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05 octobre 2012

Les Mémoires de guerre de Salman Rushdie (1/2)

Salman Rushdie

 En 1990, à la veille de Noël, Salman Rushdie s'est infligé la mutilation la plus atroce qu'un écrivain puisse imaginer. Il s'est "arraché la langue". La scène eut lieu dans les sous-sols d'un commissariat londonien, celui de Paddington Green, connu pour avoir abrité les interrogatoires des militants de l'IRA.

Ce jour-là, le romancier se retrouve devant un curieux tribunal composé de dignitaires musulmans. Ces "juges" prétendent intercéder auprès du régime iranien afin qu'il lève la fatwa condamnant à mort l'auteur du roman Les Versets sataniques (Christian Bougois, 1989). Depuis près de deux ans, la sentence a provoqué une vague d'autodafés et de terreur à travers le monde. Plusieurs dizaines de personnes sont mortes. Pour calmer les esprits, font valoir les notables religieux, Rushdie doit montrer sa bonne volonté. Celui-ci, horrifié par tant de violence et usé par une déjà longue clandestinité, voudrait croire à un compromis. Il propose de se déclarer musulman laïque. On lui fait savoir que "laïque" est de trop. Alors, de guerre lasse, et bien que chacun des mots qui y sont tracés le révulse, il signe la feuille de papier qu'on lui tend. Avant d'aller vomir sa honte aux toilettes. "Dès que j'ai quitté la pièce, confie Rushdie, j'ai su que c'était un terrible faux pas. Mes amis ont cru que j'étais devenu fou ! De fait, je n'étais pas dans mon état normal, c'était un moment d'extrême désespoir, les politiques et les médias exerçaient sur moi une forte pression, sur le mode : "C'est toi qui as créé le problème, c'est à toi de le résoudre." Et puis j'avais un fils, des êtres à protéger..."

Or quelques jours seulement après cette tentative d'apaisement, l'ayatollah Ali Khamenei martela que la fatwa serait appliquée quand bien même "Rushdie deviendrait l'homme le plus pieux de tous les temps". Puis, un à un, les "juges" de Paddington Green se rétractèrent et renouèrent avec une position intransigeante. Pour l'écrivain, ce fut le point de non-retour : "Cet épisode aura été un moment-pivot dans ma vie. J'ai été piégé par ces mots, ce langage, et on avait essayé de me détruire en tant qu'écrivain. Par la suite, j'ai décidé de ne plus jamais m'auto-intoxiquer en espérant un compromis avec des idées qui n'en autorisent aucun. J'ai décidé de dire : "Que vous m'aimiez ou non, je suis qui je suis ; qu'elles vous plaisent ou pas, mes idées sont mes idées." Et ce fut une incroyable libération."
Une libération, certes, mais aussi une radicalisation. Sur ce champ de bataille où il avait été projeté malgré lui, Rushdie avait donc été tenté de capituler et de rendre la seule arme dont il disposait : sa langue. En retour, il ne reçut qu'un camouflet, et cette humiliation ne le laissa pas indemne. Ses contempteurs l'avaient déjà arraché à la vie ordinaire, voilà qu'ils lui ôtaient ses dernières illusions.

Tant et si bien que les Mémoires publiés par Rushdie en même temps dans le monde entier, sous le titre Joseph Anton (son pseudonyme de fugitif, forgé à partir de "Joseph" Conrad et "Anton" Tchékhov), frappent d'emblée par leur ton pugnace. De part en part, ce volume de 700 pages est traversé de métaphores guerrières. Le champ littéraire y devient champ de bataille. On fait la remarque, Rushdie assume : "Oui, j'utilise ces images, parce qu'il s'agit d'une lutte vitale. Pas seulement pour moi, mais aussi pour beaucoup d'autres à travers le monde, ce qui était nouveau pour un conflit littéraire. Editeurs, libraires, traducteurs... ce sont eux qui étaient en première ligne, eux qui ont été attaqués, eux dont les familles ont été menacées, eux enfin qui ont agi avec un immense courage pour protéger la liberté d'imagination, la liberté d'expression, dont dépendent toutes les autres libertés (le traducteur japonais des Versets sataniques a été assassiné, son homologue italien grièvement blessé, et l'éditeur norvégien du livre atteint de trois balles dont une dans le dos). Quand des balles sont tirées, quand des bombes explosent, quand des personnes se font poignarder, comment ne pas parler de guerre ? Même s'il s'agissait d'une guerre unilatérale : on nous tirait dessus, et nous ne ripostions pas..." Guerre unilatérale et vaine reddition : Joseph Anton est le récit d'un combat mené à contrecœur par un écrivain traqué et de plus en plus révolté. Contraint de se cacher, errant de refuge en refuge, Rushdie/Anton apprend à vivre sous la protection de policiers à la fois consciencieux et envahissants. Et c'est à travers les barreaux de cette cellule mobile qu'il observe, au dehors, les gestes de camaraderie, mais aussi les trahisons que toute guerre charrie. Ainsi des blessures infligées par des tirs "amis" : "J'ai toujours appartenu à la gauche, je m'attendais donc à un soutien naturel de ce côté-là, témoigne Rushdie. Or la réaction de la gauche a été de dire : "Nous sommes du côté des pauvres, les masses musulmanes sont pauvres, donc nous devons les défendre contre cet écrivain célèbre qui fait de l'argent avec son livre." Et j'ai été choqué par un article de l'écrivain John Berger, qui était un ami. Je me souviens, la police m'a apporté le journal, j'ai été heureux de voir qu'il y avait un article de lui annoncé à la "une", j'ai vite tourné les pages en pensant qu'il serait solidaire et... j'ai été très déçu. Je n'en croyais pas mes yeux : ce marxiste de la vieille école défendait une offensive religieuse contre un roman, il rejetait la faute sur l'auteur du livre. C'était le monde à l'envers !"

Jean Birnbaum,
Le Monde, 20 septembre 2012

06 mai 2012

Les 10 Fatwas de l'année


Les fatwas, avis religieux de spécialistes mais qui n'ont pas valeur de loi, sont nombreuses, presque autant que les musulmans eux-mêmes. Le Best Of des fatwas les plus remarquables.

Chacun peut émettre lui-même une fatwa, un avis religieux concernant telle pratique ou phénomène nouveau qui n'est pas prévu par la loi coranique.
Cette fatwa n'a pas valeur de loi mais dans la pratique, une fatwa émise par un éminent juriste, un célèbre prédicateur ou une prestigieuse université islamique comme l'Egyptienne Al-Azhar, a beaucoup plus de valeur que celle émise par le mécanicien du coin, fut-il fervent musulman.
Al-Azhar, garante du dogme sunnite, est d'ailleurs en Egypte une grande productrice de fatwas, devenue un appareil politique de par la portée et l'implication de ses avis sur le comportement des Egyptiens et de la majorité des musulmans du monde.
Fatwas «sauvages» d'origine non contrôlée qui posent problèmes ou en résolvent d'autres, contre fatwas politiques savamment gérées par les régimes en place, l'affrontement est quotidien.
Dans les fatwas, on trouve évidemment de tout, du comment tuer les fourmis et insectes nuisibles aux droits du mort, et de la possibilité pour les femmes célibataires d'utiliser des sex toy ou d'acheter des esclaves masculins pour les consommer (fatwa koweitienne de Salwa al-Mutairi), en passant par les opérations de change Forex Trading, récemment autorisées par la plus haute autorité musulmane de Malaisie.
Bien sûr, chaque fatwa n'est pas suivie aveuglément, comme celle du controversé cheikh marocain Abdelbari Zemzami explique que «l’islam autorise l’acte sexuel sur un cadavre quelques heures après la mort», pour peu que cette relation nécrophile soit du fait d’un veuf qui vient de perdre son épouse. Bref, de tout et de rien, Best of des fatwas de l'année. 
1 - L'alcool rendu licite
Une nouvelle fatwa d’Al-Azhar tombée début janvier sème la polémique et l'euphorie dans le monde musulman. Le cheikh Saâdeddine El-Hilali, juriste islamique affirme qu'il est «halal de boire de la bière ou du vin de dattes, tant qu’on n’est pas ivre.»
Selon ce vénérable cheikh de l’institution d'Al Azhar, considérée comme l'autorité et le référent en matière de pratique, les buveurs qui ne boivent pas jusqu’à l’ivresse sont autorisés à le faire. Pour l'instant, cette fatwa n'a pas été encore appliquée mais pour les buveurs, c'est un grand soulagement, boire avec autorisation religieuse. 
2 - Le printemps arabe
La religion au secours du politique. Une fatwa d'Arabie Saoudite considère l'émeute et la révolte illicite, reprise immédiatement par Abdelmalek Ramdani, chef spirituel des salafistes algériens (en exil en Arabie Saoudite), qui exhorte les musulmans à ne tenir aucun compte des appels au changement.
Dans une fatwa de 48 pages, il appelle les musulmans à ignorer les appels pour le changement parce que la démocratie est contre l’islam. Idée forte «tant que le commandant de la nation est un musulman, vous devez obéir et écouter.»
Pour le changement, il y a une autre méthode. Abdelmalek Ramdani explique que «face à un dirigeant non désiré, un musulman pratiquant peut seulement prier et faire preuve de patience.»
Cette fatwa contre-révolutionnaire va à l'encontre du plus médiatisé des producteurs de fatwas, le Cheikh Al Qaradoui lui-même, qui avait appelé l'année dernière sur Al Jazeera à se révolter contre Kadhafi, estimant qu'il était «licite de le tuer».
Et il y a quelques temps, une fatwa a été émise en appelant à une intervention militaire en Syrie. En février dernier, le dignitaire religieux saoudien Cheikh Raed Al Karani a décrété une fatwa rendant licite l'assassinat du président syrien Bachar Al-Assad. 
3 - La destruction des Eglises
Passée presque inaperçue, le 12 mars dernier, le Cheikh Abdul Aziz bin Abdullah, émetteur régulier de fatwas, déclarait qu’«il est nécessaire de détruire toutes les églises de la région.» (Golfe persique)
4 - Téter sa collègue
Bien que datant de quelques années (2007), cette fatwa avait provoqué un tollé dans le monde musulman. Elle avait quand même été reprise l'année dernière par des religieux fanatiques.
Selon deux professeurs de l'Université d'Al Azhar, la seule façon permise pour un homme de se retrouver seul avec une collègue de travail dans un bureau est de la téter.
L'idée n'est pas aussi absurde, elle provient d'une tradition du prophète Mahomet, qui avait demandé à une femme d'allaiter son fils adoptif, alors adulte, pour devenir ainsi sa mère de lait, après l'interdiction de l'adoption dans l'islam. Cette femme lui aurait donné à boire de son lait dans un bol et non directement de son sein.
Mais il n'en fallait pas plus aux deux cheikhs d'Al Azhar pour légiférer et demander la tétée au bureau, pour que la femme, dont d'autres fatwas interdisent d'être seule dans une pièce avec un homme (en dehors du mariage ou sans lien de parenté proche) pour contourner la problématique. Il lui suffit de donner le sein, même petit.
Dans le même registre, le Cheikh Abd As-Sattâr Fath Allah As-Saïd vient de déclarer licite par une nouvelle fatwa les implants mammaires.
«Si une femme, victime d’une émaciation considérable du sein, induisant une souffrance physique et psychologique chaque fois que son mari la voit, alors elle peut traiter ce défaut de manière à éliminer cette gêne qui lui empoisonne la vie.»
Le silicone est donc autorisé, qui n'est pour le religieux que «chirurgie plastique utilisée pour réparer une partie déformée du corps lorsque l’opération offre une meilleure qualité de vie.» Un bémol cependant, «si cela est fait en vue d’un excès de plaisir ou de séduction envers son mari», précise-t-il. Quelle est la limite? 95C? 
5 - OTAN et les forces US
Convoqué par l'Arabie Saoudite lors de l'invasion du Koweit par Saddam Hussein, le vénérable Cheikh Ibn Baz avait permis dans une fatwa que des «musulmans puissent demander l'aide de non-musulmans pour défendre des musulmans et même obligatoire». C'est ainsi que les troupes US débarquèrent en Arabie Saoudite pour protéger le royaume des prétentions irakiennes.
La suite est connue, les Américains sont restés et cette fatwa a été réutilisée l'année dernière en Libye lors de l'intervention de l'OTAN. C'est d'ailleurs le même Ibn Baz, aujourd'hui décédé, qui avait émis une fatwa en 2000, expliquant que c'est le soleil qui tourne autour de la Terre et non le contraire, que celle-ci était plate et que toutes les images satellites qui disent le contraire n'étaient que la partie d'un «vaste complot occidental conte le monde musulman.
6 - Mickey Mouse et les rongeurs
Il y a tout juste une semaine, la célèbre souris de Walt Disney a été victime d'une mise à mort, par l'intermédiaire d'une fatwa qui demande sa tête. Le cheikh saoudien Mohammed al-Mounajid, ancien diplomate et habitué des plateaux TV d'Al Jazeera, a réclamé l’extermination de toutes les souris, y compris les rongeurs et la célèbre souris de dessin animé. Mickey Mouse représente un animal sale, honni par l'Islam. Elle est par ailleurs de nationalité américaine, ce qui n'arrange pas son CV.
7 - Les transexuels
Si l'homosexualité est condamnée par la plupart des muftis de l'Islam, ce n'est pas le cas de la transexualité. L'imam iranien Khomeyni, plus connu ailleurs pour d'autres fatwas plus répréhensibles, avait légiféré en ce sens, estimant qu'«une femme ou un homme qui ne se sent pas bien dans son sexe, peut en changer».
De fait, héritage spirituel oblige, aujourd'hui encore, des fatwas équivalentes sont émises pour conforter cette appréciation. Résultat, les transexuels sont admis par la société. Avis aux amateurs. 
8 - Fellation et cunnilingus
Ce grand débat a alimenté pendant des années les musulmans et musulmanes, soumis à de nouvelles pratiques sexuelles. Les deux actes sont aujourd'hui considérés comme licites.
Le cheikh Al Qaradaoui, encore lui, avait explicité que ces «caresses bucco-génitales» étaient permises, à la condition pour la femme de ne pas boire le sperme, «liquide impur», reprenant d'autres théologiens de l’Islam, qui «ont autorisé le baiser génital (entendez :), aussi bien celui de la femme pour son mari que celui du mari pour sa femme, et il n’y a aucune honte à cela», précisant que «si une personne prend son plaisir par la bouche, c’est un comportement qui sort de l’ordinaire, mais on ne peut l’interdire, surtout si c’est avec l’accord de la femme et qu’elle aussi y prend du plaisir.»
En revanche, autre fatwa récente d'un religieux égyptien, l'interdiction pour les femmes de toucher aux bananes et aux concombres, à cause de leur forme phallique. Fatwa faisant suite à une ancienne fatwa d'Al-Qaïda en Irak, qui exigeait que les vendeurs séparent les tomates et les concombres sur leurs étals sous prétexte que ces légumes seraient de sexe différent, et a décrété que seuls les hommes pouvaient acheter des concombres.
A la suite de cette histoire à l'époque, aux Maldives, la télévision publique a censuré le mot concombre par crainte de représailles, pendant qu'un musulman indien, lecteur du Hindustan Times, demandait si dans ce cas, un homme peut toucher un melon. Tous les goûts sont dans la nature. 
9 - La violence et le terrorisme
Ambigüe et au centre de la problématique, la condamnation de la violence dans l'Islam a toujours suscité de nombreux débats, jusqu'à aujourd'hui. Pris dans le jeu macabre, les Occidentaux et les chrétiens (d'Irak et d'Egypte particulièrement) ne cessent de réclamer des fatwas claires et sans ambigüité contre le terrorisme.
Celles-ci existent déjà pourtant depuis longtemps, même s'il faut les chercher dans le bazar des avis religieux émanant de partout. La plus connue de ces fatwas anti-terroristes et probablement la plus célèbre est celle du pakistanais Shaykh-ul-Islam Muhammad Tahir-ul-Qadri.
En 2010, avec un argumentaire théologique des plus complets, il émet une fatwa de 600 pages condamnant fermement le terrorisme et le meurtre d'innocents. Le reprenant, Mohamed El Koury Ould Abd El Hay, célèbre juriste et exégète mauritanien, qualifie aussitôt cette fatwa «d'argument décisif et impératif pour ceux qui croient en Dieu», convaincu que «son impact sera très fort dans notre monde islamique.» 
10 - Les fatwas contre les fatwas
On le voit bien, la fatwa, avis religieux à l'origine, est une arme à double tranchant. Une fatwa peut en annuler une autre et changer la morale ambiante en quelques lignes, redéfinissant en permanence la frontière étroite entre le bien et le mal. A ce titre, la plupart des pays musulmans ont déjà instauré des centres de promulgations de fatwas «officielles», pour contrer l'assaut des fatwas pirates venues de partout.
Si au Maroc, un Conseil suprême des oulémas ou des fatwas vient de voir le jour, sous l'autorité directe du roi Mohamed VI, en Algérie, on attend toujours l'institutionnalisation de la fatwa et d'un mufti général, à même de représenter l'Islam.
D'une manière générale, pour centraliser cette forme d'anarchie de fatwas contradictoires, la plupart des pays n'autorisent qu'une seule structure d'émission de fatwas. Même l'Europe a mis en place un Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche, tout comme l'Australie a créé aussi un Dar ul Fetwa (maison de la fatwa) pour officialiser le licite et l'illicite musulman.
Mais rien n'interdit à un imam ou un autre d'émettre une fatwa. Pour toutes ces structures officielles, il suffit donc d'une fatwa sauvage pour décréter qu'elles sont illicites et les réduire à néant. Avec près de 1,5 milliards de musulmans sur la Terre, une bonne fatwa peut changer la face du monde.

Chawki Amari
SlateAfrique.com, le 29 mars 2012

12 mai 2011

Les réseaux sociaux peuvent promouvoir la démocratie. Ils peuvent aussi renforcer les ennemis de la liberté, par Niall Ferguson


Il est une vérité universellement reconnue que les technologies de l'information - et en particulier les réseaux sociaux reposant sur l'Internet - sont en passe de modifier l'équilibre mondial des forces. La "Génération Facebook" s'est déjà vue créditée du renversement du dictateur égyptien Hosni Moubarak. Pour un moment, Wael Ghonim, jeune cadre de Google, fut l'enfant chéri de la place Tahrir.
Ce n'est, toutefois, qu'une des faces de la médaille. Les militants pro-démocratie ne sont pas les seuls à savoir exploiter la puissance des réseaux en ligne. Les ennemis de la liberté font de même.

Posons-nous la question : comment la foule meurtrière de Mazar-e Sharif a-t-elle appris la destruction par le feu d'un exemplaire du Coran en Floride ? Inutile de chercher bien loin : via l'Internet et le téléphone mobile. Depuis 2001, l'accès au réseau de téléphonie mobile en Afghanistan est passé de zéro à trente pour cent.
Il faut également savoir qu'avant que Facebook ne désactive une page du nom de "Troisième Intifada Palestinienne" - qui proclamait que "le jour du Jugement Dernier ne viendra qu'une fois que les Musulmans auront tué tous les Juifs" - celle-ci avait déjà décroché 350.000 "J'aime".

Un méli-mélo de civilisations

Cela semble paradoxal. Dans la version décrite par Samuel Huntington du monde post-guerre froide, il allait se produire un affrontement entre une civilisation islamique bloquée au Moyen-Âge et une civilisation occidentale figurant, concrètement, la modernité. Au final, on se retrouve avec un méli-mélo de civilisations dans lequel les courants les plus anti-modernité de l'Islam se propagent au moyen de la technologie la plus cool que l'occident puisse offrir.
En voici un bon exemple. Selon le site web Jihadica, il existe aujourd'hui un kit de fichiers spécial concocté par le "Détachement mobile" du "Forum al-Ansar al-Moudjahidine" à destination des téléphones portables. L'utilisateur a la possibilité de télécharger des logiciels de cryptage, des images et des vidéos au format 3 gigapixels, comprenant des titres tels que : "Un martyr fait l'éloge d'un autre martyr", signé du groupe Harakat al-Shabab al-Moudjahidine basé en Somalie. L'utilisateur peut aussi y trouver le magazine électronique al-Sumud ("Résistance"), publié par la branche afghane des Taliban, ainsi que des documents édifiants - disponibles aux formats MS Word et Adobe - du genre de : "Comment se préparer à la vie d'après". Des apps qui tuent, s'il en est.
Puis, il y a Inspire, le magazine en ligne publié par Al Qaïda pour la Péninsule Arabique et destiné aux aspirants djihadistes en occident. En plus d'instructions sur la fabrication de bombes, on y trouve des listes d'individus-cibles contre lesquels une fatwa a été décrétée.
Qu'on ne prétende pas que ces messages ne trouvent pas d'oreilles prêtes à les écouter. En mai 2010, Roshonara Choudhry poignardait le parlementaire britannique Stephen Timms après avoir visionné 100 heures de sermons extrémistes du religieux américano-yéménite Anouar al-Awlaki. Où avait-elle trouvé ces sermons ? Sur YouTube, bien sûr. Parmi les autres disciples d'Al-Awlaki, on trouve le tireur de Ford Hood Nidal Malik Hasan, l'auteur de l'attentat de Noël Umar Farouk Abdulmutallab, et le poseur de bombes de Times Square Faisal Shahzad.

Des fatwas sur Facebook

En bref, Wael Ghonim, le militant pro-démocratie de Google apparaît comme une figure moins significative que Fouad X, le responsable informatique du Hezbollah au Liban, quand il raconte à Joshua Ramo (au début de son excellent ouvrage The Age of the Unthinkable) que "nos boîtes mail sont inondées de CV adressés par des geeks islamistes désireux de 'servir une cause sacrée'".
Jusqu'ici, tout va mal. Et voici le véritable problème. Nombre de ces geeks islamistes (parmi lesquels Al-Awlaki) voient dans ce soi-disant printemps arabe une opportunité en or. Dans son numéro du 29 mars, Inspire déclare : "Les révolutions qui ébranlent le trône des dictateurs sont bonnes pour les musulmans, bonnes pour les moudjahidines, et mauvaises pour les impérialistes de l'ouest et leurs séides dans le monde musulman".
Pour l'occident, il aurait été facile de sortir vainqueur du choc des civilisations si celui-ci n'avait fait qu'opposer les idées et institutions du XXIe siècle contre celles du VIIe. Pas de chance. Dans ce nouveau brassage de civilisations, nos ennemis les plus dangereux sont les islamistes qui savent comment poster des fatwas sur Facebook, envoyer le Coran par courrier électronique et tweeter les appels au djihad.       

Niall Ferguson
Newsweek, le 10/04/2011
Traduit de l'anglais par David Korn sur le site Nouvleobs.com