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11 juillet 2008

L'Europe et l'ONU ont raison de prendre Ahmadinejad au sérieux, par Michel Taubmann

Tir d'un missile "Shihab 3",
dont la portée couvre tout le territoire d'Israël

Introduction :
Voici une tribune publiée dans le journal "Le Monde" il y a déjà plus de quatre mois, mais qui n'a pas pris une ride, hélas ! L'Iran vient d'opposer une fin de non recevoir aux dernières propositions des Occidentaux, refusant même la suspension temporaire de ses activités d'enrichissement d'uranium. Alors que les Etats-Unis semblent bien hésitants, brandissant la menace militaire comme dernier recours, tout en laissant filtrer des messages insinuant qu'Israël aurait tort d'utiliser une frappe préventive ; alors que dans le Golfe, les manœuvres militaires de la République islamique répondent à celles de la Vème flotte et de ses alliés ; et alors que les Ayatollahs semblent très surs de leur force, puisqu'ils viennent de menacer de "brûler Tel Aviv" en cas d'attaque contre leurs installations nucléaires !
Oui, il faut vraiment prendre Ahamdinejad au sérieux, comme nous y invite Michel Taubmann.
J.C

Avec l'Iran, la crise n'est pas terminée. Loin de là ! Contre toute attente, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté, lundi 3 mars, à l'unanimité moins une voix, celle de l'Indonésie, de nouvelles sanctions contre l'Iran. Ce vote est révélateur de l'inquiétude croissante de la communauté internationale.

En effet, le rapport remis le 22 février au Conseil de sécurité par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) contredit celui des agences américaines de renseignement, qui semblait conclure que la République islamique avait suspendu son programme nucléaire militaire depuis 2003. Or, Mohamed El Baradei, le directeur de l'AIEA, s'il salue certains efforts de transparence, constate que la République islamique est loin d'avoir levé tous les soupçons concernant "la nature exacte" de son "programme nucléaire".
De son côté, le directeur général adjoint de l'AIEA, Olli Heinonen, aurait apporté, dans le cadre d'une réunion de l'Agence à Vienne, des preuves très détaillées de l'existence d'un programme nucléaire à finalité militaire. Selon ces informations, la République islamique aurait notamment fabriqué une ogive nucléaire et mis en place un centre de mise à feu de missiles pouvant porter une charge atomique.
Par ailleurs, les Moudjahidins du peuple, organisation d'opposition en général bien informée - elle a révélé en 2002 le programme nucléaire poursuivi clandestinement par l'Iran depuis plusieurs années, à l'insu du monde entier -, affirment l'existence d'une usine de production de têtes nucléaires à Khojir, au sud-est de Téhéran. Possédant déjà 3 000 centrifugeuses en rodage, l'Iran pourrait, selon les experts, passer rapidement à un taux d'enrichissement de l'uranium de 90 %-95 %, nécessaire à la production de l'arme nucléaire.
La volonté du pouvoir islamique de se doter de l'arme atomique est évidente. La principale incertitude concerne l'état d'avancée du projet. Les plus pessimistes font remarquer que la mise en place de centrifugeuses de deuxième génération (P2) permettrait à l'Iran de fabriquer une arme atomique ... avant la fin 2008. Les plus optimistes se raccrochent à l'idée d'un grand bluff mené par le régime des mollahs afin d'obliger les États-Unis à reconnaître l'Iran comme puissance dominante du Moyen-Orient.
Cette perspective paraît rassurante. Mais elle fait fi de la nature du régime iranien et traite à la légère le président Ahmadinejad. Le refus de l'existence d'un État juif sur ce qui est considéré comme une terre d'islam constitue un des fondements essentiels du régime islamiste installé à Téhéran. Ce refus a été répété par chacun des prédécesseurs d'Ahmadinejad, y compris le réformateur Khatami, président du pays entre 1997 et 2005. Le slogan "Mort à Israël !" est scandé chaque année à l'occasion de la Journée d'Al-Qods (l'appellation arabe de Jérusalem), durant laquelle de grands défilés sont organisés dans les villes d'Iran.
Mais il ne s'agit pas seulement d'un slogan de la rue. On a pu l'entendre crié aussi par les dignitaires du régime dans le bureau même du Guide suprême le jour de l'investiture de M. Ahmadinejad. Existe-t-il beaucoup de pays où une cérémonie officielle s'achève par un appel à la destruction d'un autre pays ?
Ahmadinejad n'est pas un chef d’État ordinaire, tout comme ce régime n'est pas un régime ordinaire, soumis à la rationalité rassurante de l'Occident. Entré très jeune dans les services secrets de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad a fait ses classes en participant à la répression des opposants à l'intérieur du pays et à leur traque à l'étranger.
Il a ensuite gagné ses galons à la tête de commandos de miliciens bassidjis, agressant violemment les manifestations étudiantes et les mouvements réformateurs pendant le "Printemps de Téhéran". Contrairement à ses rivaux, le conservateur Rafsandjani et le réformateur Khatami, plus pragmatiques, Ahmadinejad, fidèle à la ligne de l'imam Khomeyni, refuse tout compromis.
Certains se rassurent en le présentant comme une "marionnette". Il est vrai que le Guide suprême Ali Khamenei l'a poussé vers le pouvoir. Dans ce système théocratique, il peut théoriquement le destituer du jour au lendemain. Mais depuis son élection en juin 2005, Ahmadinejad a conquis une stature internationale qui le distingue de tous ses prédécesseurs. Il est aujourd'hui, sans doute, l'Iranien le plus connu au monde depuis l'ayatollah Khomeyni.
Ses diatribes répétées contre Israël et l'Occident, ses propos négationnistes mais aussi son soutien au Hezbollah pendant la guerre de l'été 2006 l'ont rendu extrêmement populaire dans le monde arabe. Sa visite en Arabie saoudite pendant le pèlerinage de La Mecque cet hiver et son voyage en Irak ce week-end attestent du rôle de puissance régionale qu'il entend faire jouer à l'Iran.
Est-il toujours une "créature" du Guide ? Peu importe. Il est en tout cas la voix et le visage que s'est donnés la République islamique, engagée dans un bras de fer avec la communauté internationale. Il avance en brandissant dans une main le Coran - ou plus précisément une interprétation apocalyptique du Coran en rupture avec la tradition chiite - et dans l'autre la bombe, ou plus précisément la menace de l'arme atomique. Il y a quelques jours il a qualifié l’État d'Israël de "sale microbe" et d'"animal sauvage".
Peu auparavant, un de ses proches, le commandant en chef des gardiens de la révolution, Muhammad Ali-Jaafari, avait employé l'expression de "tumeur cancéreuse". Ce vocabulaire rappellera aux juifs le temps où les nazis les comparaient à des poux ou à des rats. Il est caractéristique du langage totalitaire. Un haut dignitaire du régime iranien, Hassan Rohani, ancien responsable du dossier nucléaire, a dénoncé publiquement les "provocations" verbales du président Ahmadinejad en politique étrangère. Il n'est pas le seul à s'inquiéter !
Lundi 25 février, l'Union européenne a condamné ses propos contre Israël. Et le vote du Conseil de sécurité témoigne que la communauté commence à prendre Ahmadinejad au sérieux.

Michel Taubmann, 
journaliste,rédacteur en chef de la revue « le Meilleur des mondes ».
Le Monde, 7 mars 2008