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11 mai 2011

Temps troublés en Tunisie, 3 : comment le mode de scrutin va t-il court-circuiter Ennahdha


Après d'innombrables débats enflammés concernant le mode de scrutin pour l'élection de la prochaine assemblée constituante, je me suis rendu compte de la désinformation ambiante concernant la portée et la pertinence du choix de l'Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution.

Le citoyen lambda semble avoir troqué sa veste de politologue pour celle de bookmaker !

Il donne non seulement gagnant d'avance Ennahdha aux prochaines élections mais il prédit également une domination sans partage de ce parti à l'assemblée constituante vu la très certaine obtention (toujours selon lui) de 25 ou 30% des voix le 24 juillet prochain...

Je dois avouer que l'annonce du choix d'un mode de scrutin proportionnel à plus grands restes m'a conforté dans mon optimisme quant à l'avenir de notre pays. Je vais essayer de vous faire comprendre pourquoi !

Il n'est pas question dans cette note de s'étendre sur les différents modes de scrutin (aucun n'étant théoriquement meilleur que l'autre) mais de faire le plus simple possible en ne traitant que du mode de scrutin pour lequel nos « sages » ont opté.

Le raisonnement qui suit va se dérouler en quatre temps

Il faut tout d'abord comprendre que la « carte » des circonscriptions électorales a été remodelée. Chaque gouvernorat est désormais une circonscription électorale à part entière sauf pour Tunis, Sfax et Nabeul qui du fait de leur grand nombre d'habitants se sont vu tous les trois découpés en deux circonscriptions (les trois comptent ainsi "double")

Après la question du nombre de circonscriptions, il est nécessaire de s'intéresser au nombre d'habitants qu'il va falloir en théorie pour obtenir un siège à l'assemblée constituante.

Il a été décidé qu'un siège à l'assemblée constituante représentera 60 000 habitants (on prend en considération le nombre total d'habitants du pays) mais certaines régions intérieures vont se voir attribuer des sièges supplémentaires.

La difficulté réside dans la troisième étape. En pratique, une liste quelle qu'elle soit ne devra pas nécessairement obtenir 60 000 voix pour obtenir un siège à l'assemblée constituante ! Pourquoi ?!

Je vous propose d'effectuer une simulation.

On va prendre l'exemple d'un gouvernorat qu'on appellera « quelconque »!

Supposons que ce gouvernorat « quelconque » compte 240 000 habitants.

Le gouvernorat va donc bénéficier d'office de 4 sièges à l'assemblée constituante

(240 000 habitants / 60 000 voix pour obtenir un siège = 4 sièges).

Or les 240 000 habitants ne vont pas tous aller voter (c'est la fameuse et dangereuse abstention) et certains votes seront blancs ou nuls !

Ainsi,un nouveau paramètre entre en jeu : le nombre de suffrages exprimés!

Si l'on considère que l'on va avoir 200 000 suffrages exprimés dans ce gouvernorat « quelconque » qui compte 240 000 habitants, combien va t-il falloir obtenir de voix pour qu'une liste obtienne un siège à l'assemblée constituante ?

Et bien ce chiffre (que les juristes appellent quotient électoral) sera donné par la division du nombre de suffrages exprimés dans le gouvernorat (soit 200 000 suffrages) par le nombre de sièges qui lui a été attribué au départ (soit 4 sièges dans notre cas).

Ainsi, il faudra qu'une liste obtienne 200 000 suffrages exprimés / 4 sièges = 50 000 voix pour obtenir un siège à l'assemblée constituante !

En quoi ce système va t-il favoriser les petits partis et les listes indépendantes et donc par la même plomber les « grands partis » ?!

C'est la quatrième étape de notre raisonnement. Nous sommes toujours dans le cadre de notre simulation et de notre gouvernorat « quelconque ».

Nous supposerons que 8 listes ont été mises en concurrence (pour ne pas compliquer les choses ) et que l'on a obtenu les résultats suivants :

- Liste B (comme barbu) : 70 000 voix
- Liste C (comme communistes) : 10 000 voix
- Liste P1 (comme parti progressiste 1) : 30 000 voix
- Liste P2 (comme parti progressiste 2) 27 000 voix
- Liste P3 (comme parti progressiste 3) : 18 000 voix
- Liste I1 (comme indépendante 1) : 23 000 voix
- Liste I2 (comme indépendante 2) : 15000 voix
- Liste 23 (comme parti né la veille des élections du 24 juillet) : 7000 voix

Parmi vous, certains ont la mine déconfite devant le résultat de notre scrutin. Certains pensent déjà à prendre le premier vol pour Paris et d'autres le premier bateau pour Lampedusa !

Pas de panique, faisons les comptes !

Dans l'étape 3, on avait calculé qu'il fallait 50 000 voix pour obtenir un siège à l'assemblée constituante.

Ainsi,l a liste B est la seule à remplir d'office le critère et va donc obtenir le premier siège! Comment répartir les 3 autres sièges dévolus à notre gouvernorat !?

C'est à ce moment précis que l'expression mode de scrutin proportionnel à plus forts restes prend tout son sens!

Combien reste t-il de voix après avoir attribué le premier des 4 sièges à la liste B ?

- Liste B : 50 000 voix ayant permis de prendre le premier siège, il reste donc 20 000 voix
- Liste C : reste 10 000 voix
- Liste P1 : reste 30 000 voix
- Liste P2 : reste 27 000 voix
- Liste P3: reste 18 000 voix
- Liste I1 : reste 23 000 voix
- Liste I2 : reste 15 000 voix
- Liste 23 : reste 7000 voix

Comment va t-on attribuer les 3 sièges restants ? Le mode de scrutin pour lequel on a opté donne les 3 sièges restants en établissant un classement dégressif qui ne prend en considération que les restes! La liste qui en a le plus se voit attribuer un siège à l'assemblée constituante jusqu'à ce que tous les sièges du gouvernorat soient « occupés » !

Ainsi, dans notre simulation, la liste Progressiste 1 bénéficiera du second siège à l'assemblée constituante,la liste Progressiste 2 bénéficiera du troisième siège et la liste Indépendante 1 obtiendra le quatrième et dernier siège du gouvernorat à l'assemblée constituante!

Le constat est saisissant. Dans le cadre de notre gouvernorat, la liste Barbu va obtenir un unique siège à l'assemblée constituante (tout comme les deux premiers partis progressistes et la première liste indépendante) et ce alors même qu'avec 70 000 suffrages exprimés en sa faveur dans le gouvernorat, notre liste barbu a obtenu plus du double des suffrages exprimés en faveur du second et du troisième parti , et même du triple des voix exprimées en faveur de la liste indépendante!

Objectivement, le mode de scrutin choisi manque clairement d'équité mais il garantit cependant une plus grande représentativité de la population. Il donne la possibilité aux petits partis et aux listes indépendantes de se frayer un chemin jusqu'à l'assemblée constituante aux dépens des grands partis.

A mon sens, le choix de ce mode de scrutin est très pertinent dans la mesure ou il va permettre à l'ensemble de la population de participer à la rédaction de notre nouvelle Constitution, nouvelle norme fondamentale pouvant également s'apparenter à un véritable projet de société et contrat social.

On peut rappeler que la Constitution du 1er juin 1959 qui n'est autre que la Constitution de la première République Tunisienne avait été rédigée par une assemblée constituante exclusivement composée de membres du Néo-Destour après le choix « vicieux » d'un mode de scrutin majoritaire à un tour ! (le parti arrivant en tête au premier tour empochant alors la totalité des sièges quelque soit son score)

Outre cette meilleure représentativité, le mode de scrutin va certainement permettre d'éviter toute mauvaise surprise et de combler le « vide politique » devant lequel nous nous trouvons.

J'espère que les plus pessimistes d'entre vous ont été un tant soit peu plus rassurés à la lecture de cette note !

Pour autant, sérénité et optimisme ne doivent pas être synonymes d'immobilisme !

Restons vigilants, mobilisons nous et engageons-nous !

Ce n'est pas en restant les bras croisés que nous construirons ensemble la Tunisie de demain! Sinon, elle se construira certainement sans nous !

Mehfi Khemakhem
site www.espacemanager.com

10 mai 2011

Yom Haatzmaout 2011 !

Et voilà ... Israël fête à nouveau son indépendance : un "jeune état" de 63 ans, cela commence à compter, même si on peut toujours avoir 20 ans dans son coeur !

On va donc danser dans tous le pays, admirer les parades militaires, festoyer dans des barbecues géants. Il sera toujours temps demain de se replonger dans les analyses géopolitiques et géostratégiques, et de réaliser encore plus gravement que le pays est entrée dans "l'oeil du cyclone", avec des menaces qui se précisent un peu partout aux frontières. En gardant, bien sûr, "l'espoir", "l'Hatikvah", comme dans cette belle version de l'hymne national chantée par Enrico Macias ... sur des images d'archives bien émouvantes.

J.C

09 mai 2011

Temps troublés en Tunisie, 2 : manifestations et repression




 Manifestation à Tunis, le 5 mai 2011
(photo AFP Fathi Belaid)

Une manifestation anti-gouvernementale au coeur de Tunis a été violemment dispersée vendredi

Les forces de police sont de nouveau intervenues vendredi soir à Tunis contre des manifestants qui réclamaient la démission du gouvernement de transition.

Dans l'après-midi déjà, elles avaient chargé les manifestants en tirant  massivement des gaz lacrymogènes, créant un mouvement de panique parmi les  manifestants.

Les policiers étaient déterminés à empêcher les manifestants, qui scandaient des slogans comme "dégage" et "le gouvernement de transition travaille toujours pour (le  président déchu) Ben Ali", de progresser en direction du ministère de l'Intérieur, situé sur l'avenue Bourguiba.

Les forces de l'ordre, dont la majorité des éléments étaient cagoulés, sillonnaient cette avenue à bord de motos, d'autres à pied avec des chiens, et un blindé léger circulait même sur cette artère centrale de Tunis.

15 journalistes frappés par des policiers
Selon le syndicat national des journalistes tunisiens, quinze journalistes travaillant pour des médias  internationaux et tunisiens ont été frappés par les forces de l'ordre lors la  couverture de manifestations jeudi et vendredi à Tunis.

"Des dizaines de policiers en uniforme et en civil ont frappé d'une manière cruelle des journalistes bien qu'ils savaient qu'ils étaient journalistes et ils ont cassé des appareils photos et poursuivi des journalistes jusqu'à l'entrée du journal La Presse", écrit le SNJT dans un communiqué parvenu à  l'AFP.

Le photographe de l'AFP, Abdelfattah Belaid, a raconté vendredi avoir été  "agressé par 4 policiers dans l'escalier du journal La Presse". "Ils m'ont pris  2 appareils photo et un ordinateur portable et m'ont frappé sur la tête avec  des barres de fer", a-t-il dit.

Le SNJT, qui qualifie ces violences de "crime contre la liberté de la  presse", dénonce "les pratiques oppressives des agents de police à l'encontre  des journalistes".

Ces violences "commises par les agents de la police ont pour but de  "verrouiller les médias et de priver l'opinion publique des réalités" en  Tunisie, selon le SJNT, qui met en garde contre les menaces "de faire retourner  le pays sous l'oppression" qu'il a connu sous l'ancien régime du président  déchu Ben Ali.

Une enquête sur les débordements
Le ministère tunisien de l'Intérieur a présenté  vendredi soir dans un communiqué ses excuses "aux journalistes et aux citoyens  agressés involontairement", affirmant son "respect pour le travail  journalistique. Le ministère a ajouté qu'"une enquête sera  ouverte pour déterminer les responsabilités pour ces débordements"

Source : France 2.fr 

Nota de Jean Corcos :
Depuis cet article et comme on l'a appris, hélas, la situation semble empirer dans le pays : manifestations et pillages, couvre feu rétabli, certains parlent même de reporter les élections. Nous ferons le point avec un nouvel invité tunisien dans quelques semaines.

08 mai 2011

Temps troublés en Tunisie, 1 : une économie en berne

Les pertes causées à l’économie de la Tunisie ne cessent de s’alourdir. La révolte populaire de janvier dernier a causé 6 milliards de dinars (3,2 milliards d'euros) de pertes à l'économie du pays. Ce montant représente environ 8% du Produit intérieur brut (PIB) de la Tunisie, qui s'est élevé en 2010 à 39,6 milliards d'euros.

La Révolution Tunisienne a nuit à tous les secteurs d’activités, elle a même été la cause du renforcement de la pauvreté et le chômage. Les investisseurs de leur côté se méfient de s’installer en Tunisie vu l’absence de sécurité. L'activité touristique, qui contribue à hauteur de 6,5% au PIB et emploie 350.000 personnes, est en berne.

Selon le conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie (BCT), réuni le mercredi 27 avril 2011, la conjoncture économique nationale continue d’être affectée par les effets des évènements survenus dans le pays depuis le début de l’année.

La baisse des recettes touristiques et, à un degré moindre, des revenus du travail, conjuguée à la poursuite de la régression des investissements directs étrangers (IDE), ont aggravé le déficit de la balance des paiements et réduit le niveau des avoirs nets en devises, qui sont passés de 13.003 millions de dinars (MDT) ou 147 jours d’importations à fin 2010 à 11.060 MDT ou 125 jours d'importations à la date du 26 avril.

Les réserves de changes baissent  d’une manière inquiétante, selon les experts financiers. Toutes les prévisions tablent sur une croissance située entre 0 et 1% en 2011 contre 4 et 5% prévues initialement. La Tunisie a pourtant besoin d'un taux de croissance de l'ordre de 7% à moyen terme pour assurer une réelle relance de  son économie.

S'adressant, vendredi 29 avril 2011, à des représentants de la presse tunisienne lors d'une rencontre informelle, le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, Mustapha Kamel Nabli, a averti que si l'économie s'effondrait, cela grèverait le processus démocratique.

Il  a aussi précisé que l'économie nationale n'est pas encore capable d'assurer une croissance normale, ni même de satisfaire les besoins immédiats, suite à la destruction des capacités de production (entreprises saccagées, unités bloquées par des conflits sociaux...), mais aussi, à la baisse de l'activité touristique et au climat d'insécurité.

"La sonnette d'alarme doit être tirée par tous " a-t-il ajouté. 

A la lumière de ces évolutions, la BCT a décidé de maintenir inchangé son taux d’intérêt directeur, tout en mettant l’accent sur la nécessité de continuer à suivre de près l’environnement international et la situation économique nationale.

Dans cette conjoncture, les transferts des tunisiens à l'étranger ont aussi, marqué une baisse de 12 %, passant de près de 633 millions de dinars à 530 millions de dinars de 2010 à 2011 (de Janvier à Mars).

La situation d'incertitude et de manque de confiance persiste après trois mois de Révolution Tunisienne. Le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie a précisé que  "Le problème fondamental réside dans la situation d'incertitude et de manque de confiance, prévalant dans le pays, induisant un attentisme de la part des entreprises mais aussi des consommateurs qui gardent leurs réserves. Le même phénomène est, d'ailleurs observé chez les investisseurs étrangers".

D’ailleurs cette semaine, la compagnie australienne «Alpine Oil and Gas » a annoncé l'arrêt, pour une durée illimitée, de son nouveau projet de prospection pétrolière dans les zones de Haj Kacem, dans la préfecture de Sfax.  Dans un message adressé au préfet, la compagnie explique sa décision par « les difficultés rencontrées et les entraves auxquelles elle a du faire face ». Les habitants de la région, précise encore la société australienne, ont interdit le démarrage du projet pour réclamer des emplois et des dédommagements sociaux.

Pour ce qui est du secteur bancaire, les difficultés rencontrées par les entreprises, se sont répercutées sur les banques avec l'augmentation des impayés. La banque centrale a envoyé une circulaire donnant une marge plus large aux banques pour restructurer les dettes des entreprises, pour que ces unités puissent continuer leurs activités

En matière de tourisme, durant le 1er trimestre 2011 les recettes touristiques ont baissé de  plus  de 43%  par rapport à la même période de 2010.  Les nuitées touristiques ont chuté de 56,9%. Les arrivées de touristes ont baissé de 44,1%. La chute du tourisme a affecté également  l’artisanat, un secteur qui participe à  4% du PIB,  3% du volume des exportations et emploie près de 11% de la population active en créant environ 8 000 postes d’emploi par an.

Dans cette conjoncture, aggravée par les aspects d’insécurité et d’instabilité, le problème de chômage ne cesse de s’aggraver et les estimations officielles annoncent déjà que le nombre global des chômeurs aurait passé de 500 milles a plus de 700 milles.

Le quotidien La Presse, dans son édition du dimanche 6 février 2011, a révélé les vrais chiffres du chômage en Tunisie lesquels n’ont jamais été rendus publics. Ainsi, en 2009, le taux de chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur était estimé à 45% !

Un chiffre qui donne le tournis et qui dérangeait incroyablement les hauts responsables de l’État. A l’époque, le chiffre officiellement cité parlait de 22,5% de chômeurs parmi ces jeunes diplômés.

La situation économique s’est franchement dégradée au cours du premier trimestre 2011. Cela a engendré la baisse de la note de la Tunisie par différentes agences de notation. L'agence de notation Fitch Ratings a annoncé qu'elle abaissait d'un cran la note de la dette à long terme de la Tunisie à BBB- et maintenu sa perspective "négative", en raison des incertitudes entourant la situation économique et politique du pays ; l'agence de notation Moody's a  déjà dégradé la note de la Tunisie, La note est assortie d'une perspective négative.

Les défis économiques de la période de transition démocratiques en Tunisie sont importants. L’augmentation des prix des hydrocarbures est un lourd fardeau sur le budget de l’État en Tunisie, ce  qui aggrave le déficit budgétaire.

La conjoncture actuelle en Libye affecte la Tunisie sur un autre plan également : celui des échanges commerciaux. En effet, la Libye est le 1er partenaire de la Tunisie, au niveau maghrébin et arabe, et le 5ème à l’échelle mondiale avec des échanges s’élevant à un montant de 2 milliards de dollars. Il est à signaler également que 1 million et demi de touristes libyens se sont rendus en Tunisie en 2010 et plus de 200.000 Tunisiens travaillent en Libye. La prolongation de la guerre signifie une aggravation des problèmes sociopolitiques de la Tunisie  et de sa  révolution.

Ftouh Souhail 
Tunis

06 mai 2011

Porter l'étoile verte ? Et puis quoi encore, par Akram Belkaïd

Abderahmane Dahmane montre son étoile verte lors d'une conférence de presse à la Grande Mosquée de Paris REUTERS/Gonzalo Fuentes

C’est un fait: être musulman en France n’est pas toujours chose facile. Le débat actuel autour de l’islam et la volonté manifeste d’une partie de la droite, dite républicaine (ne parlons même pas de l’extrême droite), d’instrumentaliser cette religion pour concurrencer le Front national le montrent bien. Il est difficile de ne pas se sentir pointé du doigt même pour celles et ceux qui ne mettent jamais les pieds dans une mosquée et dont la pratique religieuse est des plus limitées. Ces talk-shows venimeux à la télévision (y compris sur le service public!), ces déclarations récurrentes des Copé et cie qui donnent à penser que tous les musulmans de France, qu’ils soient citoyens ou ressortissants étrangers, conspirent à abattre la laïcité, sont insupportables.
En ce moment, être musulman en France, c’est encaisser de manière quotidienne les délires de politiciens hystériques dont on se demande s’ils n’ont pas mieux à faire pour relancer l’économie, sauver le modèle social français et réduire les inégalités qui minent la société. Etre musulman, c’est se dire: que vont-«ils» encore inventer aujourd’hui? Nous avons eu droit à l’exploitation effrénée de phénomènes minoritaires comme le voile intégral et les prières dans la rue, mais d’autres sujets vont certainement faire leur apparition dans les semaines qui viennent. Parions que l’on va nous parler de la viande halal, des prénoms arabes, de la circoncision et même du ramadan en attendant d’embrayer sur des thèmes que l’on sent poindre telle la question de savoir si, en ces temps de guerre, les français musulmans (expression insupportable qui renvoie à la période coloniale) sont loyaux à l’égard de leur pays.

Mais être musulman, c’est aussi se sentir pris en otage par des aventuriers et des manipulateurs qui parlent au nom d’une communauté qui, en réalité, n’existe pas tant elle est diverse et fragmentée. De fait, l’auteur de ces lignes ne se sent aucunement représenté par le Conseil français du culte musulman et encore moins par toutes ces associations qui occupent le terrain médiatique et qui contribuent, à leur façon, à rendre le climat actuel encore plus délétère. En appelant les musulmans à «porter une étoile verte» pour protester contre le débat sur la laïcité, Abderahmane Dahmane, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, commet ainsi une grave erreur —tant sur le fond que sur la forme. Il y a des symboles historiques qu’il faut manier avec précaution et il faut surtout savoir de quoi on parle. Laisser entendre que la situation actuelle des musulmans de France est comparable à celle des juifs sous Vichy est une aberration. Au mieux, cela dénote une absence totale de culture historique. Au pire, cela s’inscrit dans une position victimaire outrancière, qui dessert le combat contre la stigmatisation des musulmans.

Cette proposition de porter l’étoile verte est honteuse. Elle est même une insulte aux victimes de la politique antisémite des autorités françaises entre 1940 et 1944. Parler d’étoile verte, en référence à l’étoile jaune, revient à faire croire que les musulmans de France sont menacés de génocide. C’est créer un précédent en introduisant dans le débat politique un nouveau symbole, qui va certainement être récupéré par tout ce que le champ politique compte comme extrémistes et provocateurs. C’est convaincre une partie de l’opinion publique de l’immaturité de celles et ceux qui tentent de s’organiser pour dénoncer la stigmatisation des musulmans par une partie de la classe politique et de l’intelligentsia françaises. Soyons clairs: il y a bel et bien une bataille à mener contre ceux qui font des musulmans des boucs émissaires. Mais ce combat peut très bien se mener dans un cadre républicain et, surtout, il n’a nul besoin de surenchères de la sorte.

 Akram Belkaïd
Slate Afrique.fr, 31 mars 2011

04 mai 2011

Révolution post-islamiste, par Olivier Roy


L’opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution islamique d’Iran. Elle s’attend donc à voir les mouvements islamistes, en l’occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la tête du mouvement, soit en embuscade, prêt à prendre le pouvoir. Mais la discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent : où sont passés les islamistes ?
Mais si l’on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu’il s’agit d’une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c’est de l’histoire ancienne, celles de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s’intéresse pas à l’idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets ("dégage", "erhal") ; il ne font pas appel à l’islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de démocratie. Cela ne veut évidemment pas dire que les manifestants sont laïcs, mais simplement qu’ils ne voient pas dans l’islam une idéologie politique à même de créer un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace politique séculier. Et il en va de même pour les autres idéologies : ils sont nationalistes (voir les drapeaux agités) mais ne prônent pas le nationalisme. Plus originale est la mise en sourdine des théories du complot : les Etats-Unis et Israël (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu’au bout) ne sont pas désignés comme la cause des malheur du monde arabe. Même le pan-arabisme a disparu comme slogan, alors même que l’effet de mimétisme qui jette les Egyptiens et les Yéménites dans la rue à la suite des événements de Tunis montre qu’il y a bien une réalité politique du monde arabe.
Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu’elle est aussi plus individualiste. Les études sociologiques montrent que cette génération est plus éduquée que la précédente, vit plus dans le cadre de familles nucléaires, a moins d’enfants, mais en même temps, elle est au chômage ou bien vit dans le déclassement social. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de communications modernes qui permettent de se connecter en réseau d’individu à individu sans passer par la médiation de partis politiques (de toute façon interdits). Les jeunes savent que les régimes islamistes sont devenus des dictatures : ils ne sont fascinés ni par l’Iran ni par l’Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le régime de Téhéran fait semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c’est un règlement de comptes avec Moubarak). Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leur revendications politiques : en ce sens le mouvement est "séculier", car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s’est individualisée.
On manifeste avant tout pour la dignité, pour le "respect" : ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation : c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie faite par l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement l’affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l’administration Obama, aujourd’hui permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité.
Ceci dit une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n’a pas de leaders, pas de partis politiques et pas d’encadrement, ce qui est cohérent avec sa nature mais pose le problème de l’institutionnalisation de la démocratie. Il est peu probable que la disparition d’une dictature entraîne automatiquement la mise en place d’une démocratie libérale, comme Washington l’espérait pour l’Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un paysage politique d’autant plus complexe qu’il a été occulté par la dictature. Or en fait, à part les Islamistes et, très souvent, les syndicats (même affaiblis), il n’y a pas grand chose.

LES ISLAMISTES N’ONT PAS DISPARU MAIS ONT CHANGÉ 

Nous appelons islamistes ceux qui voient dans l’islam une idéologie politique à même de résoudre tous les problèmes de la société. Les plus radicaux ont quitté la scène pour le jihad international et ne sont plus là : ils sont dans le désert avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), au Pakistan ou dans la banlieue de Londres. Ils n’ont pas de base sociale ou politique. Le jihad global est complètement déconnecté des mouvements sociaux et des luttes nationales. Bien sûr la propagande d’Al-Qaida essaie de présenter le mouvement comme l’avant-garde de toute la communauté musulmane contre l’oppression occidentale, mais cela ne marche pas. Al-Qaida recrute de jeunes jihadistes dé-territorialisés, sans base sociale, qui ont tous coupé avec leur voisinage et leur famille. Al-Qaida reste enfermé dans sa logique de "propagande par le fait" et ne s’est jamais préoccupé de construire une structure politique au sein des sociétés musulmanes. Comme de plus l’action d’Al-Qaida se déroule surtout en Occident ou vise des cibles définies comme occidentales, son impact dans les sociétés réelles est nul.
Une autre illusion d’optique est de lier la réislamisation massive qu’ont semblé connaître les sociétés du monde arabe au cours des trente dernières années avec une radicalisation politique. Si les sociétés arabes sont plus visiblement islamiques qu’il y a trente ou quarante ans, comment expliquer l’absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles ? C’est le paradoxe de l’islamisation : elle a largement dépolitisé l’islam. La réislamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosquées, la multiplication des prêcheurs, des chaînes de télévision religieuses) s’est faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un "marché religieux" dont plus personne n’a le monopole ; elle est aussi en phase avec la nouvelle quête du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi changeante. Bref les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l’espace public, qu’ils avaient dans les années 1980.
D’une part les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favorisé un islam conservateur, visible mais peu politique, obsédé par le contrôle des moeurs. Le port du voile s’est banalisé. Ce conservatisme de l’Etat s’est trouvé en phase avec la mouvance dite "salafiste" qui met l’accent sur la réislamisation des individus et non sur les mouvements sociaux. Bref, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réislamisation a entraîné une banalisation et une dépolitisation du marqueur religieux : quand tout est religieux, plus rien n’est religieux. Ce qui, vu de l’Occident, a été perçu comme une grande vague verte de réislamisation ne correspond finalement qu’à une banalisation : tout devient islamique, du fast-food à la mode féminine. Mais les formes de piété se sont aussi individualisées : on se construit sa foi, on cherche le prêcheur qui parle de la réalisation de soi, comme l’Egyptien Amr Khaled, et on ne s’intéresse plus à l’utopie de l’Etat islamique. Les "salafis" se concentrent sur la défense des signes et valeurs religieuses mais n’ont pas de programme politique : ils sont absents de la contestation où l’on ne voit pas de femmes en burqa (alors qu’il y a beaucoup de femmes parmi les manifestants, même en Egypte). Et puis d’autres courants religieux qu’on croyait en retrait, comme le soufisme, fleurissent à nouveau. Cette diversification du religieux sort aussi du cadre de l’islam, comme on le voit en Algérie ou en Iran, avec une vague de conversions au christianisme.
Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme défendant le sécularisme contre le fanatisme religieux. Les régimes autoritaires n’ont pas sécularisé les sociétés, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommodés d’une réislamisation de type néo fondamentaliste, où l’on parle de mettre en œuvre la charia sans se poser la question de la nature de l’Etat. Partout les oulamas et les institutions religieuses officielles ont été domestiqués par l’Etat, tout en se repliant sur un conservatisme théologique frileux. Si bien que les clercs traditionnels, formés à Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question politique, ni même sur les grands enjeux de la société. Ils n’ont rien à offrir aux nouvelles générations qui cherchent de nouveaux modèles pour vivre leur foi dans un monde plus ouvert. Mais du coup les conservateurs religieux ne sont plus du côté de la contestation populaire.

UNE CLÉ DU CHANGEMENT 

Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s’incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier point c’est bien sûr l’expérience de l’échec, aussi bien dans l’apparent succès (la révolution islamique d’Iran), que dans la défaite (la répression partout menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir à la suite d’une révolution conduisait soit à la guerre civile, soit à la dictature ; dans leur lutte contre la répression ils se sont rapprochés des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre société, ils savent aussi le peu de poids de l’idéologie. Ils ont aussi tiré les leçons du modèle turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier démocratie, victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins "d’authenticité".
Mais surtout les Frères musulmans ne sont plus porteurs d’un autre modèle économique ou social. Ils sont devenus conservateurs quant aux mœurs, et libéraux quant à l’économie. Et c’est sans doute l’évolution la plus notable : dans les années 1980, les islamistes (mais surtout les chi’ites) prétendaient défendre les intérêts des classes opprimées et prônaient une étatisation de l’économie, et une redistribution de la richesse. Aujourd’hui les Frères musulmans égyptiens ont approuvé la contre-réforme agraire menée par Moubarak, laquelle consiste à redonner aux propriétaires terriens le droit d’augmenter les baux et de renvoyer leurs fermiers. Si bien que les islamistes ne sont plus présents dans les mouvements sociaux qui agitent le delta du Nil, où l’on observe désormais un retour de la "gauche", c’est dire de militants syndicalistes.
Mais l’embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la démocratie : faute de jouer sur la carte de la révolution islamique, il les pousse à la conciliation, au compromis et à l’alliance avec d’autres forces politiques. La question aujourd’hui n’est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre l’islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du jeu démocratique. Ils vont bien sûr peser dans le sens d’un plus grand contrôle des mœurs, mais faute de s’appuyer sur un appareil de répression comme en Iran, ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un parlement. Bref ou bien les islamistes vont s’identifier au courant salafiste et conservateur traditionnels, perdant ainsi leur prétention de penser l’islam dans la modernité, ou bien ils vont devoir faire un effort de repenser leur conception des rapports entre la religion et la politique.
Les Frères musulmans seront d’autant plus une clé du changement que la génération en révolte ne cherche guère à se structurer politiquement. On reste dans la révolte de protestation, pas dans l’annonce d’un nouveau type de régime. D’autre part, les sociétés arabes restent plutôt conservatrices ; les classes moyennes qui se sont développées à la suite des libéralisations économiques veulent de la stabilité politique : elles protestent avant tout contre la nature prédatrice des dictatures, qui confine à la kleptomanie dans le régime tunisien. La comparaison entre la Tunisie et l’Egypte est éclairante. En Tunisie le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alliés potentiels, par refus de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse : la classe des hommes d’affaires a été littéralement escroquée en permanente par la famille, et l’armée a été laissée non seulement hors-jeu sur le plan politique, mais surtout en dehors de la distribution des richesses : l’armée tunisienne était pauvre ; elle a même un intérêt corporatiste à avoir un régime démocratique qui lui assurera sans doute un budget plus élevé.
Par contre en Egypte le régime avait une base sociale plus large, l’armée est associée non seulement au pouvoir mais aussi à la gestion de l’économie et à ses bénéfices. La demande démocratique butera donc partout dans le monde arabe sur l’enracinement social des réseaux de clientélisme de chaque régime. Il y a ici une dimension anthropologique intéressante : la demande de démocratie est-elle capable de dépasser les réseaux complexes d’allégeances et d’appartenances à des corps sociaux intermédiaires (qu’il s’agisse de l’armée, de tribus, de clientèles politiques, etc.). Quelle est la capacité des régimes à jouer sur les allégeances traditionnelles (les Bédouins en Jordanie, les tribus au Yémen) ? Comment ces groupes sociaux peuvent-ils ou non se brancher sur cette demande de démocratie et en devenir des acteurs ? Comment la référence religieuse va se diversifier et s’adapter à des nouvelles situations ? Le processus va être long et chaotique, mais une chose est certaine : nous ne sommes plus dans l’exceptionnalisme arabo-musulman. Les événements actuels reflètent un changement en profondeur des sociétés du monde arabe. Ces changements sont en cours depuis longtemps, mais ils étaient occultés par les clichés tenaces que l’Occident accrochaient sur le Moyen-Orient.
Il y a vingt ans, je publiais L’Echec de l’islam politique. Qu’il ait été lu ou non n’a pas d’importance, mais ce qui se passe aujourd’hui montre que les acteurs locaux ont tiré eux-mêmes les leçons de leur propre histoire. Nous n’en avons pas fini avec l’islam, certes, et la démocratie libérale n’est pas la "fin de l’histoire", mais il faut désormais penser l’islam dans le cadre de son autonomisation par rapport à une culture dite "arabo-musulmane" qui pas plus aujourd’hui qu’hier n’a été fermée sur elle-même.

Olivier Roy
professeur et directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de  Florence (Italie)
"Le Monde", 12 février 2011

03 mai 2011

"On dirait qu'Al-Jazira est en deuil"

 D’origine irakienne, Hosham Dawod est anthropologue, membre de l’Institut interdisciplinaire de l’anthropologie du contemporain (IIAC-CNRS). Il revient dans cette interview sur la couverture réservée par la célèbre chaîne qatarie Al-Jazira, en langue arabe, à la mort d’Oussama Ben Laden.

En quoi, pour la chaîne Al-Jazira, la mort d'Oussama Ben Laden revêt-elle une importance particulière ?
Aujourd'hui, le monde entier évoque cet événement symbolique majeur qu'est la mort de Ben Laden. Mais en regardant la chaîne Al-Jazira, celle-ci donne l'impression d'être plus concernée que les autres : d'abord en raison de la politique éclectique menée à l'échelle arabe et internationale par le riche émirat du Qatar, ensuite parce qu'Al-Jazira a été l'une des rares chaînes de télévision à rendre publics les messages des dirigeants d'Al-Qaida, en particulier d'Oussama Ben Laden.
Dans le monde arabe, on a souvent soupçonné le Qatar d'avoir passé un marché tacite avec Al-Qaida stipulant en substance : "Nous diffusons vos informations et messages, et en échange vous nous laissez la paix." Sans tirer les moindres conséquences, il est à noter que le Qatar n'a jamais été inquiété par Al-Qaida, bien qu'il abrite l'une des plus grandes bases américaines dans la région et que son régime soit protégé par des accords de sécurité passés avec des "grands et petits Satan".
Comment réagissez-vous au traitement d'Al-Jazira ?
Lundi matin, n'importe quelle télévision, radio, journal se devait d'évoquer cet événement au moins au travers des faits : que s'est-il passé, comment, etc. Mais on a un peu l'impression, en voyant ça en langue arabe, qu'Al-Jazira vit une situation de deuil à peine dissimulée, de tristesse, de frustration. On n'est pas dans l'évocation neutre des faits, ni dans ce qu'a commis cette organisation depuis vingt ans. Il faut reconnaître que du côté américano-occidental, certains médias n'ont pas non plus fait montre d'un grand professionnalisme mettant en valeur les scènes de liesse dans les rues, avec la fameuse expression du Far West " we got him ! ". Mais sur Al-Jazira, les images de reportages qui passent en boucle montrent le chef d'Al-Qaida dans une posture beaucoup plus paisible, parfois même humaniste. Les commentaires écrits à chaud par la rédaction d'Al-Jazira évoquent davantage le désintéressement de Ben Laden pour la vie facile et mondaine et sa recherche des bienfaits du travail, du combat, du djihad...
A aucun moment Al-Jazira ne juge nécessaire d'accorder de l'espace à ceux atteints par les attentats d'Al-Qaida visant des civils innocents, même en terre arabo-musulmane, ni ne diffuse la moindre image des corps déchiquetés des dizaines de milliers de ces victimes au Yémen, au Pakistan, en Indonésie, en Asie centrale, en Turquie, en Irak, en Somalie, au Soudan, en Egypte, en Algérie, voire en Arabie saoudite et à Gaza, sans parler des milliers de victimes en Europe et aux Etats-Unis. Al-Jazira a été jusqu'à installer une terminologie distinctive choquante en hissant les victimes des bombardements américains et occidentaux au rang de martyrs (chahid), tandis que les victimes d'Al-Qaida ne demeurent en dernière instance que des morts ordinaires (maqtoul).
Comment analysez-vous ce choix ?
Cela montre l'incohérence de cette chaîne et, plus globalement, de la "diplomatie" du Qatar, qui, par une sorte de tour de passe-passe, est un jour du côté de l'Occident, comme en ce moment en Libye, la veille encore soutenait le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, ou par le passé convainquait la France de faire venir le Syrien Bachar Al-Assad lors d'un défilé du 14-Juillet. L'image du pays, comme de la chaîne, paraît floue, brouillée. Al-Jazira, en réalité, s'est construite à partir de messages islamistes et d'une frustration nationaliste arabe aiguisée par des défaites successives. Et c'est cette tendance qui était à l'œuvre [hier] en regardant le traitement de cette actualité par la chaîne. Remarquons que, s'il en va autrement pour leurs correspondants à l'étranger, à Doha une grande tristesse traverse la chaîne. C'est un deuil à peine dissimulé avant d'être une nouvelle, et plus qu'à un moment d'information, on a le sentiment d'assister avec Al-Jazira à une commémoration.

Propos recueillis par Aline Leclerc
"Le Monde", 3 mai 2011

02 mai 2011

"Qu'il pourrisse en enfer ..."


Les journaux américains ont rivalisé pour trouver des "unes" à la hauteur de l'évènement historique ... la mort de l'ennemi le plus haï par les États-Unis, le responsable de dizaines de milliers de victimes d'attentats, en premier lieu celles du 11 septembre, mais de tellement d'autres avant et après, en terre d'islam mais aussi à Madrid, Londres, Bali et dans le monde entier ! 
J'ai retenu la couverture du "Daily News", parce qu'elle exprime quelque chose de très fort, au delà de la guerre contre le terrorisme, et au delà de ce succès marquant mais non encore définitif  : la haine, froide et nécessaire, contre un ennemi dont la mémoire doit rester maudite, à tout jamais. Et à qui on ne laisse même pas la chance de "reposer en paix", dans une tombe qui pourrait, hélas, devenir un lieu de pèlerinage pour les fanatiques qui l'ont suivi ! 
Personne n'a osé encore l'évoquer à ma connaissance, mais ce geste ultime des Américains qui ont "inhumé" en mer la dépouille de Ben Laden rappelle deux précédents : la crémation des pendus du procès de Nuremberg, puis quinze après, celle d'Adolf Eichmann ; dans les deux cas, les cendres avaient été dispersées. La même volonté d'effacer de la surface de la Terre une souillure qui a déshonoré l'Histoire humaine. D'oublier une folie, certes beaucoup moins meurtrière que celle du Troisième Reich, mais qui partageait tant de choses avec le nazisme : haine de la démocratie, antisémitisme obsessionnel, fanatisme cruel, délire guerrier, volonté de toute puissance ... tout cela pour finir, comme Hitler, comme un rat dans son réduit !  
Une dernière chose, enfin, non évoquée dans les médias français - politiquement correct, quand tu nous tient - mais que nous révèle le "Haaretz", journal israélien bien "colombe" pourtant. Alors que sa côte n'avait cessé de décroitre dans le monde musulman, c'est dans les Territoires palestiniens que Ben Laden conservait le plus fort pourcentage de supporters  ( 34 %, lire ici ). Et le Hamas - présenté par certains de nos experts orientalistes comme incontournable pour un règlement du conflit - vient de condamner "l'assassinat" d'un "guerrier saint" (et lire là) ... espérons que cela sera bien entendu dans certaines chancelleries européennes.

J.C

01 mai 2011

Marrakech : le choc, puis la colère

Place Jemaa-el-Fna, juillet 2009 

C'est volontairement que je n'ai pas voulu reprendre sur mon blog la photo du café Argana, ravagé jeudi dernier par l'attentat terroriste qui a fait 16 tués, dont sept Français. Cette photo de la place Jemaa-el-Fna, je l'avais prise par une paisible journée de juillet, alors que le cœur touristique de Marrakech grouillait de monde et que rien ne laissait présager une pareille horreur ... une atmosphère paisible, mais surtout un lieu magique fréquenté par des millions de touristes : probablement ce qu'ont voulu détruire les poseurs de bombe, et très probablement aussi la filiale locale maghrébine d'Al-Qaïda, la déjà célèbre AQMI. Dans une interview au journal "Le Monde", Lhoussain Azergui, journaliste indépendant marocain, explique pourquoi  "Pour les djihadistes salafistes, Marrakech est symbole de débauche" . Car, souligne-t-il, "La littérature islamiste en parle comme de la nouvelle Sodome et Gomorrhe, la ville qu'il faut détruire. Ils dénoncent une "invasion" de "mécréants" occidentaux. Le café Agrana était le symbole du lieu de rendez-vous des "mécréants". Il y a toujours cette profonde haine de l'Occidental dans la littérature islamiste. Il est porteur de toutes les valeurs de modernité et de laïcité."

J'espère vous faire entendre prochainement ce journaliste, et nous parlerons bien sûr de son pays, passé jusqu'à présent au travers de la vague révolutionnaire arabe, mais qui risque de connaitre des temps troublés, le pouvoir monarchique devant très vite concilier à la fois ouverture politique et contrôle sécuritaire face au terrorisme. Mais en attendant, je pense et repense au sort tragique de ce jeune couple juif, fauchés par l'attentat, un jeune d'origine marocaine venu avec son épouse israélienne passer les fêtes de Pessah chez sa famille de Casablanca. Le journal "Le Parisien" évoque, sur ce lien, cette tragique disparition : la jeune femme était enceinte, et ils laissent un orphelin en bas âge ... En pensant à de la famille très proche venue au Maroc pratiquement au même moment, et pour la même raison, je dois avouer avoir été particulièrement choqué par cette tragédie - ceci dit, bien sûr, sans oublier les autres victimes, d'autres nationalités et religions, fauchées par un terrorisme toujours aveugle. 
Choc, donc, mais aussi colère : colère de voir, peut-être, disparaitre des destinations touristiques le Maroc, sans doutes le plus ouvert sur l'Occident dans le monde arabe ; colère de voir ainsi les Jihadistes couper un nouveau pays du monde extérieur, élevant ainsi des remparts étanches entre les peuples : après l'Egypte qui perd sa manne touristique et la Tunisie qui ne la retrouve pas, le "Printemps arabe" risque d'avoir un goût bien amer ...

J.C

30 avril 2011

Pour l'islam de France : l'imam Hassen Chalghoumi sera mon invité le 8 mai



Nous allons rester en France dimanche prochain, et j'aurai le très grand plaisir de recevoir une personnalité musulmane très connue de la communauté juive, Hassen Chalghoumi. Hassen Chalghoumi avait déjà été reçu dans ma série en octobre 2008, en compagnie d'un ami commun, Bernard Koch qui était à l'époque son conseiller. Rappelons aussi, pour les rares personnes qui ne le connaitraient pas encore, qu'il est le responsable spirituel de la Mosquée de Drancy, Drancy une ville qui évoque des souvenirs particulièrement douloureux puisque ce fut le lieu où furent parqués des dizaines de milliers de Juifs déportés vers Auschwitz. Il a témoigné, à de très nombreuses reprises, sa sympathie à notre communauté, en disant d'abord dans un discours remarqué que les Juifs avaient raison de défendre cette mémoire - et rien que cela lui a valu, hélas, des inimitiés et des menaces. Il a dénoncé les manifestations, soit disant de sympathie au peuple palestinien, mais où on a entendu des slogans antisémites. Et surtout, Il a exprimé, malgré la difficulté du contexte, sa foi en une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens en faisant avec le Rabbin Michel Serfaty un voyage à la fois à Sderot et à Gaza, au lendemain de la guerre de janvier 2009. Alors nous évoquerons à nouveau les relations entre Juifs et Musulmans dans notre pays, sujet difficile, hélas, tellement s'est développé aujourd'hui un repli communautaire de part et autre, qui entrave l'action d'hommes de bonne volonté comme lui. Mais nous allons aussi élargir le débat en parlant de la place de l'islam en France, un sujet qui malheureusement, par calcul électoraliste, est devenu central à l'approche des grandes élections de 2012. "Pour l'islam de France", c'est le titre de l'imposant ouvrage de plus de 400 pages publié par les éditions du Cherche Midi et qu'il a écrit avec la collaboration de Farid Hannache. Et c'est ce livre qui servira de fil conducteur à notre interview.

Parmi les questions que je poserai à Hassen Chalghoumi :

- En racontant votre parcours spirituel qui vous a conduit à devenir imam, vous racontez que vous avez étudié longuement à Lahore, au Pakistan, vous y avez même appris la langue du pays mais surtout vous avez été formé par l'école dite du Tabligh : pourriez-vous en parler, parce qu'elle n'a pas bonne presse en Occident, où on dit qu'elle est intégriste ?

- Vous posez crument le problème du financement des lieux de culte musulmans, et le problème semble assez insoluble : d'un côté, les Français sont de plus en plus crispés sur la défense de la laïcité, les sentiments anti-islam se banalisent et un aménagement de la Loi de 1905 semble impossible ; d'une autre côté vous dénoncez, à juste titre, l'argent des états étrangers, du Golfe ou du Maghreb, qui permet de construire de plus en plus de mosquées sous influence politique : à votre avis, quelle est la solution ?

- Vous avez des mots très durs à propos du Conseil Français du Culte Musulman, en écrivant : "le CFCM est la preuve acide que la République n'a pas le droit de remplir le vide avec un organe schizophrène, infantile ou liberticide". Pourquoi le "Conseil des imams de France" que vous avez fondé, n'a-t-il pas voulu participer aux élections de cette institution, alors que vous auriez pu l'influencer de l'intérieur ? Quels sont les principaux échecs que vous lui reprochez ?

- Vous avez été fortement médiatisé parce que vous avez été un des seuls imams à soutenir la loi contre le port de la burqa dans l'espace public ; mais en même temps, vous dénoncez les agressions verbales et parfois physiques contre les femmes voilées, alors même qu'un climat islamophobe se développe, et qu'une majorité de Français semblent prêts à en demander aussi l'interdiction : pourriez-vous expliquer votre position à nos auditeurs ?

Merci d'être nombreux à l'écoute, pour écouter cette personnalité musulmane vraiment attachante !

J.C

29 avril 2011

Kadhafi, al-Assad, deux poids deux mesures par Gérard Akoun


Bashar al-Assad utilise la manière forte pour venir à bout de la rébellion qui menace son pouvoir. Après avoir fait quelques promesses de réformes et supprimé l’état de siège qui perdurait depuis près de cinquante ans, il fait donner les tanks et tirer à l’arme lourde sur la population civile, qui continue à manifester à mains nues pour plus de démocratie. On compte plusieurs centaines de morts et des milliers de blessés, mais la condamnation ou - l’indignation - reste très mesurée. On hausse le ton, « la situation est devenue inacceptable, on n’envoie pas, face à des manifestants, des chars » a déclaré mardi dernier Nicolas Sarkozy, mais il n’a pas mis directement en cause Bashar al-Assad comme l’a fait Obama qui a accusé le président syrien de placer « ses intérêts personnels au dessus du peuple syrien » et d’avoir demandé l’aide de l’Iran pour mener la répression ». Difficile, en effet, de critiquer trop durement Bashar al-Assad, après lui avoir déroulé le tapis rouge, en le recevant à Paris et lui avoir offert  la place d’honneur dans la tribune officielle au défilé du 14 juillet 2008. Nicolas Sarkozy rompait ainsi avec la politique d’ostracisme que Jacques Chirac exerçait à l’encontre de son homologue syrien, qu’il soupçonnait, sans doute avec raison, d’être responsable de l’assassinat de Rafic Hariri le Premier ministre libanais. Cette réception s’inscrivait dans l’ambitieux projet d’Union pour la Méditerranée dont Nicolas Sarkozy se voulait l’architecte, en s’appuyant sur Moubarak, Ben Ali, Kadhafi, Bashar al-Assad et quelques autres autocrates ou dictateurs. On sait ce qu’il en est advenu. Aujourd’hui, avec Alain Juppé se met en place une nouvelle politique étrangère, la France n’est plus aux côtés des dictatures, « la France est aux côtés des peuples arabes ». Mais si la France est en pointe dans le soutien aux rebelles libyens et participe à l’éviction de  Kadhafi, elle est plus prudente quand il s’agit de condamner le Président syrien qui n’a, pourtant, rien à envier au Président libyen : il massacre sa population avec autant de sauvagerie ; mais voilà la Syrie, constituée d’une mosaïque de minorités ethnique ou religieuses, se trouve au cœur du Proche Orient, et ses voisins pour des raisons diverses craignent que la chute de Bashar  al-Assad ne déstabilise la région. 
Israël perdrait son meilleur ennemi, il n’y a eu aucun incident de frontière avec la Syrie depuis 1973, le Golan est tranquille ; il y a quand même un hic, elle arme le Hezbollah et le Hamas, mais un nouveau régime n’en ferait il pas autant ? Après tout, Moubarak était le meilleur allié d’Israël, et les dirigeants israéliens auraient bien aimé qu’il restât au pouvoir, alors qu’il laissait se développer en Égypte un antisémitisme officiel et odieux, sans que cela ne les offusque!
L’Irak craint que la minorité alaouite au pouvoir ne soit remplacée par des sunnites, qui pourraient remettre en cause le pouvoir des Chiites en Irak et encourager les Kurdes à prendre leur indépendance, des Kurdes qu’on retrouve aussi en Syrie.
Les Occidentaux, les Américains  craignent les effets dévastateurs de l’instabilité syrienne sur le Liban, même s’il considèrent que cela entraînerait un affaiblissement de l’Iran et un renforcement de l’Arabie Saoudite.
L’Autorité palestinienne pourrait y trouver un avantage, le Hamas serait affaibli, mais en vérité, personne ne souhaite le départ de Bashar El-Assad. Il le sait et il joue là dessus.

Il y a donc très peu de chances pour qu’une intervention, sous les auspices de l’ONU ou de la Ligue Arabe puisse avoir lieu en Syrie, d’autant que la Russie et la Chine y mettraient leur veto.
 Morale et Politique ne font pas bon ménage, on s’en doutait, que des gouvernements réagissent de cette manière n’a rien d’étonnant ; par contre, je suis frappé par le silence des diverses associations ou personnalités promptes à exprimer leur colère, leur condamnation, leur indignation, à aller manifester quand des Palestiniens sont victimes d’exactions provoquées par les Israéliens !!! On cherche vainement le moindre communiqué, c’est le mutisme complet, alors que ces associations et ces personnalités ne sont soumises à aucune obligation de réserve, qu’elles ne sont pas astreintes à  des contraintes de gestion gouvernementale. Combien leur faudra t-il de morts de blessés, pour qu’elles manifestent leur indignation ? Sans vouloir faire de comptabilité macabre, un seul mort et son auteur est déjà condamnable, il y a eu bien plus de victimes civiles en Libye, et le chiffre ne cesse de s’élever en Syrie, qu’à Gaza lors de l’opération « plomb durci ».
L’indignation ne peut pas être sélective, n’est ce pas Monsieur Hessel ?

Gérard Akoun        
Judaïques FM, le 28 avril 2011

26 avril 2011

Ils se battent pour rester chrétiens


Dans son message annuel pour la paix, rendu public le 16 décembre et qui sera lu dans toutes les églises le 1er janvier, Benoît XVI appelle les responsables politiques à «mettre fin à toute brimade contre les chrétiens» vivant «en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et spécialement en Terre sainte». Et le pape d'ajouter: «Les chrétiens sont à l'heure actuelle le groupe religieux en butte au plus grand nombre de persécutions à cause de leur foi.»

Du sang, des cris, des larmes. Nul n'a oublié les scènes d'horreur qui se sont déroulées à Bagdad, le 31 octobre dernier, dans l'église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, la cathédrale syriaque catholique. Bilan de l'attentat perpétré par un commando d'Al-Qaida: 2 prêtres et 44 fidèles tués, de même que 7 membres des forces de sécurité et 5 assaillants, ainsi que 60 blessés. C'était il y a deux mois. Mais depuis, combien de victimes anonymes parmi les chrétiens d'Irak?

Quand il est question de la persécution des chrétiens dans le monde, c'est ce pays qui vient immédiatement à l'esprit. Il n'y a pas qu'en Irak, pourtant, que l'appartenance au christianisme se paye au prix fort. Les témoignages que nous avons réunis dans ce dossier l'illustrent abondamment: de l'Afrique à l'Asie et de l'Amérique à l'Europe (songeons au Kosovo), être chrétien, en 2010, peut coûter cher.

Au mois de juin, l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui réunit 56 États d'Europe, d'Asie centrale et d'Amérique du Nord, tenait une conférence à Astana, la capitale du Kazakhstan, sur « la tolérance et la non-discrimination ». A l'issue de ce sommet international, le chef de la délégation du Saint-Siège, Mgr Toso, soulignait que «plus de 200millions de chrétiens, partout dans le monde, subissent sous une forme ou une autre la haine, la violence, la menace, la confiscation de leurs biens et d'autres abus, en raison de leur religion, faisant d'eux le groupe religieux le plus discriminé».

Persécutions et discriminations anti-chrétiennes? C'est une impression fondée, mais avec ce qu'il peut y avoir de subjectif dans ce constat. Cerner la réalité sur des bases objectives nécessite des faits, des chiffres, des courbes et des statistiques, capables de rendre compte d'une tendance générale. La carte que nous publions, et qui traduit (en la simplifiant) la situation globale des chrétiens à travers le monde, n'a pas été conçue à partir d'éléments fortuits, mais de deux documents établis selon une méthode scientifique, dont nous avons opéré la synthèse.

L'Aide à l'Église en détresse (AED) est une association catholique qui dépend du Saint-Siège et dont l'action d'entraide envers les communautés chrétiennes s'étend à 130 pays. Fin novembre, elle a fait paraître un Rapport 2010 sur la liberté religieuse dans le monde. Ce volume de 500 pages contient 194 fiches de pays présentées par ordre alphabétique. L'ambition, affirment les auteurs, est de fournir un état détaillé de la liberté religieuse à travers le monde, selon des critères rigoureux. Leur rapport, précisent-ils, «s'efforce de donner la parole aux différentes religions, croyances et communautés religieuses, en évitant tout jugement de valeur sur les croyances et les convictions qui sont à la base de leurs pratiques et de leurs enseignements religieux». De ce tour d'horizon, il ressort que 75 % des cas de persécution religieuse concernent les chrétiens, dont la condition se détériore en de nombreux endroits. En tête de liste, outre le Moyen-Orient, l'AED place la Corée du Nord, la Chine, le Vietnam, l'Inde, le Pakistan, le Soudan et Cuba.

Second document que nous avons utilisé, L'Index mondial de la persécution 2010, réalisé par Portes ouvertes, une association protestante. Son indice est calculé d'après différents paramètres, dont le statut juridique et politique des chrétiens dans les pays concernés, et la réalité de leur condition observée. Au sommet de cet affligeant palmarès figure la Corée du Nord («persécution très sévère»). Suivent 9 pays caractérisés par l'«oppression» des chrétiens: l'Iran, l'Arabie saoudite, la Somalie, les Maldives, l'Afghanistan, le Yémen, la Mauritanie, le Laos et l'Ouzbékistan. Puis 18 États où l'on relève de «fortes restrictions» au christianisme, et 21 autres, coupables de «discriminations» antichrétiennes.

Si l'on tente de classer ces phénomènes de christianophobie en fonction de leur origine, il ressort que leur premier vecteur, à l'échelle de la planète, est constitué par l'islam politique ou le fondamentalisme musulman. Sans doute l'islam s'étend-il, du Maghreb à l'Indonésie, sur des États et des aires culturelles différents. Néanmoins, ainsi que le souligne le rapport de l'AED, un trait commun caractérise les pays à majorité musulmane: en sont citoyens, disposant de l'intégralité des droits afférents, uniquement ceux qui professent la religion dominante. Les habitants du pays qui appartiennent aux confessions minoritaires sont, au mieux, tolérés, au pire, regardés comme un danger pour la cohésion sociale, et partant, vite suspects.

Dans le monde musulman, il est ainsi des États dont la Constitution garantit la liberté religieuse, comme l'Algérie, la Tunisie ou la Libye, et où le christianisme est autorisé en théorie. Dans la pratique, cependant, les chrétiens se trouvent sous surveillance, et traités comme un corps étranger. Les autorités algériennes se targuent par exemple d'avoir assuré la restauration de Notre-Dame-d'Afrique, basilique historique qui surmonte la baie d'Alger et dont l'inauguration des travaux vient d'avoir lieu, mais il n'y a plus que 5000 catholiques dans le pays, et les protestants y sont poursuivis. Dans la péninsule arabique (Émirats arabes unis, Bahreïn, Qatar, Arabie saoudite, Yémen et Koweït) vivent 3 millions de chrétiens, mais tous sont des travailleurs immigrés, doublement marginalisés. En Mauritanie, dans le nord du Nigeria ou en Somalie, c'est le règne de la charia, où des actes condamnés par l'islam peuvent entraîner des peines comme la flagellation, l'amputation ou la lapidation. Au Pakistan, la Constitution garantit l'égalité des citoyens devant la loi «sans distinction de race ni de croyance», mais la loi sur le blasphème a permis d'inculper un millier de personnes depuis 1996, sous des prétextes qui n'avaient fréquemment rien à voir avec le Coran.

Même s'il est géographiquement limité, l'hindouisme constitue un deuxième facteur de persécution antichrétienne. Si cette idéologie politico-religieuse est rejetée par le gouvernement central de New Delhi, elle inspire des forces actives dans plusieurs États de la fédération indienne, provoquant des violences qui ont culminé en 2009, mais qui n'ont pas cessé depuis.

Troisième vecteur antichrétien: le marxisme. En Corée du Nord, toute activité religieuse est qualifiée de révolte contre les principes socialistes, et des milliers de chrétiens sont emprisonnés. En Chine, le Parti communiste fait paradoxalement bon ménage avec le capitalisme, mais les vieux réflexes sont loin d'avoir disparu: l'État tient à contrôler les religions. Passé les Jeux olympiques de Pékin et l'Exposition universelle de Shanghaï, où il fallait séduire les Occidentaux, la mécanique s'est remise en marche. Protestants et catholiques disposent de la marge de liberté que les autorités veulent bien leur laisser. Et, après une période de détente, un évêque de l'Église officielle a été nommé dans la province du Hebei, le 20 novembre dernier, sans l'aval du pape, ranimant le contentieux avec le Saint-Siège.

Le Moyen-Orient forme la région du monde où les difficultés s'amoncellent le plus. Dans la mesure où il s'agit du berceau du christianisme, un symbole est en jeu. Bien sûr, il faut prendre garde à ne pas simplifier un état des lieux complexe, et à ne pas l'interpréter selon des schémas occidentaux préconçus, car des surprises peuvent se révéler: c'est ainsi que dans certains pays, les chrétiens servent de tampon entre chiites et sunnites, dont les relations ne sont pas tendres. Mais la tournure générale des événements est évidente: les Églises d'Orient sont en recul. Spécialiste du Moyen-Orient et de l'islam, auteur d'un livre éclairant sur la question (Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître? aux Éditions Salvator), Annie Laurent dresse un constat frappant: «Au VIIesiècle, quand l'islam est arrivé, tout l'espace correspondant à l'Orient arabe, à la Turquie et à la péninsule arabique était habité, à l'exception des communautés juives, par des populations chrétiennes. De nos jours, sur 17pays et 350millions d'habitants, les chrétiens sont 14millions. La Turquie, notamment, comptait 20% de chrétiens vers 1900; ils sont moins de 1% aujourd'hui. Le déclin est considérable.»

Soumis à une pression constante, les chrétiens d'Orient choisissent souvent l'exil, menaçant d'extinction leurs propres communautés. Du 11 au 24 octobre, Benoît XVI a réuni en synode, à Rome, les délégués des sept Églises catholiques du Moyen-Orient, afin que celles-ci se connaissent mieux et, retrouvant le sens de leur vocation, envisagent ensemble les conditions de leur pérennité. Annie Laurent, nommée experte auprès de ce synode et qui y était la seule femme laïque, rappelle que les communautés d'Orient ont un rôle à jouer non seulement pour elles, mais pour tous les habitants de la région: «Les chrétiens sont porteurs de valeurs universelles, comme la gratuité, le don, l'amour et le pardon. Ils le prouvent par leurs œuvres sociales, écoles ou hôpitaux, qui sont ouvertes à tous, sans distinction de religion.»

Le contexte géopolitique aggrave la situation des chrétiens d'Orient, car ils font les frais du conflit israélo-palestinien. Sans le rétablissement d'une paix juste et durable, leur condition ne s'améliorera pas. Mais ils sont aussi victimes d'eux-mêmes: leurs divisions historiques, quand ce ne sont pas leurs rivalités, brouillent le message évangélique. Si l'œcuménisme progresse - Benoît XVI est très soucieux du rapprochement avec les orthodoxes -, un long chemin reste à parcourir. Quand les confessions chrétiennes d'Orient fêteront-elles toutes Pâques à la même date?

Lors de la clôture du synode, le pape a appelé les pays de la région à «élargir l'espace de la liberté religieuse». Face aux États ou aux groupes fanatiques qui aspirent à se débarrasser du christianisme, dans une aire de civilisation où le concept de laïcité, tel qu'il est entendu ici, est incompréhensible, les chrétiens disposent d'une arme: réclamer la réciprocité avec les musulmans, demander l'égalité de tous les citoyens, défendre la liberté de conscience. Pour cela, ils ont aussi besoin du soutien occidental. «C'est bien d'accueillir les blessés irakiens, commente Annie Laurent, mais la compassion n'est pas une politique. Notre crédibilité est en jeu: le monde musulman nous respectera si nous prenons la défense des chrétiens d'Orient, qui sont nos coreligionnaires.»

Encore faut-il que, chez nous, cette volonté se manifeste. Le 10 décembre dernier a été publié, à Vienne, un rapport de l'Observatoire sur l'intolérance et les discriminations contre les chrétiens en Europe, concernant les années 2005-2010. Ce document recense les actes de vandalisme contre les églises et les symboles religieux, les manifestations de haine et les brimades contre les chrétiens observées sur le continent européen au cours des dernières années. La liste est impressionnante, mais les faits incriminés ont suscité une émotion bien discrète ici. Aux facteurs aggravants de la situation des chrétiens dans le monde, peut-être faudrait-il ajouter l'indifférentisme religieux en Occident: si les Européens ne respectent pas le christianisme chez eux, comment aideraient-ils les chrétiens persécutés aux quatre points de l'horizon ?

Jean Sevilla
Le Figaro, 23 décembre 2010