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25 mars 2015

Ces blessés syriens soignés en Israël




Un médecin israélien soigne un Syrien le 28 août 2013 à l'hôpital Ziv de Safed dans le nord d'Israël, afp.com/Menahem Kahana


REPORTAGE. Ces victimes atteintes par des balles sont prises en charge dans des centres médicaux situés de l'autre côté de la frontière. 

Une maman, longue robe noire et foulard cachant ses cheveux, est au chevet d'une fillette qui se remet d'une grosse opération. Une scène habituelle ? Pas tant que cela quand on sait que toutes deux viennent de Syrie, et qu'elles ont été transportées à l'hôpital de Nahariya, près de la frontière libanaise, par une ambulance militaire israélienne. Grièvement blessée dans le dos par le tir d'un sniper alors qu'elle avait ouvert un matin la porte de chez elle, la fillette a été découverte sur le plateau du Golan, du côté israélien de la ligne de cessez-le-feu avec la Syrie, par une patrouille de l'armée qui lui a donné les premiers soins. Compte tenu de la sévérité de ses blessures, elle a été transportée dans le service de neurochirurgie pédiatrique.
Dans ce grand centre médical, la jeune Sama (un nom d'emprunt) n'est pas un cas unique. En quelques mois, plus de 90 Syriens grièvement blessés par balle ou par des fragments d'explosifs y ont été soignés, dont une trentaine dans le service de neurochirurgie du professeur Jean-François Soustiel, un médecin d'origine française - il vient de Toulouse - qui vit en Israël depuis plus de vingt-cinq ans.  
"Vous savez, ce qui caractérise ces blessés, c'est qu'ils ont pratiquement tous été atteints par des balles ou des éclats d'obus. Dans quelques cas, nous avons trouvé des fractures très complexes du crâne ou de la face qui pouvaient suggérer d'autres formes de violences. Cela ressemble à des exécutions, avec des balles tirées dans la nuque à courte portée... Apparemment, ces patients avaient plus de chances de survie. Il faut savoir qu'avant d'arriver chez nous de longues heures se sont écoulées. Le fait qu'ils aient survécu, avant de recevoir les premiers soins, à des blessures très graves explique probablement que nous n'ayons eu aucun cas de décès dans notre service. On a même l'exemple d'une jeune femme de 23 ans arrivée avec une blessure extrêmement sévère - la balle était entrée dans la tête pour en ressortir de l'autre côté - avec une hémorragie intense dans le cerveau. Eh bien, il y a quelques jours, elle est sortie d'ici sur ses deux jambes en disant au revoir à tous les membres de l'équipe."

"Je me suis évanoui"
L'hôpital Sieff de Safed (le centre médical de Haute Galilée à une dizaine de kilomètres du plateau du Golan) a reçu depuis février dernier 91 blessés syriens. "La procédure est la suivante, explique le directeur, le Dr Oscar Embon. Nous recevons de l'armée des informations sur le nombre de blessés et leur état précis. Le temps du trajet entre la frontière et Safed, ils arrivent chez nous. En général, ce sont des personnes grièvement atteintes qui ont besoin d'être opérées ; parfois, plusieurs interventions sont nécessaires."
Comme ce jeune homme d'une vingtaine d'années en soins intensifs depuis une dizaine de jours. Grièvement blessé à la jambe, il a subi une très longue opération avec autogreffe de veines. À son chevet, le Dr Yitzhak est inquiet. Il ne sait pas encore s'il pourra sauver sa jambe. Plusieurs infirmières sont autour de lui, dont une parle l'arabe. "Il y a eu un bombardement. Soudain, j'ai reçu une balle. Autour de moi, il y avait d'autres blessés. Puis je me suis évanoui, et quand je me suis réveillé, j'étais ici à l'hôpital, à Safed", raconte-t-il sans en dire plus. Tous ces blessés craignent pour leurs familles restées en Syrie, et aussi pour leur vie, lorsqu'ils repasseront de l'autre côté. Dire à visage découvert qu'ils ont été soignés en Israël est, pour le moins, risqué. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les hôpitaux qui les reçoivent interdisent aux journalistes de photographier ou de filmer leurs visages et de leur demander d'où ils viennent et comment ils sont arrivés là.

Serment d'Hippocrate
Pourtant, depuis quinze jours, on en sait un peu plus sur ce qui a précédé leur admission dans des hôpitaux israéliens. La plupart sont passés par un hôpital de campagne mis en place il y a 8 mois par l'armée israélienne quelque part sur le plateau du Golan, à proximité de la frontière. Jusqu'ici secrète, son existence vient d'être révélée par le Yediot Aharonot, le quotidien le plus lu en Israël. Un long reportage avec quelques rares photos mais une description détaillée des soins et de ceux qui les donnent. Des médecins militaires de carrière ou réservistes qui ont à leur disposition tout le matériel nécessaire afin de sauver des vies. Une fois stabilisés, les patients sont alors dirigés vers les centres médicaux de Nahariya et Safed.
Le serment d'Hippocrate comme seul credo ? Une évidence pour ces médecins, militaires comme civils, juifs, musulmans ou chrétiens. Quand on leur fait remarquer l'aspect étrange de la situation-- des Israéliens soignant des Syriens -, les réponses vont de "c'est pour cela que j'ai fait médecine" à "j'ai la même émotion à chaque fois lorsqu'ils quittent le service et que je me souviens de l'état dans lequel ils sont arrivés" en passant par "quand vous avez la tête de quelqu'un entre les mains, avec le crâne ouvert et un cerveau qui saigne, rien ne compte plus sinon de les soigner". Reste que tous y pensent : leur retour en Syrie. Pour le Dr Diana Faour-Kassem, qui suit la petite Sama, c'est même une vraie inquiétude. On l'aurait presque oublié : Israël et la Syrie sont deux pays en état de guerre.

Danièle Kriegel,
Le Point, 14 septembre 2013