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02 juillet 2019

Arabie Saoudite: Les femmes peuvent conduire depuis un an, mais la route pour l'égalité est encore longue



  • Depuis un an jour pour jour, les femmes ont le droit de conduire en Arabie saoudite.
  • L’apprentissage de la conduite coûte plus cher pour les femmes que pour les hommes, mais plusieurs dizaines de milliers de Saoudiennes ont d’ores et déjà passé le permis.
  • Ce nouveau droit accordé représente une avancée pour les Saoudiennes, qui restent toutefois tributaires des hommes, leurs tuteurs légaux.
C’était le tout dernier pays au monde où les femmes n’avaient pas le droit de conduire. En Arabie Saoudite, cette interdiction appartient désormais au passé, et les conductrices saoudiennes soufflent aujourd’hui leur première bougie. C’est le prince Mohamed Ben Salmane, alias MBS, forte tête de la monarchie absolue, qui avait levé cette interdiction en septembre 2017. Et depuis une loi entrée en vigueur le 24 juin 2018, les femmes sont autorisées à prendre le volant. Mais un an jour pour jour après cette date historique, les Saoudiennes ont-elles vraiment gagné en autonomie et en indépendance ? Sont-elles toutes libres de conduire ? Sont-elles libres tout court, dans un royaume où le poids des traditions demeure très lourd ?

La conduite pour les femmes, par les femmes, entre femmes

Après la levée de l’interdiction, les premiers permis de conduire ont rapidement été délivrés. Si bien que  plus de 50.000 Saoudiennes auraient aujourd’hui passé l’examen, afin de pouvoir sillonner en toute légalité les routes. « La levée de l’interdiction de conduire pour les femmes était une mesure attendue de longue date », observe Katia Roux, chargée de plaidoyer Libertés à  Amnesty International France.
#عام_على_قيادة_المرأة
officially!
💕
Happy saudi women driving day
💗 pic.twitter.com/Zxw2Wsva1j
— Wejdan | Aries ♈️ (@WejdanAtta) June 13, 2019
Certes, sous l’impulsion de MBS, l’espace public saoudien s’est progressivement ouvert à la mixité, et hommes et femmes peuvent assister ensemble à des manifestations culturelles ou sportives, sans être séparés. L’éducation, en revanche, reste un domaine non mixte. Et cela vaut aussi pour l’apprentissage de la conduite, une nouveauté savamment encadrée. Pas question pour une femme d’apprendre le Code de la route ou la conduite avec un homme.  La toute première auto-école pour femmes a donc spécialement vu le jour à Riyad, au sein de l’Université de la Princesse Noura bint Abdulrahman, une faculté uniquement réservée au sexe féminin. Et, les femmes ne pouvant être formées que par des femmes, l’établissement a recruté des centaines de monitrices, formées par des instructrices venues du pays de Galles, du Canada ou encore des Etats-Unis.
La levée de cette interdiction a aussi donné lieu à la création d’un nouveau métier : vendeuse de voitures, puisqu’une femme ne peut acheter un véhicule qu’auprès d’une femme. La mesure devrait donc avoir un impact en termes d’emplois féminins créés, et aussi en termes économiques, avec cette toute nouvelle clientèle féminine pour les concessionnaires automobiles.
Une chère liberté
Mais la liberté a un coût : une femme qui souhaite passer son permis paie en moyenne six fois plus cher ses leçons de conduite qu’un homme. Un prix que celles qui en ont les moyens n’hésitent pas à payer, pour un sésame qui leur offre une liberté nouvelle dans un pays où une femme ne peut rien faire sans l’accord de son tuteur légal, masculin évidemment. Désormais, des choses aussi banales qu’aller faire du shopping ou prendre un café entre copines ne doivent plus dépendre du bon vouloir et des disponibilités du père, du frère, ou du chauffeur de la famille de la Saoudienne détentrice du permis de conduire.
Clarence Rodriguez, journaliste et auteure de l’ouvrage Révolution sous le voile (éd. First), a vécu quinze ans en Arabie saoudite. De sa vie d’expatriée dans le royaume, elle garde le souvenir de cette absence d’autonomie qui pèse sur toutes les femmes. « Je n’ai jamais pu prendre le volant, j’étais tributaire de mon mari pour le moindre déplacement, ou alors je devais recourir aux services de chauffeurs privés ». Et dans un pays où les transports en commun ne sont majoritairement pas autorisés aux femmes, il faut mesurer l’avancée que cela représente. « Mais il ne faut pas être dupe, ce n’est que de la poudre aux yeux, insiste Clarence Rodriguez, qui a gardé contact avec de nombreuses habitantes. En pratique, ce ne sont pas toutes les femmes qui conduisent, seulement celles issues d’un certain milieu, et qui ont obtenu de leur tuteur légal masculin l’autorisation de prendre le volant. Cette mesure a été adoptée par le prince MBS dans le cadre de son plan Vision 2030, pour offrir un gage d’ouverture et de modernité, afin de séduire les investisseurs étrangers, décrypte la journaliste. Il fallait donner des gages à la communauté internationale ».
Mais la belle image de modernité offerte au monde serait bien moins reluisante au sein même du royaume. Pour s’être filmée en train de conduire avant que l’interdiction ne soit levée, et pour avoir plaidé en faveur de plus de droits fondamentaux pour les Saoudiennes, la militante féministe Loujain Al-Hathloul est accusée d’avoir eu « l’intention de saper la sécurité, la stabilité et l’unité nationale du royaume ». La jeune femme de 29 ans – ainsi que de nombreuses autres féministes saoudiennes – est sous les verrous depuis plus d’un an, et attend d’être jugée par une cour spécialisée dans les affaires de terrorisme. Elle risque une peine de vingt ans de prison. « Si on célèbre aujourd’hui le premier anniversaire des Saoudiennes au volant, n’oublions pas qu’une partie de celles qui sont se battues pour les droits des femmes subit le calvaire de la détention arbitraire, rappelle Katia Roux, d’Amnesty International. Les récits font état de tortures, de sévices sexuels. Ces femmes se sont simplement battues pour avoir une vie meilleure, et elles sont aujourd’hui perçues comme remettant en cause un ordre établi, la société patriarcale. Elles bousculent l’ordre hétéronormé et se retrouvent pour cela qualifiées de " traîtresses " ! Ces militantes sont extrêmement courageuses ». De plus, « MBS veut que l’autorisation faite aux femmes de conduire soit uniquement perçue comme le fait du prince, certainement pas comme le fruit d’un militantisme féministe », assurent de concert Katia Roux et Clarence Rodriguez.
Remember her name: Loujain al-Hathloul. She is 29yrs old & a courageous advocate for gender equality — Now she is being tortured in a Saudi prison for demanding permission to drive.

MBS wants driving to be a royally granted privilege not a right of women. https://t.co/WK8XBjsXoV
— Rula Jebreal (@rulajebreal) January 28, 2019

Les Saoudiennes : éternelles mineures

La saveur douce d’une virée en voiture laisse donc, finalement, un goût amer. D’autant que la route pour que l’égalité entre femmes et hommes devienne une réalité en Arabie saoudite risque d’être encore bien longue. Aujourd’hui, en 2019, dans le royaume, une femme doit encore obtenir la permission de son tuteur pour voyager, étudier, avoir un passeport, ouvrir un compte bancaire ou encore travailler. Dans la monarchie de MBS, une femme n’atteint jamais la majorité, toute sa vie considérée comme une mineure dépendant de l’autorité d’un homme. La parole d’une femme n’a pas non plus la même valeur que celle d’un homme. Si elle témoigne devant une cour de justice, son témoignage vaudra moitié moins. Et en cas d’héritage, une Saoudienne recevra moitié moins que la part qui reviendra à son frère.
Si une Saoudienne peut, en théorie, librement prendre le volant, pas question pour elle de sortir sans avoir revêtu l’abaya, vêtement traditionnel ample et noir qui recouvre entièrement leur corps. Pas question non plus d’apparaître en public avec un homme autre que son tuteur, et, du fait de la mixité interdite dans de nombreux endroits tels que les restaurants, il lui est impossible d’aller dîner seule ou avec des amies si l’établissement n’est pas doté d’une section réservée aux familles. Si elle souhaite se marier, il lui faut, là encore, l’autorisation de son tuteur légal masculin. Et si l’élu de son cœur n’est pas Saoudien, c’est l’Etat qui devra lui accorder une autorisation supplémentaire. Sans surprise, et alors que son mari peut unilatéralement et librement décider de la quitter, l’épouse saoudienne n’a pas la liberté de divorcer sans l’accord de son tuteur (et si c’est son mari, bah…). Enfin, lorsque le divorce est prononcé, obtenir la garde définitive de ses enfants est exclu. Les bambins pourront rester avec leur mère, mais la garde sera automatiquement transférée au père lorsque les enfants atteindront l’âge de 7 ans pour les garçons et 9 ans pour les filles.

« Il faut abolir la tutelle masculine »

Pour Clarence Rodriguez, la solution est toute trouvée : « La véritable réforme d’ouverture que le royaume doit entreprendre, c’est l’abolition du tutorat. Quand les femmes auront le droit de conduire leur vie comme elles l’entendent, de jouir de leurs droits fondamentaux sans être inféodées aux hommes, alors on pourra parler de véritable tournant. Ça, et lorsque les prisonniers d’opinion, qui se sont battus pour plus de droits, auront été libérés ».
#ArabieSaoudite:15 mai 2018-15 mai 2019.
Triste anniversaire!
😔
1 an que des militantes saoudiennes au droit de conduire dont @LoujainHathloul ont été incarcérées... des hommes aussi pr les avoir défendues.
Ne pas les oublier!
🙏🏽@ActuElles @TERRIENNESTV5 @midatlantic61 @hrw_fr pic.twitter.com/WqKo1e9abk
— Clarence Rodriguez (@Clarencewoman) May 15, 2019
Un avis largement partagé par Katia Roux, qui estime que « c’est tout le système de tutelle masculine répressif qu’il faut abolir. Dans la plupart des aspects de leur vie quotidienne, les Saoudiennes sont assujetties Pour que la situation change, il ne faut plus des petites mesures concédées par le prince MBS, mais des réformes structurelles », estime la chargée de plaidoyer Libertés à Amnesty International France.
Mais tout n’est pas noir dans ce tableau. « Les choses évoluent doucement. Toute une génération de Saoudiens a étudié à l’étranger, découvert l’ouverture, et en revenant en Arabie saoudite, participe à l’évolution – certes lente – des mentalités. Il ne faut pas oublier que c’est un pays ancestralement conservateur et traditionaliste. Il avance à la vitesse d’un chameau, sourit la journaliste. Mais il avance ».

Anissa Boumedienne
20 Minutes, 24 juin 2019

21 octobre 2018

Arabie saoudite : l'onde de choc de l'affaire Khashoggi

Mohammed Ben Salman

Introduction :

L'actualité va très vite concernant l'affaire Khashoggi : hier samedi, les autorités saoudiennes reconnaissaient la mort du journaliste dans l'enceinte du consulat d'Istanbul, en l'attribuant à un "accident suite à un combat" ; on apprenait aussi que des membres des services secrets, très proches du Prince héritier, avaient été arrêtés. Cette information, bien sûr, n'était pas connue alors que cet article du "Figaro" était publié le 18 octobre ; mais en ce qui concerne les réactions occidentales et les rapports de force avec l'Arabie Saoudienne, tout ce que vous lirez ci-dessous reste d'actualité.

J.C

L'émotion gonfle au fur et à mesure que sont révélés les détails sordides liés à la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. L'onde de choc mondiale qui accompagne la désastreuse affaire saoudienne risque de couler le «Davos du désert», la grande conférence économique organisée par Riyad, qui enregistre des annulations en cascade. Les ministres des Affaires étrangères du G7 se disent troublés. Les chefs des diplomaties occidentales soulignent la «gravité» de l'événement. L'image du prince MBS a été ternie auprès des responsables européens, qui payent, selon la spécialiste du Moyen-Orient Agnès Levallois, « leur absence de fermeté ». « Nous avons fait l'impasse sur tout ce qui nous dérangeait pour ne garder que ce qui nous plaisait au sein du pouvoir saoudien. Comment s'étonner du sentiment d'impunité ressenti par MBS, que tout le monde voyait comme un jeune moderniste. »

Mais derrière les protestations officielles, on voit les larmes de crocodile. « À court terme, l'impact sera fort. Mais dans trois semaines, ce sera à nouveau “business as usual”. Entre-temps, on aura sans doute mis l'affaire sur le dos d'exécutants trop zélés », prédit un diplomate français proche du dossier. Les intérêts financiers priment sur la morale. Donald Trump l'a rappelé ces derniers jours de manière cynique et caricaturale. Mais l'Europe fait elle aussi preuve de discrétion. « Nous exigeons d'abord de connaître les faits. Puis nous verrons si nous irons plus loin. Nous sommes assez prudents », affirme une source diplomatique française. L'Arabie saoudite est l'un des rares pays avec lesquels la France enregistre un excédent commercial. Riyad achète aussi des armes à la France. Avec 18,5 milliards d'euros de contrats, l'Arabie saoudite est le premier partenaire commercial de Paris dans le Golfe. « Riyad et l'Arabie saoudite sont des partenaires stratégiques pour la France. (L'affaire) ne remet pas en cause ce partenariat stratégique », a affirmé le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, qui a toutefois annulé sa participation au « Davos du désert ». De son côté, Emmanuel Macron a annoncé qu'il parlerait prochainement au roi Salman. En attendant, la France « sursoit à certaines visites politiques en Arabie saoudite ».

La faible réaction européenne vis-à-vis de Riyad n'est pas nouvelle. Dans la région, les Occidentaux ont toujours fait primer leurs intérêts commerciaux sur les principes, et fermé les yeux sur les excès de l'Arabie saoudite, notamment la sale guerre qu'elle mène au Yémen, où elle bombarde des civils. Les rares pays ayant essayé de s'opposer à Riyad ont dû faire demi-tour, comme l'Allemagne et l'Espagne, pour conserver leurs contrats d'armements. En août dernier, un simple tweet de l'ambassade canadienne, qui s'était dite «gravement préoccupée» par une vague d'arrestations de militants des droits de l'homme, avait provoqué une crise diplomatique entre Riyad et Ottawa. À l'époque, les pays européens n'avaient pas réagi. « L'Union européenne s'accroche à ses contrats. Elle n'a guère d'intérêts géopolitiques dans la région où elle a été marginalisée sur le dossier syrien et sur le conflit israélo-palestinien », poursuit Agnès Levallois, la vice-présidente de l'Institut de recherches et d'étude Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO). L'UE est en outre trop accaparée par ses problèmes internes - Brexit, montée des populismes, crise migratoire - pour se permettre une rupture économique avec l'Arabie saoudite.

L'affaire Khashoggi aura-t-elle davantage de conséquences au Moyen-Orient ? L'Iran, qui s'est pour l'instant gardé de tout commentaire, pourrait en théorie en être le principal bénéficiaire. Si Washington prend ses distances avec l'Arabie saoudite, son principal allié dans la lutte contre l'expansion régionale de l'Iran, le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire pourrait-il être reconsidéré ? L'imposition, le 5 novembre, de nouvelles sanctions américaines contre l'Iran tombe fort mal à propos. L'émotion provoquée dans les opinions publiques par l'affaire Khashoggi donnera-t-elle un poids nouveau aux arguments français, favorisant un sauvetage de l'accord sur le nucléaire avec Téhéran ?
« MBS a sapé les efforts pour bâtir un consensus international destiné à faire pression sur l'Iran », écrit l'ancien ambassadeur américain à Tel-Aviv Daniel Shapiro, dans le journal israélien Haaretz. Mais les experts, qui insistent sur l'obsession anti-iranienne de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou, n'y croient guère. « Le facteur décisif sera l'attitude du président américain », dit l'un d'eux. Or la Maison-Blanche a besoin de Riyad pour contenir l'Iran, mais aussi pour garder le contrôle des prix du pétrole et relancer le processus de paix au Proche-Orient. Que vaut en outre la vie d'un éditorialiste, fût-il du Washington Post, quand même le fait que 15 des pirates de l'air du 11 Septembre étaient saoudiens n'a pas changé la politique saoudienne de Washington ?

Et si les changements venaient plutôt de l'intérieur du régime saoudien? Un règlement de comptes à Riyad pourrait permettre aux relations commerciales avec l'Occident de reprendre leur rythme habituel. Conclusion d'un diplomate français : « Tout le monde ménage l'avenir. Dans la région, l'Iran est passé par pertes et profits et la Turquie est instable. Les pays du Golfe restent des marchés porteurs. Les Saoudiens le savent. »

Isabelle Lasserre

Le Figaro, 18 octobre 2018