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17 février 2017

L'antagonisme millénaire entre les deux branches principales de l'islam façonne tous les conflits actuels du Moyen-Orient. Explications



Des chiites irakiens marquent le rituel de l'Ashoura, 
en hommage au martyr de l'imam Hussein, dans la ville de Kerbala 
 

On présente souvent à tort la plus grande rivalité au Moyen-Orient comme celle opposant les juifs et les musulmans, conflit dont l'illustration la plus récente serait les tensions grandissantes au Proche-Orient. Ce serait oublier un conflit millénaire fratricide autrement plus sanglant, et dont les répercussions expliquent en partie la montée en puissance de l'organisation État islamique. Irak, Syrie, mais aussi Liban, Iran, Yémen, Arabie saoudite ou Bahreïn, pas un jour ne passe sans que des sunnites et des chiites s'entretuent. Pourtant, ces deux populations sont bel et bien issues de la même confession : l'islam. Comment expliquer cette guerre fratricide ?
Dans L'islam contre l'islam (éditions Grasset), le politologue franco-libanais Antoine Sfeir explique pourquoi cet antagonisme millénaire façonne tous les conflits actuels de la région. La mort du prophète Mahomet, subitement tombé malade en 632, laisse totalement ouverte la question de sa succession. Trop absorbé par les conquêtes militaires et par la prédication, le Prophète n'a pas eu le temps de désigner son successeur. Ses fidèles vont alors se déchirer sur son identité.

Guerre de succession

Tandis que certains militent pour désigner quelqu'un au sein de sa famille proche - le candidat évident demeurant le jeune Ali, fils spirituel du Prophète (il est le cousin et le gendre de Mahomet) -, d'autres plaident au contraire pour un retour aux traditions tribales : celles-ci voudraient que ce soit le plus digne et courageux compagnon de Mahomet qui soit nommé. Le candidat idéal est Abou Bakr, le plus fidèle et expérimenté des amis du Prophète. La deuxième option remporte une majorité de soutiens, et Abou Bakr est nommé en 632 premier "calife" (successeur du Prophète) d'un territoire qui s'étend de l'Arabie à l'Égypte.
Dans la même lignée, deux autres califes - Omar ibn Khattab et Othman ibn Affan - lui succéderont jusqu'en 646. Tout aussi pragmatique que ses prédécesseurs, Othman ibn Affan en profite pour placer ses proches à la tête de l'empire, notamment Mo'awiya, nommé gouverneur de Damas. Mais c'était compter sans le retour en force d'Ali, fils spirituel du Prophète et déçu de la première heure. Estimant qu'il est le dépositaire direct de l'enseignement de Mahomet, Ali, converti à l'islam à l'âge de dix ans, n'a jamais abandonné sa mission de rassembler tous les musulmans au sein d'une même entité.

Assassinats

L'assassinat, en 646, du troisième calife Othman ibn Affan, va lui permettre d'accéder au pouvoir. Ali est désigné quatrième calife, vingt-quatre ans après la mort du prophète Mahomet. Son règne, qui durera cinq ans, va définitivement sceller le clivage entre sunnites (fidèles de la sunna, la tradition du Prophète) et les chiites (partisans d'Ali). "La personnalité d'Ali est intéressante. Elle est à la fois enflammée, enthousiaste, un peu exaltée sur le plan religieux et, malheureusement, perçue - y compris par ses partisans - comme politiquement faible", explique Antoine Sfeir dans L'islam contre l'islam.
Cette faiblesse va être largement exploitée par ses rivaux, notamment le gouverneur de Damas Mo'awiya, qui refuse de se soumettre à l'autorité d'Ali. Il accuse le quatrième calife d'avoir commandité le meurtre d'Othman ibn Affan et d'avoir ainsi usurpé un pouvoir qui lui était promis. Inéluctable, le conflit éclate en 657. Très vite, Ali et ses troupes prennent un avantage décisif sur les hommes de Mo'awiya. Mais le gouverneur de Damas fait alors jouer son sens aigu de la politique en trouvant un subterfuge. Il ordonne à ses soldats d'accrocher au bout de leurs lances des pages du Coran pour ainsi provoquer une trêve.

Culture du martyre

Ali n'a alors d'autre choix que d'accepter le cessez-le-feu, au grand dam de ses partisans. En vertu de la tradition tribale, le quatrième calife doit alors accepter un arbitrage. Mais, trop crédule, il ne se rend pas compte que son propre arbitre a été acheté par son adversaire. Mo'awiya accède au pouvoir à la mort d'Ali, assassiné en 661 par des combattants dissidents radicaux opposés au principe même de califat (les kharidjites, troisième branche dissidente de l'islam).
Le cinquième calife inaugure la dynastie des Omeyyades. Son fils Yazid prendra sa succession à sa mort, en 680. Mais les chiites n'ont pas rendu les armes pour autant. Le flambeau de la révolte est repris par le second fils d'Ali, Hussein. Aussi réfléchi et exalté que son père, Hussein avec soixante-douze de ses soldats lance depuis la ville de Koufa (Irak) la bataille décisive contre le nouveau calife Yazid. Mais, de nouveau trahi par ses proches, le fils d'Ali se retrouve vite encerclé. Hussein, sa famille et ses hommes sont massacrés à Kerbala, en 680, par les armées omeyyades.

Clandestinité

Cet événement est l'épisode fondateur du chiisme. Dès lors, les partisans d'Ali ne cesseront de commémorer le martyre de Hussein en jouant le "tazieh" (témoignage de condoléances) : ils se frappent la poitrine en signe de contrition, allant même pour certains jusqu'à se flageller avec des lames pour que le sang purificateur recouvre le drap blanc revêtu pour l'occasion. Une exaltation religieuse symbolisant la résistance et le sacrifice, aux antipodes de l'orthodoxie sunnite, qui n'hésite pas à la qualifier d'"hérésie".
Pour s'éviter les persécutions des sunnites majoritaires, les chiites vont alors plonger dans la clandestinité. C'est l'avènement de la "taqiyya", ou "dissimulation religieuse". Si les deux courants de l'islam se réclament du même socle - les quatre premiers califes -, ils vont se fracturer sur plusieurs questions : tout d'abord le rôle des imams. Choisi par une autorité politique ou par les croyants chez les sunnites, l'imam est appelé durant la prière du vendredi à lire des passages du Coran et à les commenter. "Dans le sunnisme, il n'y a pas d'intermédiaire entre le croyant et Dieu, et donc pas de clergé", explique Antoine Sfeir dans L'islam contre l'islam. "Dans le chiisme, l'imam est le véritable guide de la communauté." Après la mort de l'imam Hussein, le chiisme verra se succéder neuf autres imams.

Le mahdi : l'imam caché

Autre différence notable, le développement chez les chiites de l'ijtihad (effort d'interprétation), auquel ont renoncé les sunnites dès le XIe siècle. Cette démarche impérative est motivée par la croyance dans le retour au douzième imam : le mahdi. "L'impossibilité pour les imams après Ali d'accéder au pouvoir politique les pousse à développer une justification théologique de leur mise à l'écart : leur pouvoir est désormais occulté", explique Antoine Sfeir. Ainsi, les chiites duodécimains (majoritaires) attendent depuis 874 le retour du douzième imam, Mohammad al-Mahdi, disparu à l'âge de cinq ans, qui est censé introduire justice et bien-être sur terre. Viendront ensuite la fin du monde et le temps du jugement dernier.
Écarté de la politique pendant huit siècles, le chiisme fait un retour fracassant en Perse, en 1501 (les Perses ont tout d'abord été convertis à l'islam sunnite après l'invasion arabe du VIIe siècle). Pour se démarquer des Ottomans sunnites, la dynastie Séfévide, qui vient d'accéder au pouvoir, instaure le chiisme comme religion d'État de l'empire. Depuis, les mollahs iraniens ont fait de ce courant un des piliers du pays. "Depuis le XVIe siècle, l'Iran est en quelque sorte le Vatican du chiisme", explique Antoine Sfeir. Au cours du XXe siècle, la religion en Iran va se teinter d'idées tiers-mondistes antiaméricaines qui refusent l'ordre établi, et ainsi se rapprocher de sa force révolutionnaire d'origine.

Mouvements fondamentalistes sunnites

Pendant ce temps, "l'apparition de mouvements fondamentalistes radicaux dans les pays sunnites, comme les Frères musulmans en Égypte et en Syrie et le mouvement wahhabite en Arabie saoudite, contribue à exacerber, une nouvelle fois, l'hostilité de la majorité des musulmans contre les chiites", affirme Antoine Sfeir. L'inquiétude des sunnites arrive à son apogée en 1979, avec l'éclosion de la révolution islamique en Iran. Surtout qu'à son arrivée à la tête de la République islamique d'Iran, l'ayatollah Khomeiny, devenu Guide de la révolution, ne fait pas mystère de sa volonté d'exporter son modèle à l'ensemble du monde.
S'estimant menacées, les monarchies du Golfe, qui possèdent de fortes minorités chiites, soutiennent, avec la majorité de l'Occident, l'invasion de l'Iran par Saddam Hussein, en 1980. La guerre durera huit ans et fera plus d'un million de morts, sans pour autant rien changer aux frontières des deux pays. Si les chiites représentent aujourd'hui moins de 10 % des 1,2 milliard de musulmans à travers le monde, leur nombre demeure toutefois majoritaire (70 %) dans le Golfe, où est concentrée plus de la moitié des ressources pétrolières mondiales.

Discriminations

Ils forment ainsi 98 % de la population iranienne, 75 % à Bahreïn, 54 % en Irak, 30 % au Liban, 27 % aux Émirats, 25 % au Koweït, 20 % au Qatar, en Afghanistan et au Pakistan, et 10 % en Arabie saoudite. À l'intérieur des pays du Golfe, les chiites - qui résident surtout dans les régions pétrolifères - restent socialement et politiquement opprimés par un pouvoir central sunnite qui les considère comme des "hérétiques". Une situation qui les rapproche inexorablement de Téhéran. "Il serait faux de croire les chiites du Golfe instrumentalisés par l'Iran, mais la situation d'exclusion qu'ils subissent les rend plus réceptifs au soutien de leur voisin", note Antoine Sfeir, qui précise toutefois que ces minorités confessionnelles restent attachées à leur pays.
Si la République islamique n'est - pour l'heure - pas parvenue à exporter sa révolution chiite, elle a en revanche trouvé dans le Hezbollah chiite libanais, les alaouites (secte issue du chiisme) au pouvoir en Syrie et le gouvernement chiite irakien de parfaits alliés pour étendre son influence régionale. Au détriment des populations sunnites de ces pays qui se sont retrouvées discriminées à leur tour. Ces inégalités sociales profondes ont favorisé les révoltes populaires qui ont éclaté au cours des dernières années en Syrie et en Irak .

Guerre froide Arabie saoudite-Iran

Or, ce vent de contestation, qui s'inscrit dans la droite lignée du Printemps arabe, a été rapidement récupéré par les deux grandes puissances de la région. Tandis que la République islamique d'Iran a armé les régimes syrien et irakien, l'Arabie saoudite a, de son côté, financé les rebelles syriens, l'insurrection sunnite irakienne. Cette véritable guerre froide par forces confessionnelles interposées a fait le lit de l'organisation État islamique.
Surfant sur le sentiment d'exaspération et d'oubli des populations sunnites de Syrie et d'Irak, les djihadistes ont été tout d'abord accueillis en vrais libérateurs. En juillet 2014, ils ont proclamé le rétablissement du "califat islamique", représentant l'âge d'or de l'islam sunnite, disparu en 1924 avec le démantèlement de l'Empire ottoman. Et en ont profité pour décréter l'effacement des frontières entre la Syrie et l'Irak, héritées des accords franco-britanniques de Sykes Picot sur le partage du Moyen-Orient.

Armin Arefi

Le Point, 4 novembre 2014