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24 février 2017

«Washington a donné les clefs de l’Irak à l’Iran»

Myriam Benraad

La chercheuse Myriam Benraad analyse l'enjeu de la présence iranienne aux côtés de l'armée irakienne et des milices dans la reconquête de Tikrit, contrôlé par l'Etat islamique.

Depuis trois jours, les forces gouvernementales irakiennes ont lancé une vaste offensive dans les environs de Tikrit, une ville à mi-chemin entre Bagdad et Mossoul tombée en juin aux mains de l’Etat islamique. Appuyées par des miliciens chiites et des tribus sunnites, les forces armées, composées d'environ 30 000 hommes, étaient à plus d’une vingtaine de kilomètres de la ville mercredi.
Spécialiste de l’Irak et du monde arabe, la politologue Myriam Benraad (photo DR), chercheuse associée au CERI-Science-Po de Paris vient de publier Irak, la revanche de l’histoire (éd. Vendémiaire). Elle analyse les enjeux de cette offensive et de la présence de l'Iran aux côtés des Irakiens.

Pourquoi cette opération ?

C’est une préparation pour la grande offensive programmée pour avril-mai sur Mossoul, la grande ville sunnite du nord prise par l’Etat islamique en juin. Bastion sunnite et ville natale de Saddam Hussein, Tikrit est à mi-chemin entre Bagdad et Mossoul. Il y a une évidente logique stratégique dans cette opération menée par l’armée irakienne et les milices chiites encadrées par l’Iran. L’implication directe des forces iraniennes n’est pas nouvelle. Elles furent les premières à aider les Kurdes en août, quand l’Etat islamique menaçait leur capitale, Erbil. Elles ont également aidé dans les opérations de la région de Diyala (est). Ce soutien donne une supériorité militaire aux milices chiites, qui ont en outre largement infiltré l’armée. Cette dernière est donc considérée par la majorité des sunnites de ces régions comme une force d’occupation et ils craignent les représailles.

La reconquête doit être autant politique que militaire ?

Bien sûr. La reconquête de villes comme Tikrit et Mossoul sera difficile mais, si elle n’est que militaire, elle sera de courte durée et ne fera qu’aggraver la fracture confessionnelle. Quelle que soit leur exaspération face à l’Etat islamique, la majorité des sunnites préfère encore le règne obscurantiste de ces jihadistes à un retour des milices chiites et à leurs exactions. S’il n’y a pas une relance du processus politique et l’instauration d’un nouveau leadership sunnite, le gouvernement central dominé par les chiites ne pourra tenir ces régions. Or, pour le moment, il n’y a pas, au sein de la communauté sunnite, de véritable alternative à l’EI même si, dans les zones reconquises, Bagdad mettra sur le devant de la scène des officiers sunnites de l’armée et s’appuiera sur les tribus. Mais leur légitimité n’est pas très grande.

Après l’autoritarisme sectaire chiite de Maliki, le gouvernement dirigé par Haïdar al-Abadi n’a-t-il pas incarné un tournant ?

Il est en effet beaucoup plus ouvert que son prédécesseur et il comprend la nécessité d’un réel partage du pouvoir avec les sunnites. Mais il subit de fortes pressions au sein même du camp chiite, aussi bien de la part des milices – dont il a besoin pour affronter l’EI –, de ses alliés politiques à Bagdad que de la part de l’Iran qui, du fait de son engagement militaire croissant sur le terrain, considère avoir désormais un droit de regard sur la composition du gouvernement et les affaires intérieures irakiennes.

Que veut Téhéran et quelles sont les conséquences de son implication ?

L’Iran mène clairement en Irak une politique de puissance cherchant à étendre ses canaux d’influence et à prendre le contrôle de ce pays. Cela s’est encore accru avec le prétexte de la lutte antiterroriste contre l’Etat islamique. Il faut en finir avec une vision manichéenne des choses, qui donne à la République islamique le beau rôle face à l’EI. De son côté, la politique des Etats-Unis n’est pas moins cynique. L’administration Obama a pris acte que l’Irak est sous domination chiite et préfère donner les clefs de l’Irak à l’Iran plutôt que de devoir faire face au chaos et à une extension de l’EI. En outre, les Etats-Unis ne veulent pas devoir à nouveau s’engager dans ce bourbier et, sur ce point, l’implication croissante de l’Iran les arrange. D’où d’ailleurs aussi l’insistance de Washington pour trouver un accord avec Téhéran sur le programme nucléaire. Les Américains sont très conscients que les bombardements de la coalition n’ont des effets que très limités. Sans l’engagement au sol des combattants formés et encadrés par Téhéran, il est impossible de récupérer les territoires passés sous le contrôle de l’EI. Mais c’est un calcul à très courte vue. Cette stratégie est en train de recréer les conditions pour une reprise sur une vaste échelle de la guerre civile confessionnelle de la décennie précédente. Et par là même d’un retour en force d’un EI ou d’un groupe équivalent s’il était défait militairement dans les prochains mois. L’engagement de l’Iran ne fait qu’alimenter et crédibiliser les discours des groupes les plus radicaux du camp sunnite.

Marc Semo,
Libération, 4 mars 2015

Nota de Jean Corcos :

Cet article date de deux ans ; Tikrit a depuis été libérée, et la reconquête de Mossoul a commencé. Mais j'ai tenu à le reprendre dans ces "mois de l'Iran" car les termes de l'équation n'ont pas changé : pour réduire l'Etat Islamique en Irak, les Américains ont besoin de l'Iran. Cyniquement, ils avaient déjà abandonné les Sunnites, ce qui est - largement - à l'origine du succès de l'E.I. Les Chiites dominent à Bagdad, et ceci est le résultat des incohérences successives des administrations G.W Bush et Obama. Donald Trump changera-t-il cela ? J'en doute fortement.