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21 mai 2006

Deux ans avant les attentats de Madrid, trois ans avant ceux de Londres - quand Antoine Sfeir parlait des filières islamistes en Europe


Antoine Sfeir, photo tirée du site de TV5


Introduction :
Le 24 février 2002, mon ami Serge Zerah (qui travaillait à mes côtés dans le cadre de l’émission) et moi-même avions le plaisir de recevoir le grand orientaliste Antoine Sfeir, à propos de son livre « Les réseaux d'Allah, les filières islamistes en France et en Europe » (Éditions Plon, 2001). Nous avons évoqué à un moment de l’interview les mouvances islamistes en France, et notre invité a illustré de façon magistrale comment un jeune né en France dans une famille issue de l’immigration pouvait basculer, peu à peu, dans la violence terroriste alors que l’intégration des générations précédentes s’était faite sans problèmes.
Ci-dessous un extrait de l’interview.
J.C

Serge Zerah :
Le Tabligh qui se proclame mouvement actif, pur, et apolitique est semble t-il contrarié par ses adeptes. D’un côté, il prône la religion : rien que l’islam dans son intégrité avec ses principes de base, et l’importance donnée aux hadiths. De l’autre, une impatience de ces jeunes recrues qui appuient un débordement pas toujours réussi vers un semblant d’islamisme militant. Pensez-vous qu’avec la période d’expansion politique de l’islam, cette attitude puriste peut encore tenir ?

Antoine Sfeir :
Oui et non. Si vous me permettez, j’aimerais qu’on s’arrête un peu à ce qui se passe vraiment en France. Parce qu’on peut se poser la question : pourquoi aujourd’hui y en a t-il tellement au point que l’on a retrouvé des soldats français de Ben Laden, d’Al-Qaïda en Afghanistan ? Je pense qu’en France il y a quelque chose de formidable. La première génération que l’on est allé chercher dans les années 60 ne pose pas problème. En 1965, à Billancourt vous aviez déjà les salles de prière sur les chaînes de montage. La deuxième génération ne va pas non plus poser de problème, elle va opérer une intégration socio-économique en montant des petites et moyennes entreprises. En même temps il y a eu en France dés 1974 l’application de la loi sur le regroupement familial. Ce regroupement familial va multiplier le nombre des musulmans en France. La troisième génération, paradoxalement va naître française, totalement française : elle ne connaît pas le pays d’origine, elle ne connaît pas l’islam. Dans un premier temps, il va y avoir une volonté de droit à la ressemblance. Mohamed va devenir Momo. Rachid va devenir Rad. Nabil va devenir Nab. On est au stade de la préadolescence. Vers douze ou treize ans, ce gosse, qui est français mais qui voit une différence dans le regard que les autres lui portent, va découvrir son islamité. A partir de ce moment va commencer une véritable déstructuration identitaire.

Jean Corcos :
Vous présentez cela très bien dans votre livre en montrant que les parents sont incapables d’expliquer à leurs enfants à la fois leur culture, leur religion, et leur identité qu’ils vont être obligé d’aller chercher à l’extérieur.

Antoine Sfeir :
Exactement, et la première rébellion de ce cet adolescent va se dérouler contre le père et le grand père qui ne lui ont rien dit sur son pays d’origine, ni sur l’islam. Dans son esprit, il va y avoir une mystification de son pays d’origine et de l’islam d’autant que cette déstructuration identitaire va accompagner une déstructuration familiale. Traditionnellement, la famille orientale, musulmane, connaît le pouvoir patriarcal. Or, au fil des années, ce pouvoir patriarcal s’est complètement liquéfié ; il a passé le relais au pouvoir du savoir. Comble de l’aberration, dans la famille le pouvoir du savoir est tenu aujourd’hui par la jeune fille de la maison qui réussit à l’école, à l’université, et comble du comble, qui trouve du travail. Ce jeune homme qui voit cela ne comprend plus et, dirions nous dans un langage familier, est complètement paumé. Cette double déstructuration va le pousser à chercher ailleurs, au dehors, et sa restructuration identitaire va s’articuler autour de l’islam. Il va se découvrir musulman. Alors de plusieurs choses l’une, il va traverser la rive pour aller dans une mosquée quelconque. Si on prend l’exemple de Hervé Djamel Loiseau, ce soldat retrouvé mort en Afghanistan, il va traverser la rue à Belleville et va se retrouver dans la mosquée Abu Bakr, du Tabligh dont vous parliez, et dont le courant d’opinion indo pakistanais, qui a simplifié jusqu’à le rendre simpliste le discours islamique ou coranique, va commencer à baliser dans la personnalité de Djamel Loiseau. Mais comme vous le dite aussi très justement, ce courant piétiste ne suffit pas. Bien qu’il remplisse totalement la vie du croyant, il ne suffit pas : ce jeune homme demande de l’action. Une fois qu’il a été islamisé ou ré islamisé, il va vouloir agir. Mais le terrain est balisé et là il va être « repéré » et « ciblé ».