Jean Corcos
Blog à l'origine associé à la série "Rencontre", une émission produite sur Judaïques FM (1997-2020). D'abord consacrée au dialogue judéo musulman, puis au monde musulman en général, elle a été dédiée enfin aux affaires internationales. Ce blog donne maintenant l'ensemble des informations sur mes publications et productions. Adresse "rencontre@noos.fr". En partie droite du blog, liens sur des archives sonores.
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16 janvier 2011
Exit Ben Ali : premières réflexions après la révolution tunisienne
Jean Corcos
03 janvier 2010
Honneur ... et responsabilité
Je publie enfin ce petit article de façon à vous informer, amis lecteurs, d’une information me concernant : il s’agit d’une nomination au sein du CRIF qui m’honore, mais en même temps dont je pèse toute les enjeux car il s’agit d’une tâche délicate ... j’y reviens dans quelques lignes.
Mais - un peu par modestie, un peu parce que je suis heureux de profiter de cette annonce pour en faire une autre ici - je voudrais présenter mes plus sincères félicitations à un ami, qui lui a fait l’objet d’une nomination autrement plus prestigieuse : le philosophe et universitaire Mezri Haddad vient d’être nommé Ambassadeur de Tunisie auprès de l’UNESCO ! En cliquant sur son nom en libellé ci-dessous, vous pourrez découvrir les articles dont cet ami, plusieurs fois reçu à mon émission, a autorisé la publication sur le blog. Les termes "d’honneur" et de "responsabilité" s’appliquent tout à fait à la personnalité de cet intellectuel, et à ses futures fonctions dans cette institution internationale : et je ne doute pas qu’il défendra, dans cette enceinte, des valeurs que nous partageons.
Maintenant à propos de ma nomination : suite à la démission de son responsable précédent, le Président du CRIF, Richard Prasquier, m’a nommé depuis cet automne Président délégué de sa "Commission pour les relations avec les Musulmans" : une tâche à la fois délicate (étant donné le contexte sur lequel il n’est pas besoin d’insister) et tout à fait stratégique, dans la mesure où conserver des bonnes relations avec une minorité représentant près de 10 % de la population de notre pays est tout à fait nécessaire !
En accord avec la direction du CRIF, le projet pour notre commission sera articulé autour de deux axes principaux :
- encourager des relations d’amitié avec la majorité pacifique des Musulmans de France, au travers d’un soutien actif aux associations et initiatives travaillant dans le domaine ;
- collecter et analyser le maximum d’informations sur les menaces de l’islam radical.
Vous ne serez pas étonnés, par conséquent, si j’ajoute ces quelques précisions : étant donné l’importance de ces relations, les responsables les plus impliqués pour ce domaine dans ma communauté ont bien voulu figurer dans la commission - pour ne froisser personne je ne citerai aucun nom, car une vingtaine de personnes en font partie ; étant donné aussi la sensibilité du sujet, je ne publierai pas ici de comptes-rendus, sauf en cas de manifestations publiques où nous serions impliqués, ou d’informations publiées sur le site du CRIF (1) ; enfin, conscient de la « radicalisation » d’une partie de la communauté juive "de base", radicalisation qui a un certain nombre d’explications objectives (agressions antisémites, progression islamiste dans certaines communes), un effort de pédagogie sera aussi entrepris.
Lourde responsabilité, vaste programme donc, mais en plein accord avec la "ligne" que vous connaissez bien ... car c’est à la fois celle de mon émission et de ce blog ; et je me rends pleinement compte que je dois cet honneur à l'expertise accumulée, au fil des années, des lectures et des interviews que vous pouvez suivre ici !
(1) Ce fut le cas pour notre réception de Mohamed Sifaoui le 3 novembre dernier, lire ici.
11 décembre 2009
MOSAIC, une nouvelle Fédération musulmane à suivre
Je publie, avec un peu de retard, un communiqué de presse annonçant le premier colloque de MOSAIC, la « Fédération Nationale Laïque des Citoyens de Sensibilité Musulmane ». « Sensibilité musulmane », tout est (presque) dit dans cette appellation, dans la mesure où elle regroupe des citoyens d’abord français, et qui voient dans leur religion d’origine soit une foi personnelle, soit une culture s’ils ne sont pas croyants, mais certainement pas un programme politique, comme le voudraient les Tariq Ramadan et autres agitateurs ...
Sans surprise, j’ai retrouvé parmi les intellectuels ayant soutenu cette initiative et devant participer au colloque de Nice, plusieurs anciens invités de mon émission : Mohamed Abdi ; Ghaleb Bencheikh ; Dalil Boubakeur ; Dounia Bouzar ; Mezri Haddad ; Rachid Kaci. Sans surprise, aussi, la Fédération MOSAIC et le CRIF ont déjà pris contact, et on peut espérer que cela permettra d’établir une nouvelle « passerelle » entre Juifs et Musulmans dans notre pays !
J.C
Paris, le 9 octobre 2009
15 juillet 2008
Mezri Haddad s'interroge sur ce que sera l'Union pour la Méditerranée voulue par Nicolas Sarkozy
J.C
Désormais, il ne s'agit plus de l'Union méditerranéenne mais de l'Union pour la Méditerranée (UPM). Par-delà cette inflexion terminologique, que recèle cette nouvelle dénomination ? Un abandon de l'ambition française originelle ou un changement sémantique dans la continuité stratégique ? Une chose est certaine, ce projet géopolitique majeur n'est plus exclusif mais inclusif : il ne concerne plus uniquement les pays des rives nord et sud de la Méditerranée, mais l'ensemble des États du Sud ainsi que tous les membres de l'Union européenne. L'Allemagne a réussi à imposer ses exigences en phagocytant le projet initial, mais la France n'a pas pour autant perdu la face.
Et pour cause : en dépit des rivalités de leadership entre une Allemagne tournée vers l'est et une France regardant vers le sud ; nonobstant le refus ou la réticence de certains pays arabes de s'associer à une union où Israël est géographiquement concernée, la déclaration de naissance de l'UPM sera bel et bien annoncée le 13 juillet prochain, lors du sommet des chefs d'États à Paris. Mais, suffit-il de naître pour exister ? Bien des questions demeurent en suspens : va-t-on définitivement abandonner le processus de Barcelone, lancé en 1995, et son excroissance, dialogue 5 + 5, initié en 2003 précisément pour relancer un partenariat euro méditerranéen agonisant faute de moyens et d'ambitions réelles ? Va-t-on au contraire ne pas tenir compte de l'échec de ce processus, en choisissant de le réactiver moyennant quelques améliorations cosmétiques ou tactiques ? D'une part les énormes investissements qui seront injectés dans certains ex-pays de l'Est que l'URSS a laissé exsangues, désormais futurs membres de l'UE, et d'autre part les investissements dans les pays du Sud, futurs membres de l'UPM, sont-ils conjointement possibles et compatibles ? En d'autres termes, l'UE a-t-elle les moyens de cette double ambition ? Quels seront les projets prioritaires de l'UPM ? Quels vont être ses instruments institutionnels, son mode de gouvernance et ses moyens financiers ? Comment cette Union va-t-elle surmonter son principal talon d'Achille, à savoir tous ces conflits actuels ou potentiels : israélo-palestinien, syro-israélien, algéro-marocain sur la question du Sahara occidental, hispano-marocain sur la question de Ceuta et Melilla, hispano-britannique sur la question de Gibraltar, turco-grec sur la réunification de Chypre, libano-libanaise ... ? Et les États-Unis d'Amérique dans tout cela ? Ne voient-ils pas dans l'UPM un projet alternatif à leur éphémère et bien chaotique Grand Moyen-Orient ?
Déjà en 1989, dans ses Mémoires des deux rives, Jacques Berque, le précurseur de l'unité méditerranéenne, se demandait s'il n'y avait pas «quelques paradoxes à préconiser une construction méditerranéenne au moment où le pays (Liban) qui aurait dû en offrir l'exemple privilégié s'effondre dans la destruction. Il faut l'avouer, entre la Palestine occupée, le Liban suicidaire et Chypre en trois morceaux, la Méditerranée fournit au monde un lugubre échantillonnage d'erreurs et de châtiments». Malgré ses obstacles consubstantiels que les bonnes volontés finiront par vaincre , l'idée d'Union pour la Méditerranée reste mobilisatrice et porteuse d'espérance. C'est toujours par des vues utopiques que s'accomplissent les grands desseins. N'est-ce pas sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale que les bases de l'UE ont été jetées ?
Néanmoins, pour que l'UPM soit un projet d'avenir et qu'il soit profitable à l'ensemble des protagonistes, afin qu'il infléchisse la marche d'un monde unipolaire et de plus en plus menacé par les conflits régionaux et par le terrorisme, pour qu'il devienne un instrument de développement, de pacification et de concorde, il faut qu'il soit un projet de civilisation. Bien plus qu'à l'émergence d'une nouvelle zone d'échange économique ou d'un nouveau bloc géopolitique, c'est à la naissance, ou plutôt renaissance, d'une civilisation méditerranéenne que nous devons tous travailler. Renaissance, car les racines existent et elles sont carthaginoise, grecque, romaine, juive, chrétienne, islamique. Quoi qu'en ait dit Paul Valéry, les civilisations ne sont pas mortelles. «Qu'est-ce que la Méditerranée ? s'interrogeait Fernand Braudel. Non pas une mer, mais une succession de mers. Non pas une civilisation, mais une succession de civilisations entassées les unes sur les autres.»
La Mare Nostrum a été, en effet, un carrefour des civilisations et le berceau des trois grandes religions monothéistes. Cette «machine à civilisations», selon Paul Valéry, peut redevenir un grand bassin d'échange interculturel et de dialogue interreligieux, la source d'une civilisation résolument humaniste et universaliste, radical antidote au choc des civilisations conjecturé par Huntington. Mais cette civilisation ne peut pas voir le jour sans la construction graduelle, par le changement des mentalités, d'une véritable identité commune méditerranéenne. L'Union doit pouvoir se réaliser sur la base d'un même repère identitaire et d'un même sentiment d'appartenance, celui a une histoire partagée et a un avenir commun. C'est encore Braudel qui écrivait : «Avoir été, c'est une condition pour être.»
Mezri Haddad,
26 mai 2008
L’Union pour la Méditerranée : déjà un colloque à la Sorbonne

L’Union pour la Méditerranée n’est pas encore née, mais elle a déjà fait couler beaucoup d’encre ... Grand projet annoncé par Nicolas Sarkozy le soir même de son élection, il a certes rencontré des réticences de la part des partenaires européens de la France, qui ont conduit à un projet - parait-il - beaucoup moins ambitieux que « l’Union Méditerranéenne » prévue à l’origine : il n’est plus question de créer un nouveau bloc géopolitique, mais de structurer les échanges entre les rives Nord et Sud de la « Mare Nostrum », en collaborant dans tous les domaines d’intérêt commun. Déjà un vaste programme quand on songe aux conflits non résolus, entre Israéliens et Arabes par exemple, ou Chypriotes grecs et turcs.
... Et c’est justement dans l’île de Chypre, elle-même divisée depuis plus de 30 ans et occupée partiellement par la Turquie, qu’est né un « Think tank », institut indépendant de réflexion nommé « Daedalos » : joli nom, qui évoque bien les « dédales » de l’avenir où il ne faut surtout pas s’égarer ! Créé à la fin 2006 à l’initiative du ministère chypriote des affaires étrangères, il a déjà organisé des séminaires et des colloques entre experts de plusieurs pays de la Méditerrané, sur des sujets bien sérieux comme l’immigration ou le conflit israélo-palestinien. Membre du conseil d’administration de cet institut, mon ami Mezri Haddad (que les lecteurs du blog commencent à bien connaître) vient de m’informer de son prochain colloque qui se tiendra le samedi 31 mai dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous le thème : « L’Union pour la Méditerranée, des Acquis aux Défis ».
C’est donc Mezri Haddad qui prononcera le discours d’introduction générale, au nom de « Daedalos » où il a, à nouveau, démontré ses talents d’organisateur et la richesse de ses contacts ! Sans citer toutes les personnalités qui interviendront, je me permets de relever quelques noms qui vous donneront, je l’espère, l’envie d’aller à la Sorbonne samedi prochain : le grand orientaliste Antoine Sfeir, plusieurs fois l’invité de mon émission ; son compatriote d’origine libanaise Antoine Basbous, qui parlera d’un sujet fondamental (« l’avenir de l’intégrisme religieux en Méditerranée ») ; mais aussi Jacques Huntzinger, ancien ambassadeur de France en Israël, ou Hassan Abouyoub, ancien ambassadeur du Maroc à Paris ; et également le professeur Mhamed Hassine Fantar, titulaire de la Chaire Ben Ali pour le dialogue des civilisations et des religions, qui m’avait invité l’année dernière à Tunis !
Nicolas Sarkozy lui-même a accordé son patronage au colloque, auquel je souhaite un plein succès. Le prochain se tiendra à Chypre, les 15 et 16 octobre prochains.
J.C
17 avril 2008
« Le wahhabisme, négation de l’islam », un article de Mezri Haddad
J’ai déjà mis en ligne plusieurs articles de mon ami le philosophe tunisien Mezri Haddad, qui a été plusieurs fois mon invité à « Judaïques FM ». Dans ce "Rebond" publié il y a deux mois par le quotidien "Libération", il épingle Nicolas Sarkozy pour les propos très élogieux prononcés devant ses hôtes saoudiens, à l’occasion de sa dernière visite à Ryad. Un fameux discours, déjà bien critiqué dans la presse (lire sur le blog). Que l’on ne voit pas ici une « flèche » supplémentaire décochée contre notre Président, qui n’en a vraiment pas besoin en ce moment ... Mezri Haddad trouve d’ailleurs ses intentions politiques « nobles et louables ». Mais il faut aussi rappeler ce qu’est le wahhabisme, financier de l’intégrisme partout dans le monde - et il heureux que ce soit un Musulman qui le fasse ! Reste (mais nous n'avons eu cette surprenante information qu'après cet article), la proposition du Roi d'Arabie Saoudite d'inviter, pour la première fois, des Juifs et des Chrétiens pour un colloque interreligieux ... amorce de changement, ou simple effet d'annonce ? L'avenir le dira.
J.C
Philosophe, membre du Daedalos Institute of Geopolitics (Chypre).
© Libération, le 21 février 2008
29 novembre 2007
Les Juifs et les Chrétiens dans le texte coranique (2/2), par Mezri Haddad
J.C
De même que pour les juifs, à l’égard des Chrétiens l’attitude du Coran est très critique. Il leur est reproché d’avoir oublié ou volontairement falsifié leurs Écritures saintes. Ce en raison de quoi, Dieu les invite à être fidèles à leurs Livres : « Que les hommes de l’Évangile jugent par ce sur quoi Dieu leur a fait révélation (5, 47). Et plus loin, « Dis, O vous Gens du Livre, vous ne reposez sur rien, tant que vous ne vous en tenez pas à la Torah et à l’Evangile et à ceux qui vous a été révélé de la part de votre Seigneur ». Il est cependant clair, et les commentateurs sont unanimes là-dessus, que le Coran est moins sévère à l’égard des Chrétiens qu’envers les Juifs car « il y a parmi eux des prêtres et des moines et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil »(5, 82). Quoi qu’il en soit de cette bienséance coranique à l’endroit des Chrétiens, il n’en reste pas moins que leurs « fautes » sont beaucoup plus graves que celles des Juifs. C’est en tout cas ce qui a été dit par certains commentateurs et notamment par Al-Râzi ou par Al-Ghazâli dans sa Réfutation excellente de la Divinité de Jésus Christ. Fautes plus graves car elles portent sur la nature de Dieu lui-même, tandis que les critiques à l’encontre des Juifs découlent de leur refus de reconnaître à Mouhammad le statut de prophète. Plusieurs versets condamnent violemment la thèse des trois mystères qui sont au fondement de la foi chrétienne, à savoir la trinité, l’incarnation et la rédemption : « Croyez en Dieu et en Ses envoyés et ne dites pas trois »(4, 171) ; « Ce sont à coup sûr des infidèles ceux qui disent que Dieu est le troisième d’une triade »(5, 73) ; « Quand Dieu dit : O Jésus, fils de Marie ! est-ce toi qui as dit aux hommes : prenez-moi, moi et ma mère, comme deux dieux en dehors de Dieu ? »(5, 116) ; « Les chrétiens ont dit que le Messie est fils de Dieu »(9, 30), mais « Dieu n’a pas d’enfants parce qu’Il n’a pas de compagne »(6, 110) ; « Ils répètent ce que les incrédules disaient avant eux. Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides ! Ils ont pris leurs docteurs et leurs moines, ainsi que le Messie, fils de Marie, comme seigneurs, au lieu de Dieu. Mais ils n’ont reçu l’ordre que d’adorer un Dieu unique. IL n’y a de Dieu que lui ! »(9, 29).
C’est au verset 5, 51 que l’on trouve la conséquence ultime de toute cette controverse contre les « Gens du Livre » : O vous qui croyez ! Ne prenez pas les juifs et les chrétiens comme amis. Ils sont amis les uns des autres, et celui d’entre vous qui lie amitié avec eux devient donc l’un des leurs ». De là à déclarer la guerre sainte contre les infidèles, il n’y a qu’un pas : « O Prophète ! Combats les infidèles et les hypocrites ; sois dur envers eux » (9, 73 et 66, 9). De même qu’on ne peut pas passer sous silence ces versets sur lesquels se basent aujourd’hui tous les extrémistes et les terroristes : « Combattez sur le chemin de Dieu ceux qui vous combattent ... Tuez-les partout où vous les rencontrez, et chassez-les des lieux d’où ils vous auront chassés »(2, 190) ; ou encore « Ne prenez donc pas d’amis parmi eux jusqu’à ce qu’ils fassent hégire sur le chemin de Dieu. S’ils se détournent, saisissez-les et tuez-les partout où vous les trouverez »(4, 89) ... etc.
Même s’ils ont été parfois nuancés par certains exégètes, aussi bien classiques que modernes, ces versets posent aujourd’hui un grave problème à la conscience islamique. Y toucher pour les frapper de caducité serait un sacrilège, puisque les enseignement du Coran sont censés être bons pour tous les temps. Les expurger du Coran par mesure d’hygiène morale et par souci d’apaisement et de réconciliation avec les Gens du Livre, serait également un grand sacrilège puisque c’est la sacralité même du Coran qui serait touchée, l’origine absolument divine de ce Livre étant, comme nous l’avons indiqué au départ, le dogme fondateur de l’islam. L’époque tumultueuse et périlleuse que nous vivons exige pourtant que les penseurs musulmans fassent cet effort exégétique, notamment en réactivant et en rénovant la théorie de l’abrogation. Cet effort doit se poursuivre jusqu’à ce que la position du Coran à l’égard des juifs et des chrétiens s’arrête définitivement et irréversiblement sur le verset 69 de la sourate « La Table » : « Ceux qui croient, les juifs, les sabéens, les chrétiens qui croient en Dieu et au jour dernier, et qui pratiquent la vertu, seront exempts de toute crainte et ne seront pas affligés ». D’autres versets réitèrent et confirment cette position : le verset 62 de la sourate « Le Pèlerinage », le verset 62 de la sourate « La Génisse » ... et cela devrait suffire à ceux qui ne veulent pas voir les signes de Dieu ni entendre ses appels.
28 novembre 2007
Les Juifs et les Chrétiens dans le texte coranique (1/2), par Mezri Haddad

La revue « Le Monde des religions » a publié, dans son numéro de septembre octobre 2007 (voir illustration), un dossier synthétique intitulé « Ce que dit vraiment le Coran ». Un sujet potentiellement explosif, où les grands médias oscillent toujours entre le « politiquement correct » prêt à tous les discours les mielleux, et la critique acerbe - qui voue aux gémonies une foi monothéiste, en n’en retenant que les facettes les moins sympathiques. Or, et c’est une agréable surprise, cette revue a évité les deux écueils en faisant appel à des contributions érudites - et surtout, souvent musulmanes, par leur foi ou leur culture.
C’est le cas de mon ami Mezri Haddad, qui a été plusieurs fois mon invité sur Judaïques FM, et dont j’ai déjà publié des articles sur le blog. Philosophe tunisien et auteurs de plusieurs ouvrages sur l’islam, il est d’abord théologien et enseigne à la fois à l’Université de Tunis et à la Faculté catholique de Paris. Et il s’est attaqué à un sujet délicat, celui de la présentation des Juifs et des Chrétiens dans le texte le plus sacré de l’islam, le Coran. Il l’a fait sans langue de bois, et il faut l’en féliciter !
Avec son aimable autorisation, je publie ici en deux parties sa contribution (il s’agit du texte complet, un peu plus long que l’article publié dans « Le Monde des religions »).
J.C
Dès lors, toute la difficulté - notamment lorsqu’on traite de questions relatives au dialogue des religions, à la tolérance ou à la liberté religieuse - consiste à distinguer, dans les 6226 versets qui composent le Coran, ce qui est essentiel et ce qui est conjoncturel, ce qui s’inscrit dans l’absolu et ce qui relève du relatif, ou encore ce qui est de l’ordre du « péremptoire »(muhkam) et celui de l’ « ambigu »(mutachâbah), pour emprunter ces deux catégories à Averroès dans son magistral Traité Décisif.
Le moins qu’on puisse dire est que, en contexte islamique, une telle démarche exégétique n’est pas toujours évidente. C’est qu’elle présuppose le postulat théologique et philosophique lourd de sens et de conséquences, qui a été jadis et naguère défendu par les mutazilites, à savoir que le Coran est un texte crée. Or, c’est sur l’opposé radical à cette affirmation « hérétique » que repose toute la dogmatique islamique : le caractère totalement incréé du Coran. C’est en effet la transcendance absolue du Coran, le caractère exclusivement divin de ce Livre qui constituent le dogme fondateur de l’islam ... et son handicap majeur dans toute tentative de réforme.
Si le point de vue coranique sur les Juifs et les Chrétiens découle indubitablement de situations historiques précises et plus exactement de l’état des relations entre le prophète de l’islam et ces deux communautés religieuses, la méthode exégétique à laquelle l’on doit recourir dans une telle problématique doit être forcément l’explication du texte par le contexte.
A l’égard des Juifs
« Abraham n’était ni juif, ni chrétien » (3, 67). Dans cette affirmation coranique, se trame les deux principaux griefs à l’égard des Juifs : le fait de se considérer comme étant le peuple élu par Dieu et le fait de ne point reconnaître Mouhammad comme un authentique prophète qui, selon certaines légendes,avait été annoncé par Moïse. Le Coran reconnaît toutefois l’alliance entre Dieu et les Juifs : « Nous avons fait alliance avec les fils d’Israël : Vous n’adorez que Dieu ... »(2, 73). Mais la suite du verset montre clairement que cette alliance n’est pas celle dont parle la Bible, ce qui délégitime les prétentions juives à l’exclusivisme. « O fils d’Israël ! Souvenez-vous des bienfaits dont je vous ai comblé. Accomplissez Mon pacte »(2, 40). Selon les exégètes musulmans, ces bienfaits sont d’abord la sortie d’Egypte, le passage de la mer rouge, la colonne de nuée ... Et pour eux, le pacte (ahd) n’est que le synonyme de l’alliance (mithâq) évoqué par le Coran (2, 73). D’autres exégètes croient qu’il s’agit de la promesse faite par les juifs en recevant la Torah : suivre le futur prophète annoncé, en l’occurrence Mouhammad.
Si ses reproches aux juifs semblent relever du dogme coranique, d’autres sont tout à fait circonstanciels : « Les juifs disent : la main de Dieu est fermée ... Bien au contraire les mains de dieu sont largement ouvertes et Dieu accorde Ses dons comme Il veut »(5, 64). Pour certains commentateurs, les juifs n’ont dit que la main de Dieu était fermée que parce qu’ils avaient de grands biens qu’ils perdirent lorsqu’ils ont rejeté l’apostolat de Mouhammad. Pour d’autres, les juifs constataient le dénuement du prophète malgré le verset 2, 245 suivant lequel « A celui qui fait à Dieu un prêt généreux, Il le rend en le multipliant de nombreuses fois ». De ce fait, candidement ou ironiquement, ils ont considéré que le Dieu de Mouhammad est ou bien pauvre, ou bien avare.
L’aboutissement « logique » de cette série de blâmes à l’encontre des Juifs est le verset 5, 82 : « Oui, tu trouveras vraiment que les hommes qui sont les plus violents dans l’hostilité envers les croyants sont les juifs et les polythéistes ». A noter que les exégètes classiques n’ont pas essayé de relativiser la dureté de ce jugement assertorique. Ainsi, pour Al-Râzi, « La doctrine des juifs est qu’ils ont l’obligation de faire le mal à ceux qui diffèrent d’eux dans la religion, de quelque manière que ce soit : si c’est possible, en tuant, sinon par la spoliation, le vol ou par une quelconque espèce de ruse, de machination et de stratagème ». La même subjectivité se trouve chez le célèbre Zamakhschari pour lequel « Les juifs sont les hommes les plus cupides ». Tout en s’abstenant d’infirmer ce qui a été dit par leurs prédécesseurs, d’autres commentateurs modernes ont essayé de minimiser sa portée en recourant au procédé contextuel. C’est le cas de Rachid Ridâ qui, dans son Commentaire du Manar, défend la thèse suivant laquelle la condamnation ne concerne que les juifs contemporains du prophète à Médine, que par conséquent, elle est obsolète pour les générations suivantes. Rachid Ridâ invoque d’ailleurs le verset 5, 82, déjà cité et dans lequel les juifs sont stigmatisées, et il relève ce qu’il considère comme un paradoxe : « les chrétiens sont les plus proches des croyants par l’amitié ». En pensant probablement aux Croisades et à la colonisation, il laisse entendre que les chrétiens ont été bien plus hostiles aux musulmans que les juifs visés par le Coran.
11 février 2007
Miniature persane - ou la civilisation face à la barbarie

Une toile sur la Toile
Par contre, le fond reste vrai : rarement la partie civilisée et démocratique de l’Humanité aura été menacée de la sorte par une telle barbarie fanatique. En publiant cette jolie reproduction, je me fais un peu plaisir (comme toujours dans cette série « une toile sur la Toile »), mais je rends aussi hommage au véritable Iran. Grâce aux "rétroliens" listés sous la rubrique "libellés" en fin d'article - je vous en avais déjà parlé la semaine dernière, mais c'est un outil très puissant ! - vous pourrez redécouvrir tous ceux qui se sont dressés contre le torrent boueux venu de Téhéran. Je joins deux liens vers des tribunes publiées dans la presse, ainsi qu'un lien vers une interview à (ré) écouter . Bon surf !
J.C
28 novembre 2006
Discours du Pape, caricatures de Mahomet, affaire Redeker, voile islamique … nous en parlerons avec Mezri Haddad le 3 décembre sur Judaïques FM
Beaucoup d’auditeurs ont, d’après les échos que j’ai eu, fortement apprécié les propos courageux de ce jeune intellectuel d’origine musulmane qui n’hésite pas à fustiger la mouvance islamiste qui tente, avec une extrême violence, de prendre en otages les dizaines de millions d’observants d’un islam paisible. Il a écrit des tribunes libres, par exemple dans « Libération » le 26 septembre dernier - "Vrais et faux ennemis de l'islam", un « rebond » repris sur le blog. Il a dénoncé de façon virulente l’antisémitisme et le négationnisme du régime iranien, dans un article écrit spécialement pour le blog ("L'antisémitisme, "une tumeur cancéreuse" islamiste"). Cet article a été remarqué il y a quelques jours par le site de référence en langue anglaise MEMRI (« The Middle East Media Research Institute », en lien permanent), qui en a donné une traduction (lire ici). Miracle du Net ... non seulement j’ai eu de très nombreuses visites à partir de cette traduction (qui donnait la source en français), mais j’ai découvert qu’elle avait suscité des débats, par exemple sur le site américain "free republic", ou dans un forum de discussion musulman où la traduction de MEMRI est contestée ! Ainsi, entre parenthèses, ce modeste blog participe à des réflexions passionnées sur l’islamisme, qui est devenu le véritable « challenge » des démocraties occidentales en ce début de 21ème siècle.
Nous aurons donc beaucoup, beaucoup, de sujets à échanger avec Mezri Haddad lors de la prochaine émission du 3 décembre : Peut-on critiquer l’islam ? Comment interpréter les réactions violentes après l’affaire des caricatures de Mahomet ou la tribune de Robert Redeker dans « Le Figaro » ? Où en sont les relations entre islam et chrétienté après le discours du Pape à Ratisbonne ? Que penser de la propagation de tenues islamiques strictes (tchador, burqa, niqab) dans le monde musulman et maintenant en Europe ? Faut-il y apporter des restrictions aussi dans le domaine public, et pourquoi ? Et comment garder un espoir dans le dialogue inter religieux ? Une nouvelle émission passionnante en perspective !
J.C
12 octobre 2006
Vrais et faux ennemis de l’islam, par Mezri Haddad
Pourtant, en dehors de ces réactions invariablement hystériques, il n'y a aucun rapprochement à établir entre l'affaire des caricatures, celle de tel ou tel écrivain à la littérature irrévérencieuse à l'égard du sacro-saint islam et celle de la conférence philosophique et théologique que le pape a prononcée. Réduire cette conférence magistrale, principalement consacrée à la problématique très complexe et typiquement «averroïste» des rapports entre foi et raison, la réduire à une vulgaire stigmatisation de l'islam c'est plutôt l'Occident hédoniste et déchristianisé qui était la cible du pape , c'est faire preuve d'une affligeante ignorance. Pis, c'est donner raison aux ennemis de la raison, ces intégristes qui voient dans toute critique la manifestation d'un fantasmagorique complot de l'Occident contre le monde islamique. On ne le dira jamais assez, l'ennemi mortel de l'islam, c'est le fanatisme, et le mal qui le ronge depuis des années, c'est l'intolérance. En moins de dix ans, nul n'a autant discrédité l'islam que l'islamisme lui-même, cette souillure de l'islam, cette nécrose de la civilisation islamique. Des horreurs commises par les égorgeurs du FIS et du GIA en Algérie, y compris le supplice des pauvres moines de Tibérine, aux multiples massacres ordonnés par Ben Laden et ses acolytes, en passant par les faits et méfaits des talibans en Afghanistan, que de chemin parcouru sur la voie de la décadence et de la barbarie.
Ceux qui crient aujourd'hui au complot, où étaient-ils lorsque tant d'atrocités étaient (et sont toujours) commises au nom du Coran ? Qu'est-ce qui est plus dommageable pour l'islam, le fait de citer sans y souscrire un manuscrit du XIVe siècle, ou le fait de tuer indistinctement hommes, femmes et enfants au nom d'une conception dévoyée du jihad ? Le prophète de l'islam ne disait-il pas que «l'encre du savant est plus sacrée que le sang du martyr» ?
Plutôt que de réagir passionnellement, anticipant et flattant ainsi l'instinct de la foule, les oulémas de l'islam ont-ils lu le texte intégral de la conférence en question ? Et, quand bien même l'auraient-ils fait, en ont-ils saisi le sens et l'essence ? J'en doute fort car, même si le mot «raison» est cité quarante-cinq fois dans le Coran et que celui-ci commence par l'injonction «Lis» (iqrâ), il y a bien longtemps que la raison philosophique et même théologique a déserté la terre d'islam. Au moins depuis les autodafés réservés aux livres d'Averroès. Celui-ci a, en effet, eu des disciples juifs dont le plus prestigieux est Maïmonide, des disciples chrétiens dont la plupart ont d'ailleurs été persécutés par l'Eglise (!), mais aucun disciple musulman. A cette époque, la Raison parlait arabe et l'Inquisition parlait latin. C'est ici, et seulement ici, que le propos du pape Benoît XVI doit être relativisé, car la rencontre féconde entre islam et pensée grecque a été déterminante dans l'émergence de la civilisation que certains appellent occidentale.
Malgré la confusion et les malentendus que peut induire l'exhumation d'un texte de l'empereur byzantin Manuel Paléologue, je doute fort que le souverain pontife adhère à la conclusion de l'incompatibilité ontologique entre islam et raison. Parce qu'il est érudit, il sait que le manuscrit en question n'exprime en rien la quintessence de l'islam mais traduit l'esprit de la controverse théologico-philosophique islamo-chrétienne se déployant à une époque d'antagonisme paroxystique entre le monde islamique et la chrétienté.
Quoi qu'il en soit, une bonne partie de la littérature philosophique ou théologique «antimahométane» a été manifestement influencée par une apologétique chrétienne médiévale, elle-même traumatisée par l'expansionnisme islamique qui, contrairement à la légende, issue de l'apologétique islamique cette fois-ci, n'impressionnait pas toujours par sa douceur spirituelle mais par la cruauté de son glaive. L'histoire en général, celle des religions en particulier, n'a pas toujours été sainte ; elle a été au contraire souvent violente et sanglante. Cela vaut aussi bien pour le christianisme que pour l'islam, même si les corpus fondateurs divergent complètement sur l'usage de la violence : «Remets ton glaive à sa place, ordonne Jésus, car tous ceux qui auront pris le glaive périront par le glaive» (Matthieu 26,53) ; «Permission est donnée à ceux qui combattent pour avoir subi l'iniquité» (sourate XXII, verset 39). Qu'importe si ce verset coranique est le premier autorisant la lutte défensive, après 70 autres proscrivant la violence. Le fait est que la position coranique est ici aux antipodes de la position néotestamentaire. Cet interdit clairement exprimé n'a du reste pas prémuni les ouailles de Jésus de la tentation belliqueuse puisque, de persécuté, le christianisme est devenu lui-même persécuteur après la conversion de Constantin, lorsque l'Empire romain a fait de l'enseignement évangélique une idéologie dominatrice et totalitaire.
Pour revenir dans l'histoire, pour s'inscrire dans la modernité, pour conjurer les démons de l'intégrisme, pour éviter le «choc des civilisations», l'islam doit subir cette défaite victorieuse infligée par les Lumières, comme jadis et naguère le christianisme. C'est à cette seule condition qu'il sortira du magma chaotique dans lequel les intégristes veulent le maintenir. C'est alors que sera possible un dialogue des religions et des civilisations authentique, sans concession et néanmoins fraternel, comme le suggère Benoît XVI, et non point syncrétique et vaguement oecuménique, comme c'est le cas depuis le concile de Vatican II.
Ce dialogue doit avoir pour vocation la tolérance, et pour fondement, la connaissance. C'est que l'ignorance de l'islam par les chrétiens et l'ignorance encore plus abyssale du christianisme et du judaïsme par les musulmans couvent des malentendus et même des conflits redoutables. D'où ce besoin urgent et vital de connaître les autres religions, besoin auquel appelait il y a déjà fort longtemps le grand théologien Max Müller : «Celui qui ne connaît qu'une religion n'en connaît aucune.» »
Mezri Haddad
Philosophe tunisien, spécialiste de théologie comparative. Dernier ouvrage paru : Dialogue des religions d'Abraham pour la tolérance et la paix (collectif, sous la direction de H. Fantar), éd. Université de Tunis El-Manar, 2006
17 mars 2006
Un point après les émeutes de novembre : Mezri Haddad sera notre invité le 26 mars

En France, pendant trois semaines consécutives, des cités se sont embrasées. Des milliers de véhicules incendiés, des bâtiments publics calcinés, des passagers d'autobus menacés de mort : les émeutes qui ont éclaté durant l'automne 2005 ne sauraient être considérées comme la seule expression du mal-être des jeunes et des moins jeunes qui n'ont pas hésité à utiliser le cocktail Molotov, et parfois l'arme à feu, contre les forces d'une police villipendée (...) A courte distance des émeutes qui ont précipité maintes villes de France, quelle que soit la couleur de leur municipalité, dans le tumulte et parfois la panique, il convenait de restituer ses droits à l'analyse proprement universitaire (...)
Ainsi est présenté en quatrième de couverture l'ouvrage collectif "La République brûle -t-elle ?" (Editions Michalon, 17 E), publié sous la direction des professeurs Raphaël Drai et Jean-François Mattei. Plusieurs des meilleures signatures universitaires, en particulier des experts de l'immigration musulmane comme Bruno Etienne et Jeanne-Hélène Kaltenbach, font partie des signataires de ce livre de référence. On lira sur le site du CRIF l'article de mon ami Marc Knobel, qui donne une très bonne synthèse des différentes contributions. L'universitaire franco-tunisien Mezri Haddad, dont on a pu lire récemment sur le blog un article fustigeant l'antisémitisme des islamistes (cliquer ici), n'hésite pas à parler de "violence atavique" à propos du comportement des jeunes incendiaires des banlieues ... eux-mêmes issus, dans leur écrasante majorité, de l'immigration maghrébine ou africaine.
Une discussion passionnante en perspective, programmée pour mon émission du 26 mars prochain.
J.C
31 janvier 2006
L'antisémitisme, une "tumeur cancéreuse" islamiste
Mezri Haddad est un universitaire tunisien qui fait partie des intellectuels musulmans parfaitement clairs vis à vis de la menace islamiste dans son propre pays, mais aussi pour l'ensemble du Monde arabe et au delà pour l'ensemble des sociétés ! Je l'avais reçu à mon émission le 1er juin 2003, sur le thème "Y a-t-il eu une campagne de désinformation contre la Tunisie" et à propos de son livre "Non delenda Carthago, Carthage ne sera pas détruite" (éditions du Rocher, prix : 22,87 E). Je le recevrai prochainement à propos de sa participation à un ouvrage collectif publié aux Editions Michalon (voir en fin d'article). En attendant, je salue sa venue dans la petite équipe de collaborateurs de toutes confessions qui ont déjà publié sur le blog. Et je publie, en exclusivité, un article où Mezri dénonce l'antisémitisme et le négationnisme du régime iranien, rappelle qu'ils ne sont pas nouveaux et demande de ne surtout pas céder aux sirènes de "l'islamisme modéré".
J.C
Il faut reconnaître que quelques versets coraniques, intentionnellement isolés de leur contexte historique, ont davantage contribué à l’ancrage des stéréotypes antisémites dans les mentalités arabo-musulmanes. L’on peut d’ailleurs en dire autant des Evangiles, dont certains passages ont, jadis et naguère, servi à couvrir d’une cire théologique les persécutions antijuives les plus abominables. Il a fallu que l’Eglise opère son propre "aggiornamento" et qu’elle cautionne de nouveaux courants exégétiques, pour priver les extrémistes chrétiens de toute légitimité évangélique. Ceci pour dire que la pétrification des mentalités arabo-musulmanes n’est pas du tout irrémédiable. A condition que les penseurs de l’islam fassent preuve d’audace intellectuelle : faute de pouvoir expurger le Coran de ses scories potentiellement antisémites, ils devraient soumettre ce corpus au crible de la raison herméneutique. Et qu’est-ce que l’herméneutique si ce n’est la démarche historico-critique qui consiste à expliquer le texte par le contexte ?
Si l’indignation, côté occidental, est parfaitement compréhensible et justifiée, la stupeur dénote en revanche une certaine crédulité dans l’appréciation même du régime iranien. Ceux qui ont été surpris par les stigmatisations haineuses de Mahmoud Ahmadinejad sont ceux-là même qui, distinguant le régime des hommes qui l’incarnent et gobant la fable selon laquelle il y a des islamistes « modérés » et des islamistes « extrémistes », ont longtemps cru à une normalisation de la république islamique et à son inéluctable démocratisation. Heureux ceux qui ont cru sans voir disait Jésus !
Fasciné par le pragmatisme islamiste -manifesté notamment lors de la seconde guerre du Golfe -, floué par le petit et très sournois jeu de l’alternance au pouvoir, certains ont même commencé à présenter cette "Mollahrchie" comme un modèle politique parfaitement respectable et applicable au reste du monde musulman dans la perspective messianiste d’un Grand Moyen Orient démocratique. Il est vrai que cette réhabilitation du régime intégriste iranien n’a été possible qu’à la suite de l’irruption, le 11 septembre 2001, d’une nouvelle forme mutante du maximalisme islamiste : Al-Qaida et son macabre cortège de candidats au martyr. De même qu’un intégrisme peut en cacher un autre, un intégrisme peut en ressusciter un autre. Outre l’aggravation d’une fracture déjà latente entre le monde occidental et le monde musulman, le triomphe de Ben Laden, son vrai miracle a consisté à donner, non seulement une apparence civilisée à des théocraties hideuses, mais également un visage humain, voire humaniste à des mouvements néofascistes qui aspirent au pouvoir : le Hamas en Palestine (qui vient d’infliger une défaite historique au Fatah), le Hezbollah au Liban, les Frères musulmans en Egypte (dont 88 député siègent désormais au parlement), et leurs alter ego partout dans le monde arabe.
On a ainsi négligé le structurel au profit du conjoncturel, évacué l’essence doctrinale pour ne considérer que les apparences politiciennes. Amnésiques, on ne voulait plus se souvenir sur quel substrat idéologique reposait cette théocratie chiite que Khomeiny a fondé en 1979 non sans l’aide de quelques démocraties occidentales. On a oublié que l’islamisme, cette idéologie théocratique, fondamentalement totalitaire et clairement antisémite, dont la genèse remonte à 1928 en Egypte, est doctrinalement inaltérable, indépendamment de son identité confessionnelle (sunnite ou chiite) et de la forme politique qu’il peut prendre au début de son implantation comme au cours de sa consolidation. Epousant les tournants géopolitiques les plus inattendus, répondant aux exigences de la realpolitik, l’islamisme peut faire preuve d’un grand pragmatisme dans ses rapports aux puissances occidentales. Il ne renoncera pas pour autant à ses objectifs stratégiques : imposition d’une Charia anachronique à la totalité de ses sujets (politique intérieure), extension hégémonique, prosélytisme international et éradication de « la tumeur sioniste » (politique étrangère). Changements sémantiques dans la continuité idéologique, ainsi se résume le machiavélisme islamiste. C’est le ton politique qui change, jamais le fond idéologique dans lequel se ressourcent et se reconnaissent toutes les mouvances islamistes dans le monde.
C’est parce qu’on a longtemps entretenu l’illusion d’un islamisme fréquentable et « désamianté », et la chimère d’un intégrisme soluble dans la civilisation séculière qu’on a recouru à toutes les ratiocinations possibles et imaginables pour donner un sens aux diatribes foncièrement antisémites du président iranien. Dans cette anatomie de l’anathème, on a fait usage de tous les outils analytiques : tactique, stratégie, géopolitique, psychologie et même théologie. Un simple détour par l’ontologique aurait pourtant suffi à rendre intelligible l’obscurantisme antisémite de cet ex-pasdaran qui, avec l’omnipuissant "hiérocrate" Ali Khamenei, successeur de Khomeiny et guide suprême de la république islamique (qui a approuvé l’antisémitisme d’Ahmadinejad), préside aux destinées d’un peuple iranien à la civilisation multiséculaire. En d’autres termes, il faudrait revenir à la pureté originelle de la doctrine khomeyniste pour comprendre l’antisémitisme congénital de l’actuel président iranien, qui n’est pas une fuite en avant mais une fuite en arrière, un retour aux sources, une réminiscence.
En effet, le 30 août 1979, Khomeiny déclarait à Qom que « Ceux qui exigent la démocratie veulent entraîner le pays à la corruption et à la perdition, ils sont pires que les Juifs. Il faut les pendre. Ce ne sont pas des hommes ...». Dans son libelle, "Principes politiques, philosophiques, sociaux et religieux", il reproduit tous les stéréotypes véhiculés par la rhétorique islamiste : « C’est une honte d’être sous les ordres d’un chef de service juif », ou « Les Juifs, que Dieu les abaisse, ont manipulé les éditions du Coran ... Ces Juifs et leurs souteneurs ont pour dessein de détruire l’Islam et d’établir un gouvernement universel juif ». D’où cet impératif catégorique : « Israël, tumeur cancéreuse (!), doit disparaître et les Juifs doivent être maudits et combattus jusqu’à la fin des temps ». Mais, en attendant, l’ayatollah Khomeiny peut quémander à Israël armes et assistance militaire pour résister à l’invasion irakienne. On devine bien de qui Rafsandjani, Khatami et les autres figures emblématiques de l’«islamisme éclairé » tiennent leur pragmatisme cynique !
Dès l’« élection » d’Ahmadinejad en juin 2005, l’universitaire iranien Mohammed-Reza Djalili, dans un article prémonitoire intitulé Iran : le retour de l’idéologie khomeyniste, a eu raison d’écrire que « La nouvelle donne politique en Iran ... a le mérite de clarifier les choses, de mettre le pouvoir devant ses responsabilités : désormais il ne peut plus évoquer les agissements, souvent imaginaires, des empêcheurs de tourner en rond qu’étaient les pragmatiques et autres réformateurs »(Le Figaro du 20/7/2005). Il convient par conséquent de renoncer à l’angélisme avec lequel certains perçoivent le régime iranien en perpétuant le mythe d’une opposition entre « réformistes » et « conservateurs » qui, pour traduire une nuance politicienne réelle mais bien utilitariste n’implique pas pour autant un antagonisme doctrinal. On ne réforme pas une théocratie, mais on la rejette dans la poubelle de l’histoire d’où elle n’aurait jamais dû surgir.
En Iran, et de façon générale dans le monde musulman, la ligne de démarcation ne s’opère donc pas entre les islamistes « modérés » et les islamistes « extrémistes », mais entre les théocrates et les démocrates, entre les fondamentalistes et les laïcs, entre ceux qui ont réduit le Coran à un nauséabond factum antisémite et ceux qui, pour en avoir saisi l’esprit et relativisé la lettre, savent que le juif, comme le chrétien, sont pour le musulman des frères en monothéisme et en humanité, que le Dieu des musulmans est bien plus tolérant que la divinité des islamistes. Et si, pour étayer cette vérité élémentaire, il faut une sourate, en voici une qui ne souffre d’aucun doute exégétique, puisqu’on la trouve répétée trois fois dans le Coran :
Mezri HaddadPhilosophe et théologien musulman.
Auteur et coauteur de plusieurs essais dont "L’islam est-il rebelle à la libre critique", éd. Corlet, 2001, et "Pour un islam de paix", éd. Albin Michel, 2001. Dernier ouvrage paru (coauteur), "La République brûle-t-elle ? Essai sur les violences urbaines françaises", éd. Michalon, 2006.

