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08 décembre 2011

Nigeria : la secte islamiste qui fait peur

Victimes de la secte des Boko Haram (Nigeria)


C'est l'un des pires cauchemars des services de renseignement. Et il est en train de se matérialiser. Au Nigeria, la secte islamiste Boko Haram (ce qui signifie "l'éducation occidentale est un péché" en haoussa) est en train non seulement de monter en puissance et de se radicaliser, mais surtout de devenir un centre puissant de l'arc du terrorisme qui va de la Mauritanie à la Somalie.

Ainsi Abdelkader Messahel, le vice-ministre algérien des Affaires maghrébines et africaines, vient de révéler ce que beaucoup d'experts craignaient : ce mouvement armé, né dans le nord-est (musulman) du pays le plus peuplé d'Afrique (160 millions d'habitants), a tissé des liens avec les milices islamistes somaliennes shebab, adeptes de feu Ben Laden, mais aussi avec le groupe salafiste Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), dominé par les anciens du GIA algérien et actif en Algérie et dans le Sahel. ""Nous avons acquis la certitude qu'il y a coordination entre Boko Haram et Al-Qaida", a déclaré mi-novembre le vice-ministre.

Des liens avérés avec Al-Qaïda
Les preuves ? Les enquêteurs ont fait "parler" les téléphones portables trouvés sur les dépouilles des tués lors de l'affrontement armé du 8 janvier dernier après la prise en otage de deux jeunes Français au Niger (qui s'était soldée par la mort des deux hommes). Ils ont retrouvé la trace d'un intermédiaire entre Boko Haram et Aqmi, déjà répertorié par les services de renseignement.
L'enquête a aussi révélé qu'un Nigérien, déjà soupçonné de connivence avec les ravisseurs, avait fait ses études à Maiduguri, une ville du nord-est du Nigeria réputée être une des bases stratégiques de la secte Boko Haram. Ces liens avérés expliqueraient, selon les experts, la radicalisation de la secte nigériane qui recourt désormais à des attaques suicides alors qu'elle se contentait jusqu'à récemment d'attentats à l'explosif. Ainsi, le 26 août dernier, visant pour la première fois la communauté internationale, un kamikaze de Boko Haram au volant d'une voiture piégée percutait le bureau des Nations unies à Abuja, la capitale du Nigeria, faisant plus de 20 morts.

Les morts se comptent par centaines
Lors des attaques régulièrement lancées par la secte contre des commissariats, des églises ou des prisons dans le nord, les morts se comptent par centaines. Outre la montée de la violence, le développement de la nébuleuse terroriste d'Al-Qaida hors du Sahel inquiète car il correspond au retour des combattants subsahariens (pro-Kadhaf) de Libye, ainsi qu'à l'arrivée d'armes lourdes en provenance des arsenaux pillés de ce pays.

En visite en novembre au Nigeria, le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, a fait une offre de coopération aux autorités nigérianes dans le cadre de la lutte antiterroriste. Donnée pour mourante par certains experts, la nébuleuse Al-Qaïda n'a peut-être pas dit son dernier mot.

Jean-Baptiste Naudet
Le Nouvel Observateur, 24 novembre 2011

12 mai 2011

Les réseaux sociaux peuvent promouvoir la démocratie. Ils peuvent aussi renforcer les ennemis de la liberté, par Niall Ferguson


Il est une vérité universellement reconnue que les technologies de l'information - et en particulier les réseaux sociaux reposant sur l'Internet - sont en passe de modifier l'équilibre mondial des forces. La "Génération Facebook" s'est déjà vue créditée du renversement du dictateur égyptien Hosni Moubarak. Pour un moment, Wael Ghonim, jeune cadre de Google, fut l'enfant chéri de la place Tahrir.
Ce n'est, toutefois, qu'une des faces de la médaille. Les militants pro-démocratie ne sont pas les seuls à savoir exploiter la puissance des réseaux en ligne. Les ennemis de la liberté font de même.

Posons-nous la question : comment la foule meurtrière de Mazar-e Sharif a-t-elle appris la destruction par le feu d'un exemplaire du Coran en Floride ? Inutile de chercher bien loin : via l'Internet et le téléphone mobile. Depuis 2001, l'accès au réseau de téléphonie mobile en Afghanistan est passé de zéro à trente pour cent.
Il faut également savoir qu'avant que Facebook ne désactive une page du nom de "Troisième Intifada Palestinienne" - qui proclamait que "le jour du Jugement Dernier ne viendra qu'une fois que les Musulmans auront tué tous les Juifs" - celle-ci avait déjà décroché 350.000 "J'aime".

Un méli-mélo de civilisations

Cela semble paradoxal. Dans la version décrite par Samuel Huntington du monde post-guerre froide, il allait se produire un affrontement entre une civilisation islamique bloquée au Moyen-Âge et une civilisation occidentale figurant, concrètement, la modernité. Au final, on se retrouve avec un méli-mélo de civilisations dans lequel les courants les plus anti-modernité de l'Islam se propagent au moyen de la technologie la plus cool que l'occident puisse offrir.
En voici un bon exemple. Selon le site web Jihadica, il existe aujourd'hui un kit de fichiers spécial concocté par le "Détachement mobile" du "Forum al-Ansar al-Moudjahidine" à destination des téléphones portables. L'utilisateur a la possibilité de télécharger des logiciels de cryptage, des images et des vidéos au format 3 gigapixels, comprenant des titres tels que : "Un martyr fait l'éloge d'un autre martyr", signé du groupe Harakat al-Shabab al-Moudjahidine basé en Somalie. L'utilisateur peut aussi y trouver le magazine électronique al-Sumud ("Résistance"), publié par la branche afghane des Taliban, ainsi que des documents édifiants - disponibles aux formats MS Word et Adobe - du genre de : "Comment se préparer à la vie d'après". Des apps qui tuent, s'il en est.
Puis, il y a Inspire, le magazine en ligne publié par Al Qaïda pour la Péninsule Arabique et destiné aux aspirants djihadistes en occident. En plus d'instructions sur la fabrication de bombes, on y trouve des listes d'individus-cibles contre lesquels une fatwa a été décrétée.
Qu'on ne prétende pas que ces messages ne trouvent pas d'oreilles prêtes à les écouter. En mai 2010, Roshonara Choudhry poignardait le parlementaire britannique Stephen Timms après avoir visionné 100 heures de sermons extrémistes du religieux américano-yéménite Anouar al-Awlaki. Où avait-elle trouvé ces sermons ? Sur YouTube, bien sûr. Parmi les autres disciples d'Al-Awlaki, on trouve le tireur de Ford Hood Nidal Malik Hasan, l'auteur de l'attentat de Noël Umar Farouk Abdulmutallab, et le poseur de bombes de Times Square Faisal Shahzad.

Des fatwas sur Facebook

En bref, Wael Ghonim, le militant pro-démocratie de Google apparaît comme une figure moins significative que Fouad X, le responsable informatique du Hezbollah au Liban, quand il raconte à Joshua Ramo (au début de son excellent ouvrage The Age of the Unthinkable) que "nos boîtes mail sont inondées de CV adressés par des geeks islamistes désireux de 'servir une cause sacrée'".
Jusqu'ici, tout va mal. Et voici le véritable problème. Nombre de ces geeks islamistes (parmi lesquels Al-Awlaki) voient dans ce soi-disant printemps arabe une opportunité en or. Dans son numéro du 29 mars, Inspire déclare : "Les révolutions qui ébranlent le trône des dictateurs sont bonnes pour les musulmans, bonnes pour les moudjahidines, et mauvaises pour les impérialistes de l'ouest et leurs séides dans le monde musulman".
Pour l'occident, il aurait été facile de sortir vainqueur du choc des civilisations si celui-ci n'avait fait qu'opposer les idées et institutions du XXIe siècle contre celles du VIIe. Pas de chance. Dans ce nouveau brassage de civilisations, nos ennemis les plus dangereux sont les islamistes qui savent comment poster des fatwas sur Facebook, envoyer le Coran par courrier électronique et tweeter les appels au djihad.       

Niall Ferguson
Newsweek, le 10/04/2011
Traduit de l'anglais par David Korn sur le site Nouvleobs.com