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26 avril 2018

Criminalisation de la normalisation avec Israël ou jeu de gosses au parlement


Au parlement, certains de nos députés agissent en gamins. Ainsi ne justifient-ils pas leurs émoluments en s'acquittant de leur mission qui est de proposer des textes allant dans le sens des attentes populaires. En agissant, par exemple, pour l'abolition des lois scélérates de l'ancien régime, dont certains datent du protectorat, comme l'article 230 du Code pénal qui est le fondement de l'homophobie et du honteux test anal moyenâgeux. Ou en hâtant la réalisation de l'égalité successorale ou encore en légalisant la consommation du cannabis qui est bien moins nocif que le tabac.
Non, nos gosses de députés n'ont en vue que les retombées électorales des projets de loi qu'ils proposent ; et donc ils ne pensent qu'au pouvoir et comment faire pour le garder ou le conquérir.

C'est ainsi que ces gamins politiciens, en prévision des élections municipales, ont cru faire une bonne affaire électorale en proposant un texte déjà enterré à cause de sa nature farfelue : la criminalisation de la normalisation des relations avec Israël.
Ils ont pensé qu'en osant instrumentaliser de la sorte la cause de Palestine qui est très sensible politiquement suscitant une sympathie certaine chez le peuple tunisien, ils gêneraient leurs adversaires au pouvoir, les partis Nidaa et Ennahdha.
En effet, soit le texte ne passe pas, et ils pourraient dénoncer la compromission avec le sionisme de leurs adversaires ; soit il passe, et ils se prévalent d'en avoir été les initiateurs.
Or, ils ont oublié trois choses capitales : que la politique n'est pas affaire de cour d'école, que la diplomatie n'est pas affaire de lois, surtout de criminalisation, et que la cause de Palestine mérite bien mieux qu'une telle mascarade.

Il ne reste pas moins que le gouvernement et ses appuis ne doivent pas se limiter à user de subterfuges et louvoyer sur la question. Leur devoir est d'oser contrer ce jeu de gosses par une politique d'adultes osant franchir le pas de la normalisation des rapports de la Tunisie avec Israël au nom même du service de la cause palestinienne.

Contrairement à ce qu'on croit, cela ne sera pas refusé par le peuple qui est mature, mais bel et bien accueilli, surtout s'il s'intègre dans une politique globale changeant la donne actuelle en Méditerranée, en y appelant, par exemple, à un espace méditerranéen de démocratie instaurant la libre circulation entre ses démocraties.

La politique en cour d'école

Agir pour empêcher la normalisation avec Israël, c'est agir contre ce qui est fatal : la normalisation avec un État qui existe et dont la reconnaissance est nécessaire pour l'existence de son jumeau selon le droit international.
Ne pas être en mesure de comprendre cela, c'est faire preuve d'immaturité politique, transformer la politique en cour d'école.
Si le conflit palestinien dure à ce jour, c'est bien parce que les Arabes n'ont pas su voir les choses en face, respecter le droit international au lieu de vouloir le contrer pour ne plus le reconnaître, singeant Israël aujourd'hui.
Or, Israël a les moyens de sa politique, pas les Arabes ; il peut donc imposer la loi du plus fort et même celle du plus fou. Ce qui est loin d'être le cas des Arabes qui, en ne reconnaissant pas un État jouissant d'une reconnaissance internationale ainsi que l'impose le droit international, se mettent, du coup, hors du droit et justifient le non-respect de ce même droit par Israël.
De la sorte, ils ne font que servir la stratégie israélienne qui justifie ses propres turpitudes d'État colon par celles de ses adversaires qui vivent dans l'illusion de le traiter en entité.

La diplomatie n'est pas affaire de lois

S'il y a une spécificité de la diplomatie, c'est bien d'être la politique de la subtilité et de l'action souple, et donc informelle. C'est la condition de sa réussite. Aussi, l'esprit diplomatique est antinomique avec l'esprit législatif avec sa lourdeur formelle et sa fixité.
Vouloir donc criminaliser la normalisation de relations diplomatiques, c'est faire montre d'une monstrueuse aberration, sinon bêtise. Car il s'agit d'une absurdité absolue.
C'est aussi dévergonder la loi en voulant figer dans son marbre une réalité mouvante par nature, appelée à évoluer et changer. On l'a vu, hier ennemis mortels, les pays européens sont aujourd'hui les meilleurs amis. Même les pires ennemis de ce qui s'appelait Europe de l'Est sont aujourd'hui les intimes de ce qui était l'Europe de l'Ouest.
C'est cette réalité du monde qui résume la diplomatie intelligente et qui donc ne peut faire l'objet de lois, surtout pas la criminalisation de ce qui relève du sens de l'histoire, la nécessaire avancée vers la paix.

Une mascarade de projet de loi

Le projet de loi de criminalisation de la nécessaire normalisation avec Israël est une mascarade, un texte qui relève d'une sorte de divertissement de bal masqué selon le sens étymologique du mot : mascarata (fête masquée) et maschera (faux visage).
En effet, ce n'est pas tant la cause palestinienne que le projet entend servir, mais plutôt des intérêts politiciens nationaux. En effet, servir la cause palestinienne pour de vrai suppose d'agir pour la sortir de l'impasse actuelle, ce qui suppose la réactivation du droit international. Or, comment en appeler à un droit quand on ne le respecte pas ?
Le droit international de 1947 a créé deux États égaux en souveraineté et il suppose une reconnaissance mutuelle. Les Palestiniens ont fini par reconnaître l'État d'Israël, mais pas les Arabes. C'est l'autre partie du conflit, indispensable pour l'inévitable paix des braves.
Ce n'est donc pas avec un projet de loi de criminalisation de la normalisation que l'on servira la cause de Palestine, mais bien par une normalisation. C'est moyennant des relations diplomatiques que l'on est en mesure de faire pression sur le gouvernement israélien pour l'amener à en finir avec sa propre violation du droit international.
Or, il s'y adonne en prenant prétexte de l'attitude arabe de rejet de sa réalité pourtant tangible. Et c'est une mise en œuvre de sa part du conte populaire arabe du clou de Jha.

Un clou de Jha israélien

Cruelle erreur de la diplomatie arabe, le refus de normalisation des relations avec Israël sur la base du partage de 1947 constitue désormais le cœur de cible de la stratégie d'Israël. C'est bien servir ses intérêts que refuser de reconnaître la réalité de son État qui ne fait nul doute internationalement. Ne pas normaliser les relations avec cet État, c'est se retenir de lier son existence à celle de la Palestine, alors que leur sort l'est du fait même de leur acte commun de naissance.
Cela rappelle le fameux conte populaire arabe de ce personnage loufoque, mais plein de malice et de réalisme, qu'est Jha (ou Djoha), figure populaire emblématique, bien connue dans les pays arabes et même en Iran, en Nubie et dans le sud d'Italie. C'est le prototype du génie des facéties anecdotiques, la nâdira que définit Abdelwahab Bouhdiba dans l'imaginaire maghrébin comme étant « la saillie... le bon mot, le trait d'esprit, la plaisanterie grossière ou raffinée ».
En besoin impérieux d'argent, il propose à la vente et à vil prix sa maison cossue tout en s'arrangeant d'y laisser un clou qu'il obtient contractuellement, en condition résolutoire, de venir à tout moment le visiter comme une relique, le clou demeurant de par le contrat même sa propriété. Comme il ne manquera pas de passer régulièrement et à tout moment rendre visite à son cher clou, y accrocher et y laisser ce que personne n'a le droit de toucher, comme des produits périssables empestant la maison, il finit par lasser les acquéreurs qui lui restituent sa maison sans même réclamer d'être remboursés.
C'est d'un tel stratagème qu'use Israël. La seule différence avec le conte de Jha est que ce sont les Arabes qui veillent au clou, en refusant la réalité d'Israël, occultant du coup son lien avec celui de l'État de Palestine.
Mais, au vrai, les Arabes veulent-ils vraiment d'un État ? N'en usent-ils pas seulement en carte politique et idéologique à visée de politique interne, tout en entretenant des rapports soutenus, mais informels, avec Israël ?
Face à une telle impéritie arabe, l'État hébreu et son indéfectible allié américain ont alors tout loisir de se comporter comme Jha avec son arrogance tout en ayant le droit avec eux bien qu'ils le violent sans vergogne.

Normalisation en espace méditerranéen de démocratie

Il ne faut pas se leurrer, les masses arabes et le peuple tunisien particulièrement sont au fait de ce jeu de poker menteur ; mais ont-ils droit au chapitre ? Ce à quoi est prête la population en Tunisie est de soutenir tout effort sérieux en vue d'une paix juste et équitable.
Qu'elle le soit selon le droit international, prévoyant deux États également souverains, ou un seul État fédéral ou confédéral, elle sait d'instinct que cela ne se fera que dans le cadre large que serait un espace méditerranéen de démocratie qui reconnaîtrait le droit au libre mouvement des ressortissants de ses États, sous visa biométrique de circulation par exemple.
C'est bien d'un tel espace que devraient parler les responsables politiques tunisiens au lieu de tergiverser ou louvoyer sur la normalisation avec Israël. Qu'ils y appellent pour en finir avec cette anomalie de non-reconnaissance d'un État ayant moins besoin de légitimité internationale que d'être rappelé à cette légitimité en rompant avec sa politique actuelle.
Ce qui faciliterait la levée d'une autre anomalie du droit international qui est la méconnaissance du droit à la libre circulation humaine quand on veut l'instaurer pour les marchandises, comme c'est le cas avec ALECA.
Qu'on agisse donc pour un ALECCA, en y insérant la libre circulation humaine, et ce dans un espace démocratique méditerranéen incluant Israël et la Tunisie, et supposant par conséquent la reconnaissance mutuelle de ces deux. Ainsi sortira-t-on de la préhistoire politique actuelle !
S'agissant des réquisits sécuritaires devenus incontournables, ils seront parfaitement respectés par le recours à l'outil fiable du visa biométrique de circulation qui instaurerait un libre mouvement humain rationalisé, étant délivré gratuitement et pour une durée minimale d'une année avec entrées multiples dans l'attente d'une ouverture ultérieure des frontières.

Farhat Othman juriste, politiste, chercheur en sociologie et ancien diplomate

Le Huffington Post, Edition Maghreb, 15 février 2018

Nota de Jean Corcos :


Retour avec cet article sur le débat traité sur le journal « Le Monde » (voir publication précédente), mais avec beaucoup de finesse et de lucidité de la part de son auteur tunisien. A la fois sévère pour la politique actuelle d’Israël, et féroce pour ceux qui en Tunisie refusent toute reconnaissance, il exprime une analyse que j’espère voir largement partagée par ses concitoyens.