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26 mars 2015

Juifs de Syrie, comment une communauté a disparu .. .



Les sœurs Zeibak, violées assassinées et mutilées 
pour avoir tenté de fuir la Syrie pour Israël en 1974


Introduction :

Impossible bien sûr de résumer une histoire millénaire et sa fin tragique en seulement quelques décennies.

Il n'existe pas de synthèse à propos de leur histoire sur Wikipedia en langue française, mais ceux qui comprennent l'anglais pourront lire cet article qui dit l'essentiel. Par contre, l'article "Exode des Juifs des pays arabes et musulmans" donne un bon aperçu de ce que fut la fin de leur communauté, dans le paragraphe "Syrie" (allez sur ce lien). Je reprendrai juste quelques éléments pour faire connaitre l'essentiel à qui ne connaitrait rien sur le sujet :

- des Juifs vivaient dans le pays depuis l'époque du Roi David, selon la tradition ;

- il y avait plus de 30.000 Juifs en Syrie dans les année 40, il en restait 22 en 2012 ;

- cette Communauté a connu des pogroms et assassinats, avant la création de l’État d'Israël ;

- contrairement à l'Egypte et à l'Irak où il y eut expulsion après dépossession de tous les biens, les Juifs de Syrie furent longtemps à la fois une communauté prisonnière, et objet de persécutions pendant des décennies où la fuite était périlleuse (mon illustration) ;

- ce n'est qu'en 1992, sous pression américaine, qu'ils obtinrent le droit de partir, plus de 5.000 environ quittant le pays pour les USA ou pour Israël, tandis que restaient quelques centaines de personnes en majorité âgées.

Je vous propose de lire un texte très fort de Daniel Horowitz publié sur son blog (et largement repris sur plusieurs sites) : il dit vraiment l'essentiel sur la fin de la communauté juive de Syrie  !

J.C

Le bijoutier d'Alep


Alep est une ville en Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à trois cent kilomètres de Damas. Elle a survécu depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours malgré les vicissitudes et les envahisseurs successifs, ce qui en fait l'une des cités les plus anciennes au monde encore en activité.

Peu de régions ont connu une présence juive aussi longue et aussi continue qu'Alep. La Bible mentionne déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes, et la première grande immigration juive  eut lieu en 586 avant JC suite à la destruction du Temple de Jérusalem.

Au Moyen-âge il y eut une courte période où Alep fut relativement indépendante, au cours de laquelle les juifs jouèrent un rôle important dans la Cité. Mais au treizième siècle les Mamelouks s'en emparèrent et décrétèrent des lois limitant les droits des juifs pour leur barrer l'accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les juifs devinrent des Dhimmis, citoyens de seconde zone au statut incertain qui devaient s'acquitter d'un impôt spécial du simple fait de ne pas être musulman.

Au 15ème siècle Alep fut conquise par les mongols. Beaucoup de juifs furent exterminés et d'autres prirent la fuite. Mais quelque temps après les ottomans s'emparèrent de la région et virent la présence juive d'un œil plutôt favorable parce qu'ils la considéraient comme une valeur ajoutée pour l'impérialisme turc en plein épanouissement. La communauté reprit de la vigueur, prospéra et changea même de physionomie suite à l'afflux des juifs expulsés d'Espagne  et parlant ladino, qui après avoir traversé l'Europe de part en part étaient parvenus en Turquie.

Un manuscrit datant du 10eme siècle est depuis près d'un millénaire la référence absolue pour le texte, la cantillation et l'orthographe de la Bible hébraïque. Maïmonide, philosophe et  guide spirituel du judaïsme en Egypte, s'en est servi pour déterminer la mise en page des rouleaux de la Thora telle qu'on la connaît aujourd'hui. Mais bien qu'ayant été produit à Tibériade, ce manuscrit est connu sous la nom de "Codex d'Alep" parce qu'après de nombreuses péripéties il fut remis aux soins de la communauté d'Alep pour y demeurer six cents ans d'affilée sans que jamais de duplicata ne fût réalisé.

Les juifs comptent parmi les plus anciens habitants d'Alep, mais après y avoir vécu sans interruption pendant près de 2500 ans,  il n'y en a plus depuis six décennies. La communauté est disséminée dans le monde entier, mais les anciens en gardent un souvenir ému. Cette nostalgie les conduit à entretenir dans leur mémoire un Alep virtuel et à conserver entre eux des liens privilégiés.

Qu'a-t-il bien pu se passer pour que cette communauté immémoriale, si profondément enracinée en Syrie depuis Babylone, ait pu se volatiliser aussi radicalement ?

Le 29 novembre 1947 l'Assemblée générale des Nations-Unies votait le partage de la Palestine en deux Etats, l'un arabe et l'autre juif. Dès le lendemain de violentes émeutes éclataient à Alep et une foule déchaînée criait "mort aux juifs", mettant à sac tout ce qui pouvait leur être associé sans que les autorités s'en mêlent. Un ancien d'Alep raconte qu'au cours de la nuit qui suivit, son père entreprit de se rendre discrètement dans sa bijouterie, et à la lueur d'une bougie mit son stock dans un sac pour le déposer ensuite en lieu sûr. En rentrant chez lui il relata son équipée à son fils en prononçant ces mots qui s'imprimèrent  à jamais dans sa mémoire : "cette nuit, j'ai cambriolé mon propre magasin". Quarante-huit heures plus tard la communauté juive se muait en cohorte de réfugiés et quittait Alep pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les juifs d'Alep, et non les arabes de Palestine, et ceci avant même la création de l'Etat d'Israël. Ce  fut le prélude à ce que peu après plus de 800.000 juifs du monde arabe furent persécutés, spoliés et finalement chassés des terres d'Islam.  Aucun d'entre eux n'eut jamais  droit au statut de refugié de l'ONU. Le Codex d'Alep disparut de la circulation à la faveur des évènements, et ressurgit en Israël  une décennie plus tard, en partie détruit et dans des conditions restées obscures.

Ces temps-ci la Syrie est en proie à la guerre civile, et la bataille fait rage à Alep. La vieille ville, classée patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco, est une ligne de front  entre des rebelles douteux et une armée irrégulière, et la ville se désintègre.

Le fils du bijoutier d'Alep est aujourd'hui un grand-père heureux qui coule des jours paisibles en Israël,  l’État Juif.


Daniel Horowitz

7 mars 2013