix de Londres. Lui a souligné la chute de la natalité, facteur plutôt positif mais qui n'empêche pas un fort pourcentage (30%) de chômage chez les jeunes. L'industrie pétrolière et les services publics ne peuvent résoudre ce problème, seules les exportations de bien manufacturés le permettraient mais pour le moment leur qualité est inférieure aux standards internationaux.

 

Dernier intervenant de cette table ronde, Thierry Coville, chercheur associé à l'IRIS - dirigé par Pascal Boniface. J'attendais le pire, vu cet institut et ses publications personnelles sur l'Iran, qu'on retrouve sur leur site [4]. Or je fut très agréablement surpris par son exposé, à propos du « capitalisme familial » qui s'est développé dans le pays. En fait d'économie révolutionnaire, le pays a connu des nationalisations massives, qui représentent maintenant 80% de la production dans le pays. A partir d'une enquête faite en Iran en 2014, il a ramené des chiffres étonnants : 97% des entreprises sont des microstructures de 1 à 5 employés, elles sont en grande majorité familiales. Il y a en effet une grande méfiance vis à vis de l'État, considéré comme prédateur et pouvant exproprier les entrepreneurs. Cette méfiance s'exerce, particulièrement, « vis à vis des Fondations appartenant aux Pasdarans », et elle entraîne une réelle opacité, les capitaux étant dispersés dans plusieurs petites sociétés, qui vivent en évitant une réelle transparence. Grand avocat de la République Islamique en matière de géopolitique, Thierry Coville aura ainsi levé un voile sur le frein principal vers la modernité du pays : la peur. Peur inévitable dans un État totalitaire, expression que j'utilise mais que bien sûr il n'était pas convenable d'utiliser dans un tel colloque !

Jean Corcos

[1] : http://leslettrespersanes.fr/
[2] : https://rsf.org/fr/classement
[3] : http://rencontrejfm.blogspot.fr/2017/02/une-democratie-en-trompe-loeil.html 
[4] : http://www.iris-france.org/chercheurs/thierry-coville/

Cet article a été publié le 19 mars 2017 sur le site "Temps et Contretemps".