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12 mai 2011

Les réseaux sociaux peuvent promouvoir la démocratie. Ils peuvent aussi renforcer les ennemis de la liberté, par Niall Ferguson


Il est une vérité universellement reconnue que les technologies de l'information - et en particulier les réseaux sociaux reposant sur l'Internet - sont en passe de modifier l'équilibre mondial des forces. La "Génération Facebook" s'est déjà vue créditée du renversement du dictateur égyptien Hosni Moubarak. Pour un moment, Wael Ghonim, jeune cadre de Google, fut l'enfant chéri de la place Tahrir.
Ce n'est, toutefois, qu'une des faces de la médaille. Les militants pro-démocratie ne sont pas les seuls à savoir exploiter la puissance des réseaux en ligne. Les ennemis de la liberté font de même.

Posons-nous la question : comment la foule meurtrière de Mazar-e Sharif a-t-elle appris la destruction par le feu d'un exemplaire du Coran en Floride ? Inutile de chercher bien loin : via l'Internet et le téléphone mobile. Depuis 2001, l'accès au réseau de téléphonie mobile en Afghanistan est passé de zéro à trente pour cent.
Il faut également savoir qu'avant que Facebook ne désactive une page du nom de "Troisième Intifada Palestinienne" - qui proclamait que "le jour du Jugement Dernier ne viendra qu'une fois que les Musulmans auront tué tous les Juifs" - celle-ci avait déjà décroché 350.000 "J'aime".

Un méli-mélo de civilisations

Cela semble paradoxal. Dans la version décrite par Samuel Huntington du monde post-guerre froide, il allait se produire un affrontement entre une civilisation islamique bloquée au Moyen-Âge et une civilisation occidentale figurant, concrètement, la modernité. Au final, on se retrouve avec un méli-mélo de civilisations dans lequel les courants les plus anti-modernité de l'Islam se propagent au moyen de la technologie la plus cool que l'occident puisse offrir.
En voici un bon exemple. Selon le site web Jihadica, il existe aujourd'hui un kit de fichiers spécial concocté par le "Détachement mobile" du "Forum al-Ansar al-Moudjahidine" à destination des téléphones portables. L'utilisateur a la possibilité de télécharger des logiciels de cryptage, des images et des vidéos au format 3 gigapixels, comprenant des titres tels que : "Un martyr fait l'éloge d'un autre martyr", signé du groupe Harakat al-Shabab al-Moudjahidine basé en Somalie. L'utilisateur peut aussi y trouver le magazine électronique al-Sumud ("Résistance"), publié par la branche afghane des Taliban, ainsi que des documents édifiants - disponibles aux formats MS Word et Adobe - du genre de : "Comment se préparer à la vie d'après". Des apps qui tuent, s'il en est.
Puis, il y a Inspire, le magazine en ligne publié par Al Qaïda pour la Péninsule Arabique et destiné aux aspirants djihadistes en occident. En plus d'instructions sur la fabrication de bombes, on y trouve des listes d'individus-cibles contre lesquels une fatwa a été décrétée.
Qu'on ne prétende pas que ces messages ne trouvent pas d'oreilles prêtes à les écouter. En mai 2010, Roshonara Choudhry poignardait le parlementaire britannique Stephen Timms après avoir visionné 100 heures de sermons extrémistes du religieux américano-yéménite Anouar al-Awlaki. Où avait-elle trouvé ces sermons ? Sur YouTube, bien sûr. Parmi les autres disciples d'Al-Awlaki, on trouve le tireur de Ford Hood Nidal Malik Hasan, l'auteur de l'attentat de Noël Umar Farouk Abdulmutallab, et le poseur de bombes de Times Square Faisal Shahzad.

Des fatwas sur Facebook

En bref, Wael Ghonim, le militant pro-démocratie de Google apparaît comme une figure moins significative que Fouad X, le responsable informatique du Hezbollah au Liban, quand il raconte à Joshua Ramo (au début de son excellent ouvrage The Age of the Unthinkable) que "nos boîtes mail sont inondées de CV adressés par des geeks islamistes désireux de 'servir une cause sacrée'".
Jusqu'ici, tout va mal. Et voici le véritable problème. Nombre de ces geeks islamistes (parmi lesquels Al-Awlaki) voient dans ce soi-disant printemps arabe une opportunité en or. Dans son numéro du 29 mars, Inspire déclare : "Les révolutions qui ébranlent le trône des dictateurs sont bonnes pour les musulmans, bonnes pour les moudjahidines, et mauvaises pour les impérialistes de l'ouest et leurs séides dans le monde musulman".
Pour l'occident, il aurait été facile de sortir vainqueur du choc des civilisations si celui-ci n'avait fait qu'opposer les idées et institutions du XXIe siècle contre celles du VIIe. Pas de chance. Dans ce nouveau brassage de civilisations, nos ennemis les plus dangereux sont les islamistes qui savent comment poster des fatwas sur Facebook, envoyer le Coran par courrier électronique et tweeter les appels au djihad.       

Niall Ferguson
Newsweek, le 10/04/2011
Traduit de l'anglais par David Korn sur le site Nouvleobs.com