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03 mai 2011

"On dirait qu'Al-Jazira est en deuil"

 D’origine irakienne, Hosham Dawod est anthropologue, membre de l’Institut interdisciplinaire de l’anthropologie du contemporain (IIAC-CNRS). Il revient dans cette interview sur la couverture réservée par la célèbre chaîne qatarie Al-Jazira, en langue arabe, à la mort d’Oussama Ben Laden.

En quoi, pour la chaîne Al-Jazira, la mort d'Oussama Ben Laden revêt-elle une importance particulière ?
Aujourd'hui, le monde entier évoque cet événement symbolique majeur qu'est la mort de Ben Laden. Mais en regardant la chaîne Al-Jazira, celle-ci donne l'impression d'être plus concernée que les autres : d'abord en raison de la politique éclectique menée à l'échelle arabe et internationale par le riche émirat du Qatar, ensuite parce qu'Al-Jazira a été l'une des rares chaînes de télévision à rendre publics les messages des dirigeants d'Al-Qaida, en particulier d'Oussama Ben Laden.
Dans le monde arabe, on a souvent soupçonné le Qatar d'avoir passé un marché tacite avec Al-Qaida stipulant en substance : "Nous diffusons vos informations et messages, et en échange vous nous laissez la paix." Sans tirer les moindres conséquences, il est à noter que le Qatar n'a jamais été inquiété par Al-Qaida, bien qu'il abrite l'une des plus grandes bases américaines dans la région et que son régime soit protégé par des accords de sécurité passés avec des "grands et petits Satan".
Comment réagissez-vous au traitement d'Al-Jazira ?
Lundi matin, n'importe quelle télévision, radio, journal se devait d'évoquer cet événement au moins au travers des faits : que s'est-il passé, comment, etc. Mais on a un peu l'impression, en voyant ça en langue arabe, qu'Al-Jazira vit une situation de deuil à peine dissimulée, de tristesse, de frustration. On n'est pas dans l'évocation neutre des faits, ni dans ce qu'a commis cette organisation depuis vingt ans. Il faut reconnaître que du côté américano-occidental, certains médias n'ont pas non plus fait montre d'un grand professionnalisme mettant en valeur les scènes de liesse dans les rues, avec la fameuse expression du Far West " we got him ! ". Mais sur Al-Jazira, les images de reportages qui passent en boucle montrent le chef d'Al-Qaida dans une posture beaucoup plus paisible, parfois même humaniste. Les commentaires écrits à chaud par la rédaction d'Al-Jazira évoquent davantage le désintéressement de Ben Laden pour la vie facile et mondaine et sa recherche des bienfaits du travail, du combat, du djihad...
A aucun moment Al-Jazira ne juge nécessaire d'accorder de l'espace à ceux atteints par les attentats d'Al-Qaida visant des civils innocents, même en terre arabo-musulmane, ni ne diffuse la moindre image des corps déchiquetés des dizaines de milliers de ces victimes au Yémen, au Pakistan, en Indonésie, en Asie centrale, en Turquie, en Irak, en Somalie, au Soudan, en Egypte, en Algérie, voire en Arabie saoudite et à Gaza, sans parler des milliers de victimes en Europe et aux Etats-Unis. Al-Jazira a été jusqu'à installer une terminologie distinctive choquante en hissant les victimes des bombardements américains et occidentaux au rang de martyrs (chahid), tandis que les victimes d'Al-Qaida ne demeurent en dernière instance que des morts ordinaires (maqtoul).
Comment analysez-vous ce choix ?
Cela montre l'incohérence de cette chaîne et, plus globalement, de la "diplomatie" du Qatar, qui, par une sorte de tour de passe-passe, est un jour du côté de l'Occident, comme en ce moment en Libye, la veille encore soutenait le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, ou par le passé convainquait la France de faire venir le Syrien Bachar Al-Assad lors d'un défilé du 14-Juillet. L'image du pays, comme de la chaîne, paraît floue, brouillée. Al-Jazira, en réalité, s'est construite à partir de messages islamistes et d'une frustration nationaliste arabe aiguisée par des défaites successives. Et c'est cette tendance qui était à l'œuvre [hier] en regardant le traitement de cette actualité par la chaîne. Remarquons que, s'il en va autrement pour leurs correspondants à l'étranger, à Doha une grande tristesse traverse la chaîne. C'est un deuil à peine dissimulé avant d'être une nouvelle, et plus qu'à un moment d'information, on a le sentiment d'assister avec Al-Jazira à une commémoration.

Propos recueillis par Aline Leclerc
"Le Monde", 3 mai 2011