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06 juillet 2008

Histoire des Juifs de Tunisie : une interview de Claude Nataf dans le journal tunisien "Réalités Magazine"

La Grande Synagogue de Tunis,
toile de Michelle
(illustration tirée du site http://latunisiedemichelle.blogspot.com/)

Introduction :
J'ai publié ces dernières semaines une série très riche sur l'Histoire contemporaine des Juifs de Tunisie, que nous devons à notre ami Souhail Ftouh. Or cette reprise d'un article publié dans la presse tunisienne l'année dernière vient en utile complément ...
Rappelons que le 9 septembre dernier, j’avais eu comme invités à mon émission le Professeur Claude Nataf, Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie, et par téléphone depuis Tunis, le Professeur Khlifa Chater, historien et membre de cette société. Nous avons parlé du livre « Juifs et Musulmans en Tunisie », édité par cette société savante (lire en lien sur le blog).
Contrastant par son ouverture avec de nombreux pays arabes - on aura appris, par exemple et dernièrement, le refus égyptien d'ouvrir les archives nationales aux Juifs originaires de ce pays -, la Tunisie s’honore en ne reniant pas son passé « pluriel » ... Ainsi, Claude Nataf a été interviewé par le journal tunisien « Réalités Magazine », dont il existe une version Internet (voir en lien permanent). Ci-dessous de larges extraits de cette interview, avec l’aimable autorisation de l’auteur.
J.C

Parlez-nous de ce livre "Entre Orient et Occident, Juifs et Musulmans en Tunisie"
Ce livre, pour lequel le Président Ben Ali a bien voulu nous féliciter, ce qui nous a émus, est le fruit d’un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne en avril 2003 et auquel des universitaires tunisiens comme Hélé Béji, Khlifa Chater, le regretté Nouredine Sraïeb, entre autres, ont participé. Pendant longtemps, les historiens ont considéré que le Maghreb avait « bénéficié » d’un choc culturel venu d’Occident, qui avait révolutionné ses modes de vie et de pensée et l’avait fait basculer dans la modernité. Le cas de la Tunisie aux XVIIIème et XIXème siècles permet de relativiser cette thèse en montrant comment, à côté d’influences exogènes essentiellement européennes mais également orientales et turques notamment, mais aussi endogènes, s’est développée une vie publique et culturelle où les communautés juives et musulmanes ont pu vivre dans un dialogue constant jusqu’à l’aube des affrontements idéologiques du XXème siècle. Il y eut bien au sein des deux communautés pénétration de la modernité et influence profonde du modèle occidental, donc au fond convergence des tendances historiques mais selon des modalités divergentes et des intensités toutes aussi divergentes.
(...)
De quand datent les premières communautés juives en Tunisie, et d’où venaient-elles ?
La présence de communautés juives en Tunisie est très ancienne, mais on ne peut pas dater exactement cette présence car les historiens ont besoin de preuves. Nous avons des preuves de la présence juive dans la Carthage romaine. D’une part les écrits des Pères de l’Église et notamment Tertullien contiennent des descriptions des communautés juives. D’autre part des fouilles entreprises à l’époque du protectorat ont permis de découvrir des vestiges de cette présence juive, tels que la nécropole de Gammarth ou la synagogue de Naro (Hammam-Lif).Mais il est probable que l’implantation des Juifs en Tunisie est bien antérieure à la période romaine. La tradition orale des Juifs de Djerba fait remonter leur présence sur l’île à la destruction du temple de Salomon. Paul Sebag, dans son « Histoire des Juifs de Tunisie », écrit qu’il n’y avait pas de preuves scientifiquement admissibles pour des historiens. J’ai appris très récemment que des fouilles entreprises à Kelibia par Mounir Fantar avaient permis la découverte d’une mosaïque, qui semblerait être celle d’une synagogue, et qui serait antérieure à l’ère chrétienne. Cela confirme donc la présomption d’une présence juive très ancienne en Tunisie.
Aujourd’hui, peut-on dire qu’il reste une communauté juive en Tunisie ?
Il y a des Juifs qui habitent en Tunisie, oui, et il y a une communauté juive, ne serait-ce que parce qu’il y a des Juifs qui pratiquent librement leur religion, qu’il y a des synagogues qui fonctionnent, des institutions cultuelles, des boucheries rituelles. Mais c’est une communauté qui est très réduite. Je crois que dans les meilleures estimations, on chiffre la population juive à deux mille personnes, alors que lorsque je vivais en Tunisie, il y avait environ 100.000 Juifs, toutes nationalités confondues.
Aviez-vous de bons rapports avec les étudiants musulmans ?
J’avais des rapports excellents et fraternels avec mes camarades musulmans. Après mon départ de Tunis, j’ai conservé des liens avec certains d’entre eux, et quand je viens en Tunisie, et que l’on se voit, il n’y a absolument rien de changé. Le Lycée Carnot était un mélange de toutes les confessions, et je n’ai pas ressenti un acte quelconque de racisme, de mépris ou de ségrégation.
(...)
Serge Moati donnait, il y a quelques mois une conférence de presse, pour la sortie de son livre, "Villa Jasmin", et il a parlé d’amnésie tunisienne, concernant la communauté juive. Êtes-vous de son avis ?
C’est un mouvement naturel, dans l’histoire, d’occulter pendant un moment, à la suite de bouleversements politiques, ce qui a pu exister auparavant. En Tunisie, dans les années qui ont suivi l’indépendance, on a occulté tout ce qui était le passé récent, le passé colonial, pour privilégier la mémoire arabe de la Tunisie. Mais ceci est une constante de l’histoire. Les Tunisiens sont partis à la redécouverte d’un passé qui avait été gommé. Les historiens tunisiens ont considéré la période du protectorat français comme un sujet tabou. Ensuite on a étudié le protectorat avec la volonté de critiquer et de polémiquer et enfin, dans la troisième période, on a voulu étudier sereinement et scientifiquement le protectorat français. Même chose pour l’histoire des minorités. On n’a pas mis en avant l’existence des minorités, et par conséquent des minorités non arabes et non musulmanes. Une fois encore c’est un mouvement naturel, après des tensions politiques, que de vouloir rassembler la nation. Et puis lorsque l’histoire est redevenue sereine, il y a eu un effort magnifique de l’Université Tunisienne, qui compte des historiens de premier plan dont la Tunisie peut s’enorgueillir. A la Faculté des Lettres et des Arts de La Manouba, par exemple, un laboratoire de recherches animé entre autres par Habib Kazdaghli et Abdelhamid Larguèche, est dédié à l’histoire des minorités et parmi celles-ci de la minorité juive.Il y a eu en Tunisie des travaux très estimables, des travaux universitaires, sur l’histoire de la Communauté juive. Je citerai par exemple la thèse d’ Abdel Karim Allagui, sur les dissensions des communautés juives en Tunisie, de 1900 à 1948. Et j’aurais souhaité que des historiens juifs aient les mêmes connaissances de cette histoire que l’auteur de cette thèse. C’est d’ailleurs à La Manouba qu’un premier colloque patronné par le regretté Dali Jazi, alors ministre de l’Enseignement supérieur, s’est tenu sur l’histoire de la Communauté juive de Tunisie. Depuis il y a eu beaucoup d’autres colloques organisés sur ce thème, et nous constatons la vitalité de l’École Historique Tunisienne et son implication dans la recherche sur les minorités. Mais il est vrai que ce n’est pas suffisant, car cette histoire, qui s’écrit, reste encore l’apanage d’un cénacle. Ce que je regrette, c’est qu’indépendamment de ces travaux universitaires, la mémoire juive ne soit pas rappelée dans la ville. Il serait souhaitable, il serait beau, que des plaques rappellent aux passants tel ou tel lieu de la mémoire juive de Tunisie.
Quelles sont vos prévisions d’historien concernant la relation des Juifs et des Musulmans en général dans les années à venir?
Je ne peux pas vous répondre en tant qu’historien, puisque nous nous intéressons au passé, mais je peux vous répondre en tant qu’homme. Plus les hommes chercheront à se connaître, à connaître dans le cas des Musulmans et des Juifs originaires de Tunisie leur passé commun, plus les barrières artificielles qui auront été créées entre eux disparaîtront. Je souhaite que les échanges scientifiques se poursuivent, afin d’aboutir à cette indispensable communion entre les hommes, et notamment entre ceux qui ont été issus du monothéisme abrahamique.

Propos recueillis par Sophie Reverdi
« Réalité Magazine », 6 septembre 2007
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